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PolitiqueÉpisode 4/3

UE-Turquie : l'Europe ferme les yeux sur le démantèlement de la démocratie

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-07-17
Illustration: UE-Turquie : l'Europe ferme les yeux sur le démantèlement de la démocratie
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217 milliards d'euros. C'est le montant record du commerce bilatéral entre l'Union européenne et la Turquie en 2025. Pendant ce temps, Erdogan verrouille son régime. Purges, emprisonnement de l'opposition, contrôle de la justice. Et Bruxelles ? Elle regarde ailleurs.

Tout sourire, mais…

Devant les photographes, lors du dernier sommet de l'OTAN à Ankara, la Turquie affichait un visage fréquentable. En coulisse, les relations entre Recep Tayyip Erdogan et ses partenaires européens sont autrement plus complexes. Dégradation de la démocratie, recul des droits, processus d'adhésion à l'arrêt depuis des années. Où en est-on exactement ?

Tout commence dans la nuit du 15 au 16 juillet 2016. Il y a dix ans, un coup d'État ourdi par des militaires échoue à renverser Erdogan. Les affrontements entre putschistes et loyalistes font 250 morts. Après ça, le régime vire à l'autoritaire. Purge de 150 000 fonctionnaires. Restriction de la liberté de la presse. Emprisonnement des opposants. Changement de la Constitution pour que le président s'arroge quasiment tous les pouvoirs.

Dix ans plus tard, ce n'est pas fini. Le ministre de la Justice turc annonce une grande campagne de « purification » visant près de 1 000 personnes accusées d'avoir soutenu le putsch raté. Le décor est planté.

Et pourtant. Tous les membres de l'OTAN étaient au rendez-vous à Ankara début juillet.

Pourquoi l'Europe a besoin de la Turquie

La Turquie se trouve au croisement de plusieurs régions géostratégiques essentielles. Entre l'Union européenne, le Moyen-Orient, la mer Noire, le Caucase et l'Asie centrale. Cette position en fait un partenaire incontournable pour l'OTAN, dont elle constitue le flanc sud-est.

Ses forces militaires renforcent cette importance. La Turquie dispose de la deuxième armée de l'alliance en termes de taille — après les États-Unis — avec environ 500 000 soldats. Et son industrie d'armement ne cesse de grandir. L'entreprise Baykar, basée à Istanbul, premier fabricant de drones du pays, exporte son Bayraktar TB2 dans une quarantaine de pays, dont des membres de l'OTAN. Ce drone joue aussi un rôle essentiel dans la guerre en Ukraine.

Baykar n'est pas une exception. Cinq entreprises turques figurent dans le top 100 des plus grands groupes d'armement. Et elles décrochent sans cesse de nouveaux marchés. En 2025, la somme des exportations d'armes et d'équipements militaires turcs atteignait 10 milliards de dollars. Cinq fois plus qu'il y a dix ans.

Pendant que les ventes d'armes américaines reculent, les pays européens accueillent les armes turques à bras ouverts. Le secteur de la défense voit naître toujours plus de partenariats. La Turquie a sécurisé ses liens avec plusieurs pays européens membres de l'OTAN et de l'UE.

C'est le cas des pays d'Europe centrale et orientale. Avec la Pologne, par exemple, la coopération sécuritaire est importante. Pour eux, la menace, ce n'est pas la Turquie. C'est la Russie. Même avec les pays méditerranéens — Italie, Espagne — la coopération s'intensifie.

Par ailleurs, la Turquie joue les médiateurs en Ukraine et à Gaza, un atout pour les Occidentaux. Enfin, Erdogan entretient de bonnes relations avec ses homologues américain et russe. Cela lui assure une place de choix sur la scène diplomatique.

L'arme migratoire

Pour l'UE, la Turquie est aussi utile sur un autre front : l'immigration. Après l'afflux de migrants syriens en 2015-2016, Bruxelles et Ankara ont signé un accord controversé. L'Union a délégué à la Turquie — pays de transit — le rôle de contrôler l'immigration illégale et d'instruire les demandes d'asile.

Le tout moyennant finances. Et moyennant tolérance envers des pratiques abusives.

Un chiffre résume la dépendance européenne : 83 % des sondés estiment que l'UE doit impérativement réduire sa dépendance vis-à-vis des services de pays tiers. Un résultat quasi identique à la moyenne globale de l'UE (82 %), selon lesnumeriques.com. Pourtant, la dépendance persiste.

It's the economy, stupid

En 2025, le commerce bilatéral entre la Turquie et l'Union européenne a battu un record : plus de 217 milliards d'euros. Avec ses 86 millions d'habitants, la Turquie représente un marché important pour les entreprises européennes.

L'année dernière, l'UE a exporté des marchandises pour 114,3 milliards d'euros. La Turquie est son 5e partenaire commercial. Et la réciproque est vraie : 42,7 % des exportations turques étaient destinées à l'Europe.

Il faut dire que l'UE et la Turquie ont conclu une union douanière il y a trente ans. À l'époque, c'était célébré comme un premier pas vers l'adhésion. Sauf que depuis 1999, la Turquie est officiellement candidate… et les négociations sont au point mort depuis des années.

Ce qui coince ? Le respect des droits humains et de l'État de droit. Erdogan affirme que son pays est toujours candidat, mais depuis dix ans, cette perspective s'éloigne.

Le traitement de l'opposition

Prenons le cas d'Ekrem Imamoglu. Il risque 2 352 années de prison. Officiellement pour avoir falsifié un diplôme. Son plus grand crime ? Avoir fait de l'ombre au président Erdogan.

Son procès se tient depuis mars dans l'enceinte même du centre pénitentiaire où il est détenu. Imamoglu était la nouvelle coqueluche de l'opposition. En mars 2024, il est réélu maire d'Istanbul — un poste tremplin vers des responsabilités nationales. Des centaines de milliers de Turcs sont descendus dans les rues pour le soutenir.

Bruxelles ? Pas de sanction. À peine une réaction.

Mai dernier, nouvel assaut contre l'opposition. Un impressionnant dispositif de police saccage le QG du CHP, le Parti républicain du peuple. Leur cible : le chef du parti social-démocrate, destitué par la justice. Il était l'artisan de la victoire aux municipales de 2024, donc un rival potentiel.

La chasse aux opposants n'est pas la seule entorse à l'État de droit. Les descentes de police dans les médias sont monnaie courante dans la Turquie d'Erdogan. Pressions et intimidations aussi.

Les minorités reculent. Ces militantes féministes qui ont dénoncé la direction du régime ? Elles ont eu droit au traitement habituel : arrestation musclée, procès.

Un régime qui glisse vers l'autoritarisme

Jusqu'à récemment, la Turquie était ce que les politologues appellent un « régime autoritaire compétitif ». Plus de journalisme libre, plus de liberté de la presse. La justice contrôlée par l'État.

On se retrouve dans un pays qui était « un peu à la turque » et qui devient « à la Poutine ».

La séparation des pouvoirs ? Un lointain souvenir. Depuis qu'Erdogan a instauré un régime présidentiel en 2018, il contrôle le pouvoir judiciaire. Il nomme lui-même 6 des 13 membres du conseil des juges et des procureurs. Le reste est élu par un Parlement qui lui est inféodé.

Autrement dit, les hauts représentants de la justice dépendent directement ou indirectement du président. Et ce contrôle se répercute à tous les niveaux : le conseil nomme les juges et les procureurs sur tout le territoire, lesquels, inféodés, exécutent les instructions d'Erdogan. Par exemple en poursuivant — voire en destituant — des maires ou politiciens de l'opposition.

Bruxelles : critique de façade

Tout ceci donne à l'UE des raisons de se montrer critique. Le Parlement européen hausse régulièrement le ton. En juin dernier, dans une résolution, les eurodéputés se disent « inquiets face à la mise en place progressive d'un nouveau régime autocratique aux portes de l'Union ».

Fin de citation.

Mais les autres institutions pratiquent plutôt la critique de façade. Malgré le gel des négociations d'adhésion, la Commission a décidé en 2023 de relancer la coopération dans des domaines d'intérêt commun. Pendant ce temps, les États membres développent des partenariats bilatéraux.

La relation UE-Turquie a souvent été décrite comme celle d'« amis ennemis ». Une impossibilité doublée d'une attirance. Dix ans après le putsch raté, Erdogan a atteint un niveau diplomatique et stratégique extrêmement important.

Il a les cartes en main. Il gère ses relations avec l'Union européenne, qui a engagé avec lui un rapprochement inédit.

Le prix du silence

En résumé : la Turquie sécurise les frontières de l'Europe, fournit des armes essentielles, joue les médiateurs au Moyen-Orient. Alors l'Europe ferme les yeux sur les entorses à la démocratie. Elle renonce, pour le moment, à faire pression sur Erdogan.

Le dossier est loin d'être clos. La Turquie ne se résume pas à son président. Et le peuple turc aurait peut-être besoin du soutien européen.

Mais pour l'instant, les intérêts économiques et stratégiques pèsent plus lourd que les principes démocratiques. 217 milliards d'euros de commerce bilatéral. 10 milliards de dollars d'exportations d'armes. 500 000 soldats à la frontière sud-est de l'OTAN. Un accord migratoire qui tient.

Voilà ce que l'Europe achète. Voilà ce qu'elle paie.

Et pendant ce temps, Ekrem Imamoglu croupit dans une prison turque, menacé de 2 352 ans de réclusion. Les médias indépendants sont muselés. Les juges obéissent au palais. La démocratie turque se meurt à petit feu.

L'Europe regarde.

Et elle se tait.

Sources :

  • Arte Europe Lebdo
  • Résolution du Parlement européen (juin 2025)
  • Données de l'OTAN
  • Chiffres du commerce bilatéral UE-Turquie
  • lesnumeriques.com
  • Le Monde
  • Sud Ouest

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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