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JusticeÉpisode 15/22

Réseau pédocriminel rue du Bac : l'élite intellectuelle protégeait ses bourreaux

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-15
Illustration: Réseau pédocriminel rue du Bac : l'élite intellectuelle protégeait ses bourreaux
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Inès Chatin avait 4 ans en 1977. Aujourd'hui elle en a 53. Elle accuse. Gabriel Matznef — l'écrivain adepte de la « coquinerie » avec des mineurs. Jean-François Revel, éditorialiste de renom. Claude Humbert, François Gibau, et son propre père adoptif, Jean-François Lemire. Viols collectifs, séances masquées, adoptions suspectes. Des preuves existent : bandes audio où Lemire revendique la pédophilie, agendas, lettres. Une enquête préliminaire est ouverte depuis décembre 2023. Et pourtant, la justice piétine. L'élite intellectuelle française protège encore ses fantômes.

1973. Inès Chatin naît. Une famille en apparence parfaite, une violence absolument permanente.

Confiée à la « Famille Adoptive Française », elle est adoptée par Jean-François Lemire et sa femme. Un médecin, un notable, une famille bourge de la rue du Bac, dans le 7e arrondissement de Paris. La façade impeccable. Derrière, l'enfer. « Une violence absolument permanente », raconte-t-elle. Dès 1977, on la livre aux hommes de l'élite. Séances collectives rue de Varenne. Des enfants métis, des garçons blancs. Des masques, des objets, des viols. Et au milieu, son père adoptif, qui organise. Il n'est pas un pédocriminel d'opportunité — c'est un idéologue de conviction. Il le dira lui-même sur bande audio, à la fin de sa vie, dans son Ehpad. « Il faut ouvrir la voie aux enfants », explique-t-il. Il se réfère à la pédérastie grecque. Janus Bifron — le dieu aux deux visages. L'Académie des sciences morales et politiques qualifie Lemire ainsi à sa mort. Troublant, non ?

Les faits s'étalent de 1977 à 1981. Ensuite, les viols individuels continuent. Chez Claude Humbert, rue du Cherche-Midi, dans sa maison à Perroy en Suisse. Gabriel Matznef, lui, emmène Inès à l'hôtel Pont Royal. Il la sodomise, la viole. Puis il redescend, comme si de rien n'était. « Il allait chez son éditeur, chez son avocat », raconte Willy Le Devin. Tout le monde voyait. Les témoignages se recoupent. Vanessa Springora, « Le Consentement », « La Familia grande » de Camille Kouchner. C'est un rhizome.

Une vingtaine, une trentaine d'hommes. Des fantômes, dit Willy Le Devin.

Des hommes publics, respectés. Gabriel Matznef, l'écrivain qui a publié des journaux où il revendique ses mœurs. Jean-François Revel, de l'Académie française. Claude Humbert, avocat et écrivain. François Gibau, avocat. Tous fréquentent les mêmes appartements du 7e arrondissement. Leur réseau est puissant. Jean-François Lemire, médecin, a été condamné pour escroquerie. Il a obtenu des lettres de soutien pour effacer son casier judiciaire et obtenir la Légion d'honneur. Un immense réseau. « Ce sont des hommes à plusieurs visages », insiste Le Devin. Des Janus Bifron.

Et il y a Adrien, le frère d'Inès. Soupçonné de reproduire les mêmes schémas, il a fui en Amérique latine. Lucienne, la mère adoptive, probablement au courant — déni ou complicité passive.

Les preuves abondent. Agendas retrouvés chez les parents. Lettres d'amis de Lemire qui intercèdent pour lui. Copie du jugement d'adoption mentionnant François Gibau. Et surtout, les bandes audio.

Des preuves solides : agendas, lettres, bandes audio. Et pourtant.

Inès s'est rendue à l'Ehpad de son père adoptif à la fin de sa vie. Elle lui tend le livre de Camille Kouchner, « La Familia grande ». Elle veut en parler. Il ne se cache pas. Il revendique. Il dit : « Quand tu es en bas âge, les gosses n'y pensent pas. » Il explique que le responsable, c'est le gosse. Il justifie, il philosophe. Il est parfaitement lucide. « Ces bandes sont une preuve objective, non discutable », affirme Willy Le Devin. Mais certains ont tenté de les discuter.

Il y a aussi les écrits de Matznef. Sa réponse au journaliste est édifiante. Il parle de « coquinerie », jure sur ce qu'il a de plus sacré. Puis il raconte sa déambulation rue de Varenne, chez Aragon, à l'Institut italien. Comme si tout cela était anecdotique. « Moi, je trouve ça abjecte », lâche Le Devin.

Les agendas d'Inès — tenus enfant — recoupent les faits. Les photos d'époque montrent l'appartement du 97 rue du Bac. Les témoignages d'autres victimes, comme Laura (sous pseudo), consolident le dossier. « C'est sidérant de voir que les témoignages de ces jeunes femmes se recoupent », observe Le Devin.

Adoption suspecte : la piste charentaise

L'adoption d'Inès n'est pas anodine. Elle a transité par la « Famille Adoptive Française », une association basée en Charente-Maritime. Une enquête préliminaire couvre à la fois les violences pédocriminelles et ces adoptions. « C'est une hypothèse d'enquête : qu'il y ait une indexation entre ce réseau et un trafic d'enfants », explique Le Devin. Les détails restent flous, mais la justice explore les deux pistes.

Des adoptions suspectes, des bébés livrés à des réseaux. Le parquet de Paris enquête. Mais la priorité est ailleurs. Les affaires du périscolaire parisien — enfants en danger immédiat — accaparent les magistrats. Inès, 53 ans, n'est plus une enfant en danger immédiat. Sa demande de réaudition reste sans réponse. La justice a des priorités. Et pourtant, les éléments nouveaux s'accumulent. Le livre de Willy Le Devin, publié en 2025, apporte le témoignage de Laura. La justice en fera-t-elle quelque chose ?

Pourquoi l'enquête préliminaire piétine

Inès Chatin dépose plainte en décembre 2023. Les noms sont livrés à la police et à la justice. Libération publie six épisodes à l'été 2024. Puis le silence. « Les âmes de la rue du Bac » en 2025. L'enquête préliminaire est toujours ouverte. L'Office des mineurs (OFM) a effectué des actes, mais on ne sait pas exactement lesquels. Les avocats d'Inès ont transmis de multiples nouveaux éléments. Silence. Pas de réponse.

Pourquoi ? Willy Le Devin avance plusieurs hypothèses. D'abord, la protection de la façade. Ces hommes ont du nom, de la réputation, du patrimoine. « On essaie par tous les moyens d'éviter d'éroder et dérailler ça », dit-il. Ensuite, le silence des autres victimes. Certaines sont-elles encore là ? Et dans quel état ? Beaucoup de suicides, de disparitions. Et puis le silence médiatique. « Le 9 juin 2024, un vendredi, je fais tous mes contradictoires. Le dimanche, Macron dissout l'Assemblée. » La politique a pris le dessus. La lâcheté générale ?

« Sur la pédocriminalité, la société a toujours une génération de retard », rappelle l'avocate Marie Grimau. Nous en sommes là. Le retard. Une femme de 53 ans attend que la justice entende sa voix.

Le silence complice d'une société indifférente

Pas une semaine sans une affaire de pédocriminalité en France, insiste Willy Le Devin. Le Scouarnec, Betar, le périscolaire parisien, les institutions catholiques. Et les hommes de la rue du Bac. La parole se libère, mais lentement. Les hommes victimes commencent à parler. Frédéric Pommier a publié son livre. Le phénomène monte, oui.

Mais le silence reste l'arme des agresseurs. Inès veut éviter à tout prix qu'il se réinstalle. Elle a vu ce qui s'est passé après « La Familia grande » : création de la Ciivise, milliers de témoignages, puis l'effondrement. « Ce silence est son pire ennemi. »

Que reste-t-il ? Des preuves solides. Des bandes audio glaçantes. Un réseau qui s'étend sur des décennies. Et une justice qui donne la priorité à l'urgence, laissant les victimes d'hier sans réponse. — et ce n'est pas rien —, le livre de Willy Le Devin permet à d'autres victimes de se manifester. Peut-être que la génération de retard se comble. Peut-être que non.

À suivre.

Sources

  • Willy Le Devin, Les âmes de la rue du Bac, 2025.
  • Série d'articles de Libération, été 2024.
  • Témoignage d'Inès Chatin.
  • Enregistrements audio de Jean-François Lemire.
  • Copie du jugement d'adoption d'Inès.
  • Lettre de Gabriel Matznef à Willy Le Devin.
  • Entretien avec Willy Le Devin sur Blast (YouTube, 2025).

📰Source :youtube.com

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