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PolitiqueÉpisode 13/9

Ceuta : 22 États membres contre l'Espagne — la solidarité européenne en miettes

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-08-04
Illustration: Ceuta : 22 États membres contre l'Espagne — la solidarité européenne en miettes
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Ce que personne ne vous dit : cette crise n'est pas un accident. C'est le symptôme d'une Europe qui n'est jamais parvenue à s'entendre sur l'immigration — et qui préfère désigner des boucs émissaires plutôt que de construire une politique commune.

L’afflux à Ceuta : le chiffre qui change tout

Ceuta a vu déferler une foule de jeunes Marocains. Des personnes ont franchi irrégulièrement la frontière. Du jamais-vu. Les forces de police marocaines — qui contrôlent pourtant la zone très étroitement, souligne Camille Lecuse, directrice Europe du Fink Tank Migration Policy Institute — ont laissé passer. Des rumeurs sur les réseaux sociaux annonçaient l'ouverture de la frontière.

Madrid et Rabat coopèrent depuis des années sur la gestion des frontières, la migration légale, la lutte contre les réseaux. Mais ce « sous-bressau » dans la relation — c'est le mot de Lecuse — révèle un rapport de force : Rabat peut ouvrir ou fermer le robinet migratoire à sa guise. L'Europe, dépendante de ces partenariats avec le Maroc, la Turquie ou d'autres, se retrouve pieds et poings liés.

22 lettres, une seule cible : l’Espagne

Le samedi précédant l'interview, vingt-deux États membres ont envoyé une lettre à la Commission. Ils exigent une réunion d'urgence. En parallèle, Pedro Sanchez adressait sa propre missive. Les demandes des Vingt-deux étaient tout autres : ils accusent l'Espagne d'avoir créé un « appel d'air » avec sa politique de régularisation.

Selon Camille Lecuse, cette accusation est « très simpliste » — et ne repose sur aucune preuve. Ce qui s'est passé à Ceuta, c'est l'effet combiné de rumeurs et d'un laisser-passer marocain. La politique de régularisation espagnole n'a aucun lien direct avec l'afflux soudain. Mais les Vingt-deux en ont profité pour régler des comptes politiques.

L'Italie et le Danemark sont montés au créneau. Ils réclament la fermeture temporaire des frontières espagnoles au sein de Schengen. Une position que Camille Lecuse juge « ironique ». Car l'Italie elle-même a été régulièrement attaquée pour sa gestion des arrivées de migrants en provenance de Libye et de Tunisie. « Ils se retrouvent à chaque fois dans cette position à demander qu'on ne ferme pas Schengen de leur côté », rappelle-t-elle.

Schengen en danger : l’ironie italienne

La France n'a pas signé la lettre. Mais elle mène déjà des contrôles aux frontières avec l'Italie et l'Espagne, note Lecuse. Une pratique courante, dérogatoire au principe de libre circulation — mais qui illustre la fragilité du système.

Schengen, c'est le cœur du projet européen. Sans frontières intérieures, les citoyens et les marchandises circulent. Depuis 2015, les dérogations se multiplient. Chaque crise migratoire pousse un État à rétablir des contrôles. Résultat : une Europe à géométrie variable, où la solidarité est un mot creux.

L'Italie — qui réclame aujourd'hui la fermeture des frontières espagnoles — a pourtant été la première à demander de l'aide lors de la crise libyenne. Elle sait que sans solidarité, tout l'édifice s'effondre. Mais le jeu politique prime. « Ces divisions sont très néfastes pour les mois qui viennent », prévient Camille Lecuse. Le pacte européen sur l'asile, adopté après des années de négociations, doit être mis en œuvre à l'automne. Il nécessite une unité que les Vingt-deux viennent de briser.

Le Maroc, acteur central ?

Le point clé de cette crise, c'est le rôle du Maroc. Le pays contrôle étroitement l'accès à Ceuta. Impossible que l'afflux se soit produit sans son assentiment. Selon Camille Lecuse, « il y a forcément eu quelque chose qui s'est passé du côté marocain ». Mais quoi ? Un avertissement politique ? Une pression sur l'Espagne ? Un test de la solidarité européenne ?

Le partenariat entre Madrid et Rabat est complexe. L'Espagne a soutenu le plan marocain d'autonomie pour le Sahara occidental, en échange d'une coopération migratoire renforcée. Mais cette dépendance fragilise l'Europe. « L'Europe devient plus dépendante de partenariats migratoires avec des pays en dehors de l'Europe », souligne Lecuse. La Turquie, la Libye, le Maroc : ces pays peuvent utiliser la migration comme arme de négociation.

Pour l'instant, les deux camps se rejettent la responsabilité. L'Espagne accuse le Maroc d'avoir laissé passer. Le Maroc dénonce les rumeurs. Mais la vérité est ailleurs : sans politique européenne cohérente, chaque État membre est à la merci des caprices de ses voisins du Sud.

Et maintenant ?

La réunion des ministres de l'Intérieur — tenue le jour de l'interview — n'a pas débouché sur une solution magique. La Commission a proposé de renforcer le soutien au Maroc pour éviter une répétition. Une solution qui ressemble à un chèque en blanc, sans contrepartie claire.

Les Vingt-deux ont marqué des points politiques. Ils ont imposé leur agenda : externalisation des procédures d'asile, retours accélérés, fermeture des frontières. Mais ce faisant, ils ont fragilisé Schengen et le pacte d'asile. Le dossier est loin d'être clos.

La France, dans tout cela, joue un rôle ambigu. Elle ne s'est pas jointe à la lettre, mais elle pratique déjà des contrôles aux frontières. Elle pourrait être la prochaine cible des Vingt-deux si une crise similaire éclate à la frontière italienne. Pour l'instant, Paris reste en retrait.

Ce qui se joue à Ceuta, c'est l'avenir de l'Europe politique. Soit les États membres parviennent à une solidarité réelle — fondée sur des règles claires et des responsabilités partagées. Soit chacun tire la couverture à soi, et Schengen n'est plus qu'une coquille vide.

Le problème n'est pas l'immigré, qui fuit la misère ou cherche une vie meilleure. Le problème, c'est l'absence de volonté politique pour construire une réponse commune. Vingt-deux États contre un : la recette parfaite pour l'échec. Et maintenant, il ne reste plus qu'à regarder le navire se disloquer.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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