Sahel : quatre pays quittent la CPI, un camouflet pour la justice internationale

Caroline Rousier, directrice de recherche à l'IRIS et spécialiste de l'Afrique, le dit clairement : « C'est en tout cas le discours qu'ils tiennent ». Le discours de la souveraineté. De la dénonciation d'une justice à deux vitesses. D'une institution « instrumentalisée par les puissances occidentales ». Les trois pays de l'Alliance des États du Sahel (AES) — Burkina Faso, Mali, Niger — ajoutent une nouvelle rupture à leur palmarès : après la CEDEAO et l'Organisation internationale de la Francophonie, voici la CPI.
Le Tchad, lui, a surpris tout le monde. « On s'y attendait absolument pas », confie Rousier. Pourquoi ce retrait ? Trois hypothèses : des pressions diplomatiques américaines, la même logique de souveraineté, ou le rôle du Tchad dans le transit d'armes des Émirats arabes unis vers le Soudan. Une troisième piste que la chercheuse juge « spécieuse » — la CPI juge des individus, pas des États. Mais l'effet d'annonce est là.
Neuf enquêtes sur treize — voilà le chiffre qui tue
C'est le nombre de situations ouvertes par la CPI sur le continent africain, contre quatre dans le reste du monde (source : lemonde.fr). Neuf contre quatre — un écart difficile à justifier. Et il nourrit un ressentiment profond au sein de l'Union africaine, qui dénonce depuis des années une « instrumentalisation politique » de la Cour.
Les pays du Sahel ne sont pas les premiers à claquer la porte. Le Venezuela s'est retiré. Les États-Unis, par la voix de Marco Rubio, ont clairement affiché leur volonté de « démanteler la CPI ». Quant à la France, elle a fragilisé l'institution en affirmant que Benjamin Netanyahou bénéficie de l'immunité — Israël n'étant pas signataire du Statut de Rome.
Bilan : des mandats d'arrêt contre Vladimir Poutine et Benjamin Netanyahou existent, mais ils ne sont pas effectifs. « La question aujourd'hui, c'est l'effectivité des mandats et le deux poids deux mesures », résume Caroline Rousier. Une Cour qui émet des mandats qu'elle ne peut pas exécuter — c'est une Cour qui perd sa crédibilité.
Isolement à géométrie variable
Ils quittent la CPI, mais restent membres de l'UMOA, de la SADC, de la ZLECAf. L'isolement est « très contrôlé et à géométrie variable », rappelle Rousier. On quitte ce qui est perçu comme les « cheveux trois de la France » — la CEDEAO, l'OIF, la CPI — mais on reste dans les organisations qui font tourner le business.
C'est une rupture sélective. Pas un isolationnisme aveugle.
Le paradoxe de la CPI : institutionnellement forte, politiquement fragile
Budget en hausse, membres stables. Institutionnellement, la Cour tient bon. Mais politiquement, elle vacille. Les départs se multiplient. Les mandats ne sont pas exécutés. Les grandes puissances — États-Unis, Russie, Chine — ne sont pas membres ou les contournent.
Et les populations ? « Auprès de qui les populations vont-elles faire prévaloir leurs droits ? », interroge la chercheuse. C'est la question qui fâche. Car si la CPI est imparfaite, elle reste le seul recours pour les victimes de crimes de masse quand les juridictions nationales sont défaillantes ou complices.
Et maintenant ?
Les pays ne quitteront officiellement la CPI que dans un an — le 24 juin 2027, selon les textes. D'ici là, la Cour peut encore mener les enquêtes en cours. Mais le signal est envoyé. La CPI est entrée dans une zone de turbulences.
Deux dynamiques s'affrontent : une institutionnalisation renforcée (budgets en hausse, nombre de membres stable) et un affaiblissement politique (départs, mandats non exécutés, contestation des grandes puissances). « C'est toute l'équation que la Cour doit résoudre dans les prochains mois ou les prochaines années », conclut Rousier.
Le dossier est loin d'être clos. Mais une chose est sûre : la justice internationale a pris un coup. Et les pays du Sahel viennent de le rappeler avec une brutalité diplomatique qui interpelle.
Sources :
- Caroline Rousier, directrice de recherche à l'IRIS, responsable du programme Afrique, autrice de La Mauvaise Réputation : essai sur les frontières africaines (éd. Rivneuve)
- Communiqué de presse de la France sur l'immunité de Benjamin Netanyahou
- Déclarations de Marco Rubio sur le démantèlement de la CPI
- lemonde.fr (données sur les enquêtes de la CPI)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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