Kalachnikov en bus : le trafic d'armes des Balkans qui défie la France

Entre 30 000 et 40 000 armes illégales circuleraient sur le territoire français, selon les estimations des enquêteurs cités dans le documentaire Trafic d'armes : les gangs qui défient l'Europe (Investigations et Enquêtes). En Seine-Saint-Denis, 285 armes ont été saisies en un an — dont 17 fusils d'assaut. Il y a cinq ans, on en comptait un ou deux.
D'où viennent ces armes ? Comment entrent-elles en France ? Qui les transporte ? Et pourquoi l'État semble-t-il impuissant ?
Nous avons suivi la piste. Elle mène aux Balkans.
Les faits : un trafic en pleine vue
Commençons par l'essentiel. Le documentaire d'Investigations et Enquêtes — recoupé avec les éléments de RMC Story et Arte — établit une chaîne logistique parfaitement rodée.
Premier maillon : l'approvisionnement. En Bosnie-Herzégovine, vingt ans après la guerre, les armes dorment dans les greniers. Le pays compterait 400 000 armes illégales pour 4 millions d'habitants. D'après le reportage, 20 % de la population posséderait une arme légale — et beaucoup d'autres en cachent.
Goran, un civil bosniaque rencontré par l'équipe, montre son arsenal familial : un fusil M48, des grenades, un AK-47. "On le garde au cas où", dit-il. "On ne sait jamais." Ses voisins ? "C'est pareil. Depuis la guerre, tout le monde conserve des armes."
Deuxième maillon : la vente. Le prix d'un Kalachnikov en Bosnie ? 400 euros, avec deux chargeurs et cent balles. En France, il se revend entre 2 000 et 2 500 euros. La marge est de 1 500 à 1 600 euros par arme — selon Sébastien Lautard, directeur adjoint de l'OCLOS (Office central de lutte contre le crime organisé), cité dans le documentaire.
Les trafiquants ne se cachent pas. Dragan, un Bosniaque ayant purgé sept ans de prison en Allemagne, expose son arsenal sur une table : grenades à 50 euros, lance-roquettes à 500 euros, Kalachnikovs. "Si vous en voulez cent, on vous les fait à 20 euros pièce", lance-t-il.
Troisième maillon : le transport. C'est là que le bât blesse. Les armes voyagent par "fourmis" — petites quantités, fréquentes, discrètes. Des camions font la navette entre la Serbie et la France. Mais le moyen le plus sûr, selon les trafiquants eux-mêmes, est le bus.
"Les bus ne sont pas contrôlés", explique Dragan à la caméra cachée. "Vous achetez un grand sac, vous mettez l'arme dedans... Si vous prenez le bus, à 99,9 %, vous n'avez aucun problème."
Quatrième maillon : la livraison. Les armes arrivent en Seine-Saint-Denis, où elles alimentent les guerres de territoire entre trafiquants de drogue. Christophe Prévost, chef de la BAC 93, décrit la réalité du terrain : "Les armes sont devenues indissociables du trafic de drogue. Quand quelqu'un avait besoin d'une arme, il venait la prendre, faisait ce qu'il avait à faire, puis la reposait. C'étaient des armes collectives."
Le test : un Kalachnikov de Sarajevo à Paris sans contrôle
Les trafiquants affirment que les frontières sont poreuses. Les journalistes d'Investigations et Enquêtes ont voulu vérifier.
Ils achètent un Kalachnikov à Sarajevo — transaction filmée en caméra cachée. Dragan, le vendeur, leur donne ses instructions : cacher l'arme dans un sac de sport, la placer dans la soute du bus. "Ils n'ouvriront pas ?" demande le journaliste. "Non, je ne pense pas", répond Dragan. "Dans 99 % des cas, vous n'aurez aucun problème."
Le voyage dure 28 heures. Cinq pays traversés : Bosnie, Croatie, Slovénie, Autriche, Allemagne. Cinq frontières. Deux douaniers.
Première frontière, Bosnie-Croatie : contrôle des passeports. Les bagages restent dans la soute. Personne ne vérifie.
Deuxième frontière, Croatie-Slovénie : entrée dans l'espace Schengen. Un passager raconte qu'une fois, il y a trois ans, tous les sacs ont été fouillés. Mais ce jour-là, rien. Les douaniers vérifient les documents d'identité. Les passeports français ne suscitent aucune curiosité. Le compartiment à bagages reste fermé.
Ensuite, douze heures sans le moindre contrôle. L'Autriche, l'Allemagne, puis la France.
Arrivée à Paris. Les journalistes récupèrent leur sac. Le Kalachnikov est toujours là.
"Depuis lors, nous avons rendu cette arme à la police", précise le documentaire. "Mais combien de camions, de voitures ou de bus chargés d'armes circulent sur cette route chaque mois, chaque semaine ?"
Le contexte : des Balkans à la Seine-Saint-Denis
Pour comprendre l'ampleur du phénomène, il faut remonter le fil.
1991-2001 : la guerre des Balkans. Près de 300 000 morts, un million de déplacés. Les arsenaux sont distribués à la population civile. Après la guerre, les armes restent. Personne ne les réclame.
1997 : le pillage de l'Albanie. Le pays s'effondre. Les casernes sont pillées. Deux millions de Kalachnikovs disparaissent. Aujourd'hui, la police estime que 600 000 circulent encore illégalement — mais le chiffre exact est tabou, selon Secodin Korkuty, spécialiste de la police albanaise, cité dans le reportage.
2003 : arrestation de Micic en France. Ce Serbe de 28 ans dirigeait un réseau qui a inondé la région parisienne pendant quatre ans. Il vendait une quinzaine d'armes par mois, pour un revenu de 15 000 euros mensuels. Son réseau a généré plus de 500 000 euros en trois ans. Condamné par contumace à cinq ans de prison en 2007, Micic s'est réfugié en Serbie, où il vit toujours sous mandat d'arrêt international.
2010 : démantèlement du réseau Victor. L'OCLOS arrête sept hommes. Leur méthode : des camions qui faisaient des allers-retours entre la Serbie et la France, transportant des armes conditionnées dans du papier journal. Chaque livraison : 18 armes. Parfois six Kalachnikovs.
Aujourd'hui : la situation en Seine-Saint-Denis. Le commandant Chopin, chef de l'unité balistique, montre son stock : 4 500 armes saisies. "Les armes qui ont commencé à être introduites massivement sur le territoire français à partir des années 2000", explique-t-il. "Le fusil d'assaut le plus répandu sur les scènes de crime en France est le Zastava M70AB2 — un Kalachnikov yougoslave."
En un an, 17 fusils d'assaut ont été saisis en Seine-Saint-Denis. Il y a cinq ans, on en comptait un ou deux. La progression est exponentielle.
Le traitement judiciaire : une lutte inégale
Les forces de l'ordre ne sont pas inactives. Loin de là.
La BAC 93 mène des opérations régulières. L'une d'elles, filmée à Saint-Ouen, a mobilisé 60 policiers pour démanteler un point de vente réalisant 500 transactions par jour — soit 15 000 euros de chiffre d'affaires quotidien. Bilan : 500 grammes de marijuana saisis, 17 vendeurs arrêtés. Mais aucune arme ce jour-là.
Quelques mois plus tôt, dans le même quartier, la même unité avait découvert un véritable arsenal : pistolet 9 mm, magnum .357, mitrailleuse Scorpio, six armes de catégorie 1. Cachées dans une "crèche" — l'appartement où tout était entreposé, gardé par un pitbull.
En Albanie, la police d'élite RENEA — l'équivalent du GIGN — mène des opérations coup de poing. Le major Artan Didi confie : "En 2010 et 2011, nous avons démantelé trois réseaux de trafiquants d'armes." Leurs saisies : 50 armes à feu, des grenades, des valises de munitions. Destinées à l'Italie et à l'Europe occidentale.
Mais le problème est structurel. Les armes sont trop nombreuses. Les frontières, trop poreuses. Et les trafiquants, trop organisés.
Le réseau Micic, par exemple, employait cinq "gars" qui distribuaient les armes. Micic lui-même n'avait pas de contact direct avec les clients. "Ce qui comptait le plus, c'était l'argent", dit-il. "Je n'ai pas posé beaucoup de questions."
Ce que ça dit de la France : une souveraineté en trompe-l'œil
Retenez ce détail : un Kalachnikov acheté 500 euros en Bosnie a traversé cinq frontières sans être détecté. Pas un contrôle. Pas une fouille. Rien.
Ce n'est pas un coup de chance. C'est la règle, selon les trafiquants eux-mêmes. "Les bus ne sont pas contrôlés", répètent-ils. "C'est la meilleure solution."
L'espace Schengen, censé protéger les citoyens européens, est devenu un terrain de jeu pour les criminels. La libre circulation des biens et des personnes — principe fondateur de l'Union — s'applique aussi aux armes de guerre. Les douaniers vérifient les passeports, pas les bagages. Et quand ils le font, c'est l'exception, pas la règle.
— Et ce n'est pas rien —
Le commandant Chopin résume : "Il existe un phénomène très classique : après chaque conflit armé important, les armes abondent dans les pays concernés, et leur distribution et leur vente y sont très régulières, dans le but de générer des profits."
La guerre des Balkans s'est achevée il y a vingt-cinq ans. Ses armes continuent de tuer en France.
En Seine-Saint-Denis, les fusillades se multiplient. Les règlements de comptes entre trafiquants font des morts. Les armes de guerre — Kalachnikovs, mitrailleuses, lance-roquettes — sont devenues monnaie courante. "Les voleurs de fourgons blindés sont systématiquement équipés de ce type d'équipement", note le commandant Chopin. "Et quelques règlements de comptes dans les cités impliquent l'utilisation de ce type d'équipement."
La France dépense des milliards pour sa sécurité intérieure. Ses forces de l'ordre sont parmi les plus professionnelles d'Europe. Mais à quoi bon, si les armes entrent par bus entier ?
Le trafic de Micic a généré 500 000 euros en trois ans. Quinze armes par mois. Quinze mille euros de revenu mensuel. Pour un homme qui n'avait "pas de contact direct avec les clients".
Et pourtant.
Pendant ce temps, les bus continuent de rouler. Les Kalachnikovs continuent d'arriver. Et les trafiquants de drogue continuent de s'armer.
Et maintenant ?
La question n'est pas de savoir si le trafic va cesser. Il ne cessera pas. Pas tant que les armes coûteront 400 euros en Bosnie et se revendront 2 500 en France. Pas tant que les frontières resteront ouvertes sans contrôle. Pas tant que 600 000 Kalachnikovs dormiront dans des caches albanaises.
La question est : que fait l'État ?
Les policiers de la BAC 93 font leur travail. L'OCLOS démantèle des réseaux. La police albanaise saisit des arsenaux. Mais c'est une guerre d'usure, et les trafiquants ont l'avantage du nombre et de l'argent.
Le contribuable français paie pour des frontières qui ne protègent rien. Pour des douaniers qui vérifient les passeports mais pas les bagages. Pour un espace Schengen qui facilite la vie des criminels autant que celle des honnêtes gens.
Pendant ce temps, à Saint-Ouen, les habitants manifestent contre l'emprise des trafiquants. En deux ans, les règlements de comptes ont fait trois morts. "Le problème, c'est que parfois, à Saint-Ouen, le terrain est cher et ils se battent", explique Christophe Prévost. "Ils sortent les armes pour reprendre le terrain."
Des armes qui viennent de Bosnie. Transportées en bus. Sans contrôle.
Et personne ne semble capable d'arrêter ça.
Sources :
- Trafic d'armes : les gangs qui défient l'Europe — Investigations et Enquêtes (YouTube)
- ENQUÊTE PRIORITAIRE : Petits Braqueurs, Gros Risques à Valenciennes — RMC Story (YouTube)
- Edward et George, les Windsor face à Hitler — Arte (YouTube)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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