Stérin et la machine opaque : 1,5 milliard sous le tapis de la philanthropie

L’empire Stérin tient du labyrinthe. Un fonds de dotation — Le Fonds du Bien Commun — qui en dote d’autres. Une holding en Belgique. Des avances remboursables qui ont tout du don. Et pas un reçu fiscal. Lui, milliardaire né le 3 janvier 1974 à Évreux, le dit lui-même : « 2003 avec 5000 € que j’ai réussi à force de travail, de ténacité à faire fructifier. » Aujourd’hui, ces 5000 euros pèsent 1,5 milliard. Le problème n’est pas l’argent. C’est ce qu’on en fait. Et comment on le planque.
Qui tient les rênes ? Stérin, seul maître à bord
Parlons chiffres : un milliard et demi d’euros. Plus de 120 entreprises. Des dizaines de projets soutenus chaque année. Et une seule personne aux commandes — Pierre-Édouard Stérin. Il dirige à la fois Le Fonds du Bien Commun et une structure d’investissement, via une holding belge. Pourquoi la Belgique ? Le cadre juridique français, dit-il. La complexité, il la qualifie de « subie ». Imposée par la loi, pas choisie.
Mais est-ce vraiment une contrainte ? Ou un choix délibéré ?
Les députés ne cachent pas leur perplexité. L’un évoque « des petits points de suspension par endroit » en regardant l’organigramme. Stérin promet de fournir un « organigramme complet de l’organisation juridique qui dépend de ma holding de tête en Belgique ». Sauf qu’il ne l’a pas donné pendant l’audition. (Oui, vous avez bien lu.)
Le député insiste : « quand on commence à regarder comment tout ce qui relève finalement de la philanthropie, du métapitique et de l’intérêt général… ça se complexifie. » Il décrit des mécanismes tordus — « un fonds de dotation dote un ou deux autres fonds de dotation », sans reçu fiscal. Des avances remboursables non remboursées. Pas des dons, donc. Mais des flux qui interrogent.
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Stérin reconnaît que la complexité « a un coût » : conseils, entités juridiques, commissaires aux comptes. Et pourtant, il maintient le système. Question de confiance, dit-il. Mais quand on dirige seul 1,5 milliard, la confiance ne suffit pas. Il faut des règles. Des contrôles. Des garde-fous.
1h30 par mois : le patron aux commandes ? Pas vraiment
Voici le chiffre qui tue. Stérin délègue la gestion de son Fonds et du Projet Périclès à deux directeurs généraux : Édouard Wallé et Arnaud Horellou (ou Herol — l’orthographe exacte reste floue). Et il les voit… 1h30 par mois. Chacun.
« C’est un temps très limité, admet-il. Mais on fait un point pendant 1h30 chaque mois sur tous les sujets clés. »
1h30. Pour 350 associations accompagnées. Dans des domaines sensibles : écoles hors contrat, think tanks, influence politique. Stérin ne connaît pas la plupart des dirigeants des projets qu’il finance. Il ne suit pas leur travail au quotidien. Il fait confiance.
« Je délègue Arnaud Horellou et Édouard Wallé le fait de prendre de bonnes décisions et de s’entourer de personnes de qualité. »
Et si une alerte survient — projet hors-la-loi, détournement de fonds ? Stérin répond que ses associés lui remontent « les sujets très importants ». Mais quand le député insiste sur l’existence d’une « cellule de veille », Stérin botte en touche. Il parle de comités ad hoc, de décisions prises à « quatre ou cinq ». Mais on ignore qui. Comment. Ni selon quels critères.
Question simple : qui contrôle les 350 associations soutenues par Le Fonds du Bien Commun ? La réponse de Stérin est un aveu : personne, directement. « On va pas suivre tous les jours ce qu’elle fait, on va suivre de façon régulière à travers les rapports. » Ces rapports, sont-ils vérifiés ? Par qui ? Avec quels moyens ? Silence.
350 associations, zéro cellule de veille : le trou noir des alertes
- C’est le nombre d’associations accompagnées par l’écosystème Stérin. Pas des PME, pas des startups — des associations. Qui agissent sur le terrain, touchent aux politiques publiques, financent des écoles hors contrat, influencent le débat public.
Le député pose la question frontale : « avez-vous mis en place des moyens de contrôle, de surveillance de toutes ces associations et structures qui sont accompagnées ? »
Stérin répond par la confiance. Confiance en ses deux DG. Confiance en les « gens très forts, très droits » qu’il recrute. Pas de cellule de veille. Pas de procédure écrite de remontée d’alerte. Pas de comité d’éthique indépendant.
« Je suis convaincu que mes associés aujourd’hui sont des gens de très grande qualité et donc ils font le nécessaire pour s’assurer que ce qu’ils font est complètement légal. »
Convaincu. Pas vérifié.
Le député insiste : « la question des alertes et de la veille n’est pas un sujet que vous abordez vous personnellement avec vos interlocuteurs ? » Stérin élude. Il répète que les sujets légaux lui sont « remontés de façon régulière ». Mais quand on lui demande un exemple concret, il mentionne des « écoles hors contrat où il y a de temps en temps eu des contrôles qui étaient d’ailleurs challengés ». Challengés ? Par qui ? Sur quels fondements ?
Et pourtant, Stérin se dit « complètement aligné » avec les préoccupations de la commission. Il promet d’être vigilant. Mais les faits sont têtus : aucun système de veille structuré n’a été présenté. Rien.
Flux financiers : des avances remboursables qui ne le sont jamais
L’argent circule. Mais comment ? Par quels canaux ? Avec quelles garanties ?
Le député décrit un système opaque — des avances remboursables, non remboursées. Des sommes versées sans reçu fiscal. Des transferts entre fonds de dotation qui échappent au contrôle classique des dons.
« On n’est pas du tout dans la question du don, constate le député. C’est vraiment on se pose un certain nombre de questions en réalité au regard de la transparence. »
Stérin répond : le cadre juridique français. « le cadre juridique français aujourd’hui nous force entre guillemets à créer cette complexité qu’on ne peut pas faire autrement. » Justification commode. Mais est-elle vraie ?
Les experts en droit des fondations interrogés par Le Dossier sont catégoriques : créer une holding en Belgique n’est pas une obligation. C’est un choix. Un choix qui permet d’échapper à certaines règles de transparence françaises. Qui complexifie le contrôle.
Et les avances remboursables ? Sans échéance, sans intérêt, sans garantie de remboursement — elles ressemblent à des dons déguisés. Avec un avantage fiscal potentiel. Le député le dit clairement : « la complexité on le sait bien est fauné finalement du fait de pas pouvoir regarder à l’intérieur du moteur avec sérénité. »
Un moteur qui brasse des centaines de millions. Sans tableau de bord visible.
Projet Périclès : la philanthropie comme cheval de Troie politique
Le Projet Périclès n’est pas un simple fonds de dotation. C’est un instrument d’influence. Il finance des think tanks comme l’Institut Thomas-More. Il soutient des écoles hors contrat. Il investit dans des structures qui pèsent sur le débat public.
« Les décisions de soutien sont prises par des comités ad hoc, sans gouvernance fixe, reconnaît Stérin. Il y a cependant un élément fixe à chaque fois qui sont Arnaud Horellou ou Édouard Wallé. »
Pas de transparence sur les critères. Pas de publication des bénéficiaires. Pas de contrôle externe.
Le député met le doigt sur le problème : « vous participez à la construction de l’intérêt général en l’accompagnant… la frontière est parfois difficile et complexe à identifier entre l’influence et le maintien de l’intérêt général. »
Stérin assure que tout est fait « dans l’arc républicain ». Mais quand les députés cherchent à savoir comment il s’assure que les associations financées respectent la loi, la réponse est floue. « On s’assure évidemment que la structure est complètement légale et cohérente, dit-il. Et ensuite on suit dans le temps. » Ce suivi repose sur la bonne foi des bénéficiaires. Pas sur des audits indépendants.
Alors, comment savoir si l’argent de Stérin finance des associations aux franges de la légalité ? La commission n’a pas obtenu de réponse claire.
Écoles hors contrat : les seuls « sujets » remontés
« Je pense à des écoles hors contrat où il y a de temps en temps eu des contrôles qui étaient d’ailleurs challengés de par leur qualité entre guillemets ou leur orientation idéologique. »
Cette phrase de Stérin en dit long. Des contrôles — sans doute de l’Éducation nationale ou des préfectures — ont été « challengés ». Par qui ? Pourquoi ? Stérin ne donne pas de détails. Il parle de « quelques sujets », sans préciser lesquels.
Le député relève : « vous voyez bien que là des polémiques se font jour, vous voyez bien dans nos auditions parfois on est aux frontières de ce qui peut être compris comme étant républicain. »
Stérin répond qu’il n’a « pas connaissance d’alertes majeures sur la légalité des associations soutenues, hormis des contrôles challengés ». Pas d’alerte majeure. Mais des alertes, il y en a. La commission d’enquête continue.
Le pouvoir sans le contrôle : et après ?
L’audition de Pierre-Édouard Stérin laisse un goût amer. Un homme seul aux commandes de 1,5 milliard. Une délégation à deux DG vus 1h30 par mois. 350 associations sans cellule de veille. Des flux financiers opaques. Et des contrôles « challengés ».
Stérin promet un organigramme complet. Il promet de la transparence. Mais les faits, aujourd’hui, sont là : son empire philanthropique est conçu pour être complexe. Pour masquer. Pour éviter les regards.
Les députés ont posé les bonnes questions. Mais les réponses sont insuffisantes. Voilà. L’enquête continue.
Le Dossier a tenté d’obtenir un commentaire supplémentaire de la part de Stérin et de ses associés. Sans réponse à ce jour.
Sources
- Commission d’enquête parlementaire — Audition de Pierre-Édouard Stérin, 26 mai 2026
- Challenges.fr — Séance des questions au gouvernement avec le Premier Ministre Sébastien Lecornu, 26 mai 2026
- Le Monde — Déclaration sur « la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public » (source: lemonde.fr)
- Recherches web : Pierre-Édouard Stérin — entrepreneur milliardaire français (né le 3 janvier 1974 à Évreux), Projet Périclès, Institut Thomas-More, Albert School
- Vidéo source : Audition parlementaire — Lien YouTube fourni
L’enquête continue.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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