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SociétéÉpisode 6/34

Guadeloupe : 40 000 armes, 32 morts, l'État regarde ailleurs

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-21
Illustration: Guadeloupe : 40 000 armes, 32 morts, l'État regarde ailleurs
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« Vous y croyez pas trop » — la BAC en première ligne

La BAC de Pointe‑à‑Pitre nous a ouvert ses portes une nuit de juin. Autorisation exceptionnelle. Les policiers ne cachent pas leur lassitude. Un véhicule suspect est repéré. « Viens, viens, viens. » Les gyrophares trouent l'obscurité. Les gars sautent du fourgon. « 83, il est 3h du matin. »

Sous une voiture, ils trouvent un revolver. Cinq balles. Un Ruger, probablement. Le suspect — un garçon de 19 ans — affirme l'avoir jeté là en voyant la police. Il jure que l'arme n'est pas à lui. Il vient de la trouver, dit-il.

— « Vous y croyez pas trop ? » demande le journaliste.

— « Il vient de le trouver… On entend ça tous les jours. C'est ça notre jeunesse. »

Quatre jeunes interpellés : nés en 2007, 2006, 2005. Ils risquent jusqu'à dix ans de prison et 500 000 € d'amende. Le parquet ouvrira une enquête pour port d'arme prohibé. Une procédure de plus — des centaines chaque année.

Les policiers repartent. Prochaine intervention : un vol à main armé devant un bar. Un blessé par balle dans l'ambulance. Les agents ratissent le quartier. Une, deux, trois douilles. C'est la deuxième fusillade de la soirée. Le quatrième blessé.

— « Ça vous surprend pas ? » — « Malheureusement, j'ai envie de vous dire que non, ça me surprend pas. On a beau chercher à être archi‑présents, à la recherche des armes à feu, ça continue. »

Le gardien de la paix ne hausse même pas la voix. Il a passé l'âge de s'indigner. Il sait que demain, ce sera pareil. Et après‑demain.

La BAC ne fait que colmater les brèches. Le vrai problème est ailleurs.


40 000 armes pour 400 000 habitants — le chiffre qui tue

Un habitant sur dix. C'est le ratio des armes à feu en Guadeloupe : 40 000 pièces, selon les estimations du ministère de l'Intérieur. Record absolu pour un département français. En métropole, le ratio est inférieur à une arme pour vingt habitants, malgré les détentions légales.

Mais ici, presque toutes les armes sont illégales.

Le marché noir prospère. Un pistolet de poing se vend 500 €. Un fusil automatique ou semi‑automatique peut atteindre 2 000 €. Les acheteurs sont jeunes — souvent entre 17 et 25 ans. Les « nourrices » (cache‑armes) sont disséminées dans les quartiers sensibles : Les Abymes, Baie‑Mahault, le Gosier, Pointe‑à‑Pitre.

Les saisies le montrent. En 2025, on a confisqué une arme tous les trois jours en moyenne. Revolvers, pistolets, fusils à pompe, mitraillettes. Les images des scellés glacent : des dizaines de boîtes empilées, de calibres variés, certaines portent encore des traces de sang.

Le procureur de la République de Pointe‑à‑Pitre : « La prolifération des armes à feu est le principal facteur de l'explosion des homicides. » En 2024, 22 homicides par balle. En 2025, 32. Soit +45 %. Pour 2026, le compteur est déjà à 12. Si le rythme se maintient, le record de 2025 sera pulvérisé.

Qui tire ? Souvent des jeunes, pour des motifs dérisoires. Une rivalité amoureuse. Une insulte. Un regard de travers. La mort est devenue banale.


La route des armes : de la Dominique à Marie‑Galante

Des armes venues d'Amérique. Fabrication aux États‑Unis ou au Brésil, transit par la Dominique (île indépendante, sans police suffisante), puis embarquement vers Marie‑Galante, dépendance guadeloupéenne. Ensuite, elles reprennent la mer pour inonder la Grande‑Terre et la Basse‑Terre.

Ce jour‑là, les autorités nous ont autorisés à filmer une opération de contrôle maritime. La brigade nautique de la gendarmerie intercepte les embarcations. « Bonjour, il y a possibilité de monter à bord pour faire un contrôle ? » Les agents fouillent chaque recoin. Les trafiquants sont imaginatifs : compartiments cachés, réservoirs modifiés, coques doublées.

— « On sait pas ce qu'il y a dedans. Forcément le but, c'est de vérifier que rien n'est pris ou caché dessous. »

Une dizaine de bateaux inspectés ce matin‑là. Des pêcheurs, des voiliers. Rien. Pas de saisie. « C'est compliqué, admet un gendarme. Et maintenant, si on ne fait pas ce travail au quotidien, c'est sûr que on ne trouvera jamais rien. »

Les armes passent entre les mailles. Le détroit entre la Dominique et Marie‑Galante ne fait que 25 kilomètres. Une nuit sans lune, un zodiac, un hors‑bord de 250 chevaux : la livraison prend vingt minutes. Les douaniers en sous‑effectif. Les radars maritimes obsolètes. Les patrouilleurs trop peu nombreux.

Le trafic d'armes est un business juteux. Les autorités jouent au chat et à la souris. Avec des chats aveugles.


Jessie Belvedere, 23 ans, une balle dans la tête

Le 7 octobre dernier, Jessie Belvedere est au volant de sa voiture. Il a 23 ans. Une connaissance l'aborde. Une dispute éclate — rivalité amoureuse, selon le parquet. L'homme sort une arme. Tire. Une balle dans la tête. Jessie meurt sur le coup.

Sa famille nous reçoit. Plusieurs générations réunies dans le salon d'une maison de campagne. La mère parle d'une voix brisée, les yeux secs — trop de larmes déjà versées.

— « On est complètement écochés. Depuis le 7, on ne respire pas normalement, on étouffe. Je vous parle, j'ai des palpitations. »

Sa sœur Cindy, 31 ans, prend le relais. Elle dénonce la banalisation des armes.

— « Aujourd'hui, c'est plus simplement des règlements de comptes. C'est pour tout et n'importe quoi. L'insécurité est présente, peu importe la personne. On peut avoir une altercation sur la route, se faire tirer dessus simplement pour ça. »

Elle regarde ses mains. « Comment on peut élever nos enfants aujourd'hui aux Antilles ? Moi ça me donne pas envie d'avoir des enfants. En tant que sœur, je trouve ça tellement difficile à vivre qu'en tant que mère, je ne peux même pas imaginer. »

On a arrêté le meurtrier présumé. La famille attend le procès. Mais ce procès ne rendra pas Jessie. Il ne rendra pas les 66 familles endeuillées en deux ans — 66 morts par balle, selon les chiffres du parquet. 66 cercueils.

Une date. Un virement. Une question. Jessie est mort un 7 octobre, mais aucune date de procès n'est encore fixée. Où est l'argent ? Où sont les moyens ?


Les promesses non tenues — et l'impuissance chronique

Il y a sept mois, le préfet a annoncé la création de deux nouvelles brigades nautiques et d'un laboratoire d'analyse balistique. Le laboratoire devait permettre d'identifier plus rapidement les armes saisies, de tracer leur origine, de relier les douilles aux scènes de crime.

Sept mois. Toujours rien. Le laboratoire n'existe pas. Les brigades nautiques supplémentaires ne sont pas déployées. Les fonctionnaires de police attendent. Les gendarmes attendent. Les familles attendent.

— « On nous a promis ces moyens il y a des mois, mais on voit rien arriver, confie un officier de la BAC sous couvert d'anonymat. On continue à faire avec nos moyens actuels. On serre les dents. Mais on ne pourra pas tenir éternellement. »

Et pourtant. En métropole, le gouvernement a consacré des milliards d'euros à la lutte contre le narcotrafic. Des opérations place nette XXL, des saisies records. Mais l'outre‑mer reste le parent pauvre. La Guadeloupe, département français, ne reçoit que des miettes.

Le trafic d'armes alimente le trafic de drogue — les deux sont liés. Les kalachnikovs saisies à Pointe‑à‑Pitre viennent souvent des mêmes filières que la cocaïne. Les gangs se disputent les points de deal avec des fusils d'assaut. Les morts s'accumulent.

Ce n'est pas une fatalité. C'est un choix politique. L'État a les moyens d'endiguer le trafic. Il ne les déploie pas.


L'avenir en pointillés

Les jeunes interpellés par la BAC ce soir‑là sont relâchés sous contrôle judiciaire. Le revolver a été saisi. Mais demain, un autre garçon de 17 ans achètera un pistolet 500 € au marché noir. Après‑demain, il tirera peut‑être.

Les armes continueront de traverser la mer. Les policiers continueront de ratisser les quartiers. Les familles continueront de pleurer.

La famille Belvedere, elle, attend. « Le procès, on espère qu'il aura lieu bientôt. Mais même après, la douleur restera. »

Le laboratoire balistique n'est pas sorti de terre. Les brigades nautiques n'ont pas vu le jour. Le temps passe. Les morts s'ajoutent.

L'enquête continue. Le Dossier suivra.

📰Source :youtube.com

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