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SNSM de Calais : morts en mer, sauveteurs bénévoles abandonnés par l'État

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-09
Illustration: SNSM de Calais : morts en mer, sauveteurs bénévoles abandonnés par l'État
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Une femme enceinte. Un adolescent de 15 ans. Repêchés dans les eaux glacées du détroit du Pas-de-Calais, le 24 novembre 2021. Les sauveteurs bénévoles de la SNSM de Calais n'étaient pas préparés — pas de matériel, pas de soutien. Juste leur courage. Et leur silence.

24 novembre 2021 : des corps à repêcher, un traumatisme à jamais

Charles Devos s'en souvient comme si c'était hier. Ce jour-là, il est patron du Notre-Dame du Risban, le canot de sauvetage de la station de Calais. L'alerte du Cross tombe à 14h50. Quatre hommes à bord. Ils quittent les jetées à 15h. Arrivée sur zone à 15h20.

L'embarcation des migrants est déjà dégonflée. Pas un survivant en vue. Juste des corps à la dérive.

« Nous avons ramassé ces corps un petit peu comme au petit poussé », raconte Devos devant la commission d'enquête parlementaire. Sa voix tremble à peine. Il dit les mots avec une précision clinique — celle des hommes qui ont vu l'horreur et qui ne peuvent plus l'oublier.

Une femme enceinte. Un jeune d'une quinzaine d'années. D'autres corps, récupérés par les navires alentour. Le Gard Whisky — un remorqueur britannique — les aide en balisant les cadavres avec des fumigènes.

« On a été choqué », admet Devos. « On a eu du mal à reprendre un petit peu la surface dans les 48 heures. Surtout la nuit. Des souvenirs qui revenaient, des cauchemars. »

Chiffre à retenir : 400 cargos traversent chaque jour le détroit. 400. Au milieu de cette autoroute maritime, des embarcations gonflables surchargées, sans fond rigide, avec un franc-bord de quelques centimètres. La moindre vague les submerge.

Les sauveteurs bénévoles de la SNSM ne sont pas préparés à cela. Ils apprennent sur le tas. « On se forme entre nous », dit Devos. « Moi-même, j'ai appris avec mes anciens sur les chalutiers industriels. »

Mais personne ne les a formés à repêcher des cadavres d'enfants. Personne.

10 000 euros pour une plateforme gonflable — la SNSM réduite à vendre des porte-clés

Philippe d'Ar, 75 ans, président de la station, énumère les besoins. Sa voix est lasse, presque résignée.

Une caméra thermique ? Achetée sur leurs fonds propres. « Elle nous permet de trouver des gens dans l'eau, même s'il n'y a que la tête qui dépasse — du moment qu'elle est encore chaude », explique-t-il.

Une plateforme gonflable ? 10 000 euros. Pas une subvention. Pas un centime de l'État. « Il va me falloir, en qualité de président, trouver quelque part », dit d'Ar. Il organise des manifestations nautiques, vend des porte-clés, des t-shirts. « Pour boucler les budgets. »

Des radeaux de survie de plaisance périmés ? On les leur donne. En espérant qu'ils se gonflent encore. « On les percuter en priant le ciel qu'ils veuillent bien se gonfler. »

La station de Calais compte 41 bénévoles, dont 30 opérationnels. 75 % de leur activité est désormais liée à la crise migratoire. Avant, ils sauvaient des plaisanciers égarés, des pêcheurs en détresse. Aujourd'hui, ils ramassent des corps et improvisent des sauvetages de masse.

« Nous n'étions pas préparés à de telles opérations », reconnaît d'Ar. « On a improvisé. On a fait avec ce qu'on avait. »

Les passeurs, eux, ne manquent pas de moyens. Ils adaptent leurs techniques : taxi-boats surchargés, passagers allongés au fond pour éviter la détection, appels au Cross en se faisant passer pour des témoins. « Ils nous forcent à escorter les embarcations », dénonce d'Ar.

Le résultat ? Des morts par étouffement, des corps mutilés par les hélices des cargos. « Plusieurs décès ont concerné des gens allongés au fond du bateau », dit d'Ar. « Encore vu samedi — décès par étouffement. »

Où est l'argent ? Les accords de Sandhurst, signés entre la France et le Royaume-Uni, prévoient des fonds britanniques pour la surveillance des côtes. Mais la SNSM refuse ces fonds. Pourquoi ? Parce qu'ils sont conditionnés à un rôle de police.

« Nous ne sommes pas des policiers », martèle d'Ar. « Nous sommes des sauveteurs. »

Refus du soutien psychologique — une fierté qui cache une détresse profonde

C'est peut-être le plus troublant. Après chaque mission traumatisante — et elles se comptent par dizaines —, les bénévoles refusent l'aide psychologique.

« Je leur propose systématiquement un soutien de la part de l'hôpital de Calais ou du CUMP », explique d'Ar. « Ils refusent. Toujours. Je les maintiens sous la loupe pendant au moins 48 heures. Parfois les choses se dégradent plusieurs heures après. »

Pourquoi refusent-ils ? « C'est notre fierté », souffle un bénévole hors micro. « On est des marins. On ne pleure pas. On encaisse. »

Mais à quel prix ? Les témoignages recueillis par la commission d'enquête décrivent des nuits sans sommeil, des flashbacks, une irritabilité chronique. « Dans nos regards, il y avait un regard froid, un peu traumatisé », se souvient Devos.

Le débriefing, ils le font entre eux, à quai, autour d'un café. Pas de psychologue. Pas de cellule d'urgence. Juste des hommes qui se regardent et qui savent.

Le système ne prévoit rien. Pas de formation psychologique avant les missions. Pas de suivi obligatoire. Pas de budget pour cela.

« On ne peut pas être formé à ça », admet un sauveteur. « On ne peut pas être préparé à ramasser un gamin mort. »

Passeurs, cargos, improvisation — le quotidien infernal des sauveteurs

Le détroit du Pas-de-Calais est l'une des voies maritimes les plus fréquentées du monde — deuxième après Malacca. 400 cargos par jour. Des navires de 300 000 tonnes qui avancent à plus de 20 nœuds.

« Ce n'est pas une mobylette », rappelle d'Ar. « Ça ne s'arrête pas comme ça. Même s'ils aperçoivent une embarcation, il leur faut plusieurs kilomètres pour stopper. »

Les passeurs le savent. Ils envoient leurs embarcations la nuit, par mauvaise visibilité. Les cargos ne détectent pas ces coquilles de noix. Pas de radar assez fin. Pas de caméra thermique à bord.

« Des embarcations de migrants ont dû être moulinées par les hélices », affirme d'Ar. « Impossible de le prouver, mais on en est certains. »

Face à cela, les bénévoles improvisent. Ils utilisent des radeaux périmés. Ils achètent du matériel sur leurs deniers. Ils forment eux-mêmes les nouvelles recrues.

« On ne peut pas prendre quelqu'un à bord et l'emmener en mer sans formation », explique d'Ar. « Il faut d'abord devenir un sauveteur. »

Les jeunes viennent pourtant. « Régulièrement, des jeunes sonnent à notre porte », dit-il. « Ils veulent s'engager. » Mais la charge est lourde. Les employeurs ne comprennent pas toujours. « Un bénévole qui a passé la nuit en mer arrive en retard au travail. Ça pose des problèmes. »

La station de Calais tourne avec 30 opérationnels. Pour 400 cargos par jour, des milliers de tentatives de traversée, des dizaines de morts chaque année. Le rapport est implacable.

L'affaire Ouistreham — quand l'État punit ceux qui sauvent

Pire que le manque de moyens : la menace sur les carrières. Un bénévole de la SNSM, patron d'un canot, a été sanctionné après avoir remorqué un coquillard dans le cadre d'une mission de sauvetage. Son employeur lui a retiré des brevets professionnels, compromettant sa vie entière.

« C'était de son point de vue extrêmement dommageable pour la suite de sa vie professionnelle », rapporte d'Ar, visiblement amer.

Les marins bénévoles le savent : sauver des vies peut leur coûter leur métier. Les employeurs ne sont pas tenus de les protéger. Pas de statut spécifique. Pas de garantie.

« Nos marins bénévoles sont inquiets pour ceux qui ont un métier lié à la mer avec des diplômes et des reconnaissances professionnelles », souligne d'Ar.

L'État regarde ailleurs. Pas de loi pour protéger les sauveteurs. Pas de fonds pour indemniser les pertes de revenus. Pas de reconnaissance officielle.

Pendant ce temps, les passeurs empochent des millions. Les migrants meurent par dizaines. Et les bénévoles paient de leur santé, de leur temps, de leur carrière.

Un scandale d'État silencieux

Ce n'est pas une erreur de gestion. C'est un système. Et ce système a des noms.

Manque de financement : 10 000 euros pour une plateforme gonflable — refusé. Caméra thermique achetée par les bénévoles. Radeaux périmés offerts par des plaisanciers.

Absence de soutien psychologique : zéro cellule dédiée. Zéro budget. Zéro obligation.

Menace sur les carrières : un bénévole sanctionné pour avoir sauvé un bateau. Aucune protection légale.

Détournement de la mission : les sauveteurs sont utilisés comme force de police déguisée — sans le vouloir, sans le dire. Les accords de Sandhurst conditionnent les fonds britanniques à un contrôle des flux migratoires. La SNSM refuse. Et elle a raison.

Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.

Combien de morts faudra-t-il ? Combien de bénévoles brisés ? Combien de plateformes gonflables à 10 000 euros faudra-t-il acheter avec des porte-clés ?

L'audition parlementaire du 7 avril 2023 a mis en lumière cette réalité. Les députés ont promis des suites. Le rapport d'Éric Botorel pour le secr

📰Source :youtube.com

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