Pesticides dans les fleurs : la mort d'Emmy Marivain, 11 ans, reconnue

2009 : un placenta noir, carbonisé
Laure Marivain attend son deuxième enfant. Elle travaille dans un magasin de fleurs. Chaque jour, elle coupe, dispose, vend des bouquets importés. Elle ne le sait pas encore, mais ces fleurs sont chargées de pesticides — jusqu'à 43 molécules différentes par bouquet, selon des études citées dans l'enquête. Certains de ces produits sont interdits en France, mais autorisés dans les pays producteurs comme la Tanzanie ou l'Amérique du Sud.
Sa fille Emmy naît. Les médecins s'inquiètent. « Ce qui m'a le plus interpellée, c'est quand on nous a parlé de ce placenta. On nous a dit qu'il était noir, comme carbonisé », raconte Laure Marivain dans le reportage. « C'est le terme qu'ils ont employé. C'est vrai que ça a été un peu la stupéfaction. On ne comprenait pas. » L'accouchement est compliqué. La petite fille présente des signes de souffrance dès la naissance.
Pendant trois ans, Emmy grandit. Elle est joueuse, normale. Et puis tout bascule.
« Pourquoi un cancer à 4 ans ? »
À trois ans, Emmy se réveille la nuit. Elle se plaint de douleurs au bassin, au coccyx, au genou, aux pieds. « On se rend compte ensuite qu'elle a mal partout », dit sa mère. Les consultations s'enchaînent. Le diagnostic tombe : leucémie lymphoblastique aiguë. Emmy a quatre ans.
« On se demande pourquoi. Pourquoi un cancer à 4 ans ? Tout de suite après, je pense à mon métier de fleuriste. Je pense ensuite à aller me documenter. Très vite, ça me fait peur », confie Laure Marivain.
Elle découvre l'ampleur du problème. Les fleurs importées sont traitées avec des pesticides de synthèse pour rester belles, sans pétales abîmés. Selon une étude belge, certains de ces pesticides peuvent traverser la barrière cutanée. « Jamais je ne me suis dit que tous ces produits pouvaient mettre en danger la vie d'Emmy. C'était un beau métier. Pour moi, les fleurs sont belles et pas dangereuses. Pour autant, ça nous prend la vie d'Emmy. »
Sept ans, trois rechutes
Le combat dure sept ans. Emmy subit trois rechutes. Sa mère raconte : « Emmy est décédée le 12 mars 2022. Elle ne voulait pas partir. Ce sont ses dernières paroles : "Je ne veux pas partir." » L'acte de décès, consulté sur acte-deces.fr, confirme la date et le lieu : Nantes, 12 mars 2022.
La douleur est immense. Mais Laure Marivain ne s'arrête pas là. Elle veut comprendre, et surtout, faire reconnaître la responsabilité des pesticides.
Une reconnaissance scientifique inédite
Un an après la mort d'Emmy, un comité de scientifiques et de médecins se réunit. Le verdict est unanime : le lien entre la leucémie d'Emmy et l'exposition prénatale aux pesticides est établi. C'est la première fois qu'un tel lien est reconnu pour une fleuriste.
Le fonds d'indemnisation des victimes suit. Il reconnaît le lien direct entre la maladie et l'exposition professionnelle de la mère. Une décision rare, qui ouvre la voie à une indemnisation — mais surtout à une reconnaissance officielle du danger.
« C'est pour ça que vous avez pu le retrouver dans le reportage. C'est un cas, alors qu'en vrai, il y en a des dizaines, des centaines », explique F. Gemenne, expert interrogé dans l'enquête. « C'est une question de dosage. On est sans cesse exposés à ces molécules. Dans certaines professions — fleuriste, coiffeur — vous êtes sans cesse exposé. »
Le piège de la preuve linéaire
Pourtant, la justice reste difficile à convaincre. F. Denhez, autre expert, explique : « Le problème, c'est qu'on est dans un pays rationaliste. Pour démontrer que votre cancer est lié à cette exposition, à telle date, à tel moment, à tel polluant, vous n'y arriverez jamais. La justice vous demandera un lien de cause à effet linéaire prouvé. Avec l'amiante, on en est encore là. Il y a encore des gens qui sont en justice et la justice leur dit qu'il n'y a pas de preuve absolue. »
Le cas d'Emmy Marivain contourne cette difficulté grâce à la reconnaissance du comité scientifique et du fonds d'indemnisation. Mais combien d'autres victimes restent sans réponse ?
Des fleurs importées, des pesticides interdits
L'enquête révèle un paradoxe. En Europe, certains pesticides sont interdits. Mais ils sont utilisés dans les pays producteurs de fleurs — Tanzanie, Kenya, Amérique du Sud. Les fleurs arrivent en France avec ces résidus. « On ne peut pas les interdire, pour des raisons de réglementation européenne. C'est un deux poids, deux mesures », déplore F. Denhez.
La loi d'urgence agricole, récemment adoptée, introduit une préférence européenne, notamment dans les cantines. Mais pour les fleurs, rien de concret. « Il y a des labels, notamment des écolabels ou bio, sur les fleurs. On se demande ce qu'on peut acheter, si on peut avoir confiance en ces labels qui nous disent que c'est bio », s'interroge E. Crauser-Delbourg, intervenante dans le reportage.
La colère d'une mère
Laure Marivain ne cache pas sa colère. « Pour ma part, je pense qu'on n'entend pas les citoyens. On n'entend plus les citoyens. Quand on voit les dégâts que ça peut faire, de laisser, de réclamer l'autorisation de substances qu'on a pu interdire, de réautoriser… On laisse le champ libre à toute cette chimie, tous ces empoisonnements et tous ces empoisonneurs. On a l'impression que la porte est grande ouverte. »
Elle espère une prise de conscience. Mais le chemin est long. L'Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire) doit rendre un rapport sur le risque des pesticides dans les fleurs. Un document attendu, mais dont les conclusions ne sont pas encore connues.
Un dossier plus large
Ce cas s'inscrit dans un dossier plus vaste : « Pesticides dans l'air : la France empoisonnée », dont c'est le neuvième épisode. Les précédents ont montré comment l'État sabote des textes anti-pesticides en Bretagne, ou comment l'INRAE prouve qu'une alternative viable existe. Mais le drame d'Emmy Marivain apporte une dimension humaine et judiciaire inédite.
Les chiffres de Santé publique France pour la semaine du 22 au 28 juin 2026 montrent une augmentation de près de 30 % des décès toutes causes par rapport à la semaine précédente. Un signal d'alarme — même si le lien direct avec les pesticides n'est pas établi dans cette seule statistique.
Que faire ?
Pour les consommateurs, les experts recommandent d'acheter des fleurs locales, de saison, et si possible certifiées bio. Mais le problème est systémique. « Les chaînes de valeur sont tellement fragmentées au niveau mondial que c'est pratiquement impossible de savoir ce qui a été produit où, quand et avec quoi », résume E. Crauser-Delbourg.
La question est politique. Faut-il imposer des contrôles renforcés aux frontières ? Interdire l'importation de fleurs traitées avec des pesticides non autorisés en Europe ? Ou, comme le propose la loi d'urgence agricole, favoriser la production locale ?
Une première, mais pas une dernière
La reconnaissance du lien entre la leucémie d'Emmy et les pesticides est une victoire pour sa mère. Mais elle est aussi un avertissement. Des dizaines, des centaines d'autres cas pourraient exister — chez les fleuristes, les coiffeurs, les agriculteurs, les plâtriers, tous ceux qui manipulent des substances toxiques au quotidien.
« C'est sans cesse à recommencer », dit F. Denhez. « Il y a moins de problèmes sur les fleurs qui poussent en Essonne ou en Seine-et-Marne… Je vous le dis si vous voulez offrir un bouquet. »
Offrir un bouquet. Un geste anodin, devenu potentiellement mortel. La France compte des milliers de fleuristes. Combien d'entre elles, comme Laure Marivain, ont été exposées sans le savoir ? Combien d'enfants à naître ?
Le rapport de l'Anses est attendu. Il pourrait changer la donne. Mais pour Emmy Marivain, il est trop tard. Sa mère continue de se battre. Pour que plus jamais une fleur ne tue.
Sources :
- Vidéo YouTube – Le Dossier (extrait d'enquête, épisode 9 du dossier « Pesticides dans l'air : la France empoisonnée »)
- Santé publique France – données de surveillance sanitaire, semaine 22-28 juin 2026
- acte-deces.fr – état civil d'Emmy Laure Marivain (née le 8 septembre 2010 à Nantes, décédée le 12 mars 2022 à Nantes)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
Ne manquez aucun scandale
Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.
Les autres épisodes de ce dossier
Voir tout le dossier →Épisode 2 · 2026-03-30
PESTICIDES DANS L'AIR: LA FRANCE EMPOISONNÉEÉpisode 9 · 2026-06-05
Bretagne : le texte anti-pesticides que l’État sabote en secretÉpisode 9 · 2026-07-15
Pesticides : l'INRAE prouve qu'une alternative viable existeÉpisode 9 · 2026-07-21
Pesticides dans les fleurs : la mort d'Emmy Marivain, 11 ans, reconnue


