Pesticides : l'INRAE prouve qu'une alternative viable existe

2234 échantillons. 1215 résidus. 65 pesticides différents. Voilà ce que Foodwatch a trouvé dans les produits céréaliers vendus en France. Pendant ce temps, des chercheurs de l’INRAE ont prouvé qu’une alternative existe. Elle fonctionne. Elle est rentable. Mais elle n’est toujours pas déployée.
Le constat
La France est l’un des premiers utilisateurs mondiaux de pesticides. Pas un classement dont on peut être fier. Le blé couvre à lui seul près de 5 millions d’hectares — un cinquième de toute la surface agricole française. Chaque hectare reçoit quatre à six traitements par an.
Et on en mange. Matin, midi et soir.
Foodwatch, l’association de défense des consommateurs, a publié un rapport au titre évocateur : La face obscure des céréales. Les résultats donnent le vertige. Sur 2234 échantillons de produits céréaliers et de boulangerie analysés, plus d’un tiers contenaient des résidus de pesticides. Pas un ou deux résidus. Sur certains échantillons, les scientifiques ont détecté 1215 résidus de 65 pesticides différents.
Ces résidus n’apparaissent pas sur les étiquettes. On mange donc des pesticides sans le savoir.
Comment en est-on arrivé là ? La réponse tient en un mot : le rendement.
1945 : le miracle empoisonné
France, 1945. La guerre vient de s’achever. Les champs sont épuisés. Les récoltes ne suffisent plus. Nourrir des millions de personnes devient une urgence nationale. Une promesse surgit alors des laboratoires de chimie : des molécules capables de tuer les insectes, les champignons, les mauvaises herbes. Presque sans effort.
Les champs sont clonés. Des plantes identiques s’étendent sur des hectares. Un seul objectif : le rendement.
En quelques décennies, les pesticides deviennent incontournables. À l’époque, ce n’est pas un scandale. C’est un miracle.
France, 1970. Le monde paysan s’inquiète. Les plantes résistent de moins en moins aux maladies. Les sols s’appauvrissent. Ils meurent. Aux États-Unis, les premiers cancers liés aux pesticides sont reconnus. Pas en France. Le pays semble dans le déni.
Pire : la France se classe parmi les premiers utilisateurs mondiaux de pesticides. Elle ne change de position que lorsque l’Union européenne vote l’interdiction de certaines substances, dans les années 2000.
2024 : une promesse, puis un recul
Le président de la République s’engage en 2024. « C’est l’objectif sur lequel s’est engagé le président de la République, c’est avec les partenaires de trouver les solutions qui permettent de sortir de l’utilisation du glyphosate », rappelle la vidéo de 20 minutes TV.
La France envisage alors l’interdiction de produits comme le glyphosate ou l’acétamipride. Mais ça n’arrivera jamais.
La guerre en Ukraine change la donne. Le marché s’ouvre à l’importation. Une marche arrière s’impose au nom de la souveraineté alimentaire et de la compétition internationale. La loi d’urgence agricole est votée. L’objectif : produire en grande quantité.
Et voilà à quoi ressemblent nos campagnes. Des champs à perte de vue. De loin, ils paraissent parfaits. Bien alignés. C’est justement ça le problème.
Le talon d’Achille de l’agriculture française
Il faut regarder ces champs de plus près. Ici, du blé. La même variété, la même espèce sur des hectares. Cette homogénéité est le talon d’Achille de notre agriculture.
Pourquoi ? Parce qu’une maladie qui s’attaque à une plante peut s’attaquer à toutes. Un champignon, un insecte, un ravageur — ils trouvent un terrain de jeu infini. La solution chimique devient alors la seule parade.
Mais des chercheurs de l’INRAE ont exploré une autre piste. Une piste étonnante. Diversifier les cultures pour mieux les protéger.
C’est le projet Mobidive.
Mobidive : le laboratoire à ciel ouvert
Le projet Mobidive regroupe une vingtaine de partenaires : généticiens, écophysiologistes, phytopathologistes, économistes. Leur objectif ? Diversifier les champs pour se passer des pesticides.
Le principe repose sur une loi simple mais terriblement efficace : ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier.
Au lieu de semer des graines identiques, les agriculteurs sèment différentes variétés de blé — donc différents gènes. Puis toute cette population de blé est semée dans le même champ qu’une autre espèce aux propriétés différentes. Ici, une légumineuse : le pois.
« À l’intérieur de la parcelle, on va étudier les mécanismes de coopération, de compétition, de synergie qu’il y a entre les variétés pour favoriser des défenses contre les bioagresseurs — les maladies, les ravageurs, les adventices — et comment cette diversité permet de se passer des pesticides », explique un chercheur dans la vidéo.
Les plantes communiquent. Elles se stimulent entre elles pour mieux survivre.
Comment les plantes se défendent sans chimie
Le mécanisme est fascinant. Mélanger les gènes force les maladies à s’adapter à chaque individu. Elles perdent en efficacité. Elles sont stoppées dans leur propagation.
« Il y a un phénomène de barrière, de dilution qui fait que la maladie sur une espèce se développe beaucoup moins facilement, explique le chercheur. Quand une maladie saute à l’intérieur d’un mélange variétal, elle va sauter d’une variété à une autre. Elle va trouver un fond génétique avec une résistance différente et elle va pas réussir à s’adapter. »
Mais il y a plus. Les chercheurs ont découvert un phénomène inattendu : la communication entre plantes.
« Dans le cadre du projet Mobidive, on a montré qu’il y a des communications entre variétés ou entre espèces qui font que quand il y a de la diversité, ces communications changent l’immunité des plantes. On peut avoir des variétés qui se révèlent plus résistantes aux bioagresseurs parce qu’elles ont une voisine qui les stimule au niveau de leur défense. »
Les plantes se parlent. Et elles s’entraident.
Les semences oubliées
Ces gènes résistants existent encore. Ils ont été stockés dans des chambres froides à différents endroits de la planète. L’une d’elles se trouve en Essonne, au cœur du projet Mobidive.
« Dans le cadre du projet Mobidive, on a un panel de 200 variétés qu’on a multiplié. Ça nous a pris cinq ans », explique un chercheur. « Ici, vous avez des semences qui sont issues d’un programme de sélection dans lequel on développe des variétés adaptées à l’absence de pesticides ou une réduction très très forte de pesticides. Donc des variétés assez rustiques. »
Le fait de cultiver le pois en association ? « C’est une révolution en terme d’utilisation des pesticides », selon le chercheur.
Ces mélanges ont été testés dans la vraie vie. Sur des parcelles de champ bio détenues par deux agriculteurs, sur le plateau de Saclay en Essonne.
Les résultats qui changent tout
Deux parcelles au sein du même champ se ressemblent. Pourtant, elles sont fondamentalement différentes.
Un blé bio d’une variété dite commerciale. Toutes les plantes sont identiques entre elles.
Un blé bio composé de variétés hétérogènes issues des tests de l’INRAE. On le voit ne serait-ce qu’à la hauteur des plantes. « On a ici une population issue du croisement de six variétés différentes, explique Isabelle, directrice de recherche à l’INRAE. Certaines de taille plus haute, d’autres plus courte. Ce qui permet d’avoir une hétérogénéité de hauteur et d’avoir des plantes plus courtes qui maintiennent les plus hautes bien debout. »
Les résultats sont prometteurs. « Dans les conditions difficiles, on est quasiment toujours au même niveau ou au-dessus, constate la chercheuse. Et ce qu’on a vu, au niveau de la teneur en protéine — qui a une dimension de la qualité pour faire le pain — c’est qu’on est toujours bien au-dessus. Ces variétés-là sont très propices à faire du bon pain, à avoir de bonnes valeurs nutritionnelles. »
Le chiffre clé : si les agriculteurs utilisaient ces semences de blé et de pois sans pesticides, ils ne perdraient que 5 % de leur rendement actuel. Un rendement quasi équivalent pour un bénéfice environnemental et sanitaire conséquent.
Mieux encore : comparé au bio traditionnel dit homogène, le rendement est supérieur de 25 %. Un gain considérable.
Alors pourquoi on ne le fait pas ?
La question est brutale. Pourquoi la France entière ne cultive-t-elle pas déjà des champs diversifiés ?
La réponse est systémique.
D’abord, cette agriculture demande une adaptation à chaque sol unique. « Toute la chaîne de mise en place du conseil agricole n’est pas forcément là », reconnaît un chercheur. La pratique est plus complexe. Sur certaines associations, il faut semer la céréale et la légumineuse à deux profondeurs différentes. Adaptation du semoir. Investissement. Changement important pour une exploitation agricole.
Récolter un mélange nécessite aussi de trier les graines. Des technologies existent — des trieurs optiques — mais elles sont encore très coûteuses pour un exploitant.
Mais le problème le plus conséquent est ailleurs.
L’obstacle Danone et Mondelēz
La solution est simple. Il faudrait accepter de manger non plus de la farine d’un seul grain, mais d’un mélange de grains. Dans nos pains, biscuits, pâtisseries.
« Donc là, on est à côté de Danone ou Mondelēz qui sont des acteurs majeurs sur l’alimentaire, explique un chercheur. Ils sont en train de se poser des questions sur la valorisation de ces cocultures. »
Ce changement nous concerne également. Il est nécessaire pour un passage à grande échelle.
« C’est vraiment un problème systémique, insiste le chercheur. Il faut pas changer uniquement les pratiques de l’agriculteur. Il faut qu’il y ait aussi les débouchés. Il faut aussi que les consommateurs même en bout de chaîne acceptent de changer aussi leur alimentation, de manger des pommes qui vont peut-être avoir des petites tâches et des choses moins homogènes et moins brillantes. »
L’agro-industrie standardise. Les consommateurs achètent le beau. Les agriculteurs produisent pour l’industrie. Le système se verrouille.
Un projet qui prouve que c’est possible
Le projet Mobidive a été mené sur six ans. Chaque expérimentation représente pratiquement deux hectares, avec des milliers de parcelles à l’intérieur de chaque évaluation.
Les résultats parlent d’eux-mêmes. « En trois, quatre ans, on est passé de rien à une dizaine de pour cent, et maintenant 20 % du paysage cultivé en mélange de variétés de blé », constate un chercheur.
Les avantages sont énormes. « Ils sont à portée de la main, c’est-à-dire que ce sont des choses qui ne demandent pas des années de recherche. Il y a beaucoup de travaux à faire encore pour les rendre efficaces, mais on sait que ce sont des solutions utilisables tout de suite. »
Le projet aura prouvé une chose : cultiver à grande échelle sans pesticides est déjà possible.
Le paradoxe français
Alors pourquoi le NODU — le nombre de doses unités, indicateur de l’utilisation des pesticides — repart-il à la hausse ? Selon les données de Générations Futures, il augmente encore de 6 % entre 2023 et 2024. Selon Le Monde, il s’est élevé de près de 8 % entre la fin des années 2000 et 2023.
Signe d’un échec des politiques de réduction.
Le président s’est engagé en 2024 à sortir du glyphosate. La guerre en Ukraine a tout fait basculer. La loi d’urgence agricole a priorisé la production de masse. Les pesticides sont restés.
Pendant ce temps, les cas de cancer se multiplient chez les agriculteurs. Chez les enfants. La biodiversité disparaît. Les sols meurent. Les eaux sont polluées.
Un paradoxe s’installe. Les grands laboratoires vendent à la fois des pesticides et des médicaments contre le cancer.
Ce qu’il manque
Le projet Mobidive a prouvé que l’alternative existe. Elle est viable. Elle est rentable. Elle est disponible.
Il manque trois choses.
Des politiques publiques qui soutiennent la transition. Pas des promesses. Pas des reculs au premier choc géopolitique. Des actes.
Une adaptation de la filière agroalimentaire. Danone, Mondelēz, et les autres doivent accepter de transformer des mélanges de grains. Pas seulement du blé standardisé.
Et une acceptation des consommateurs. Des pommes moins brillantes. Du pain au goût différent. Un prix peut-être.
Le projet Mobidive aura prouvé une chose : cultiver à grande échelle sans pesticides est déjà possible. La question n’est plus technique. Elle est politique. Elle est économique. Elle est culturelle.
En 2026, la France continue d’épandre. Les cancers continuent de frapper. Les sols continuent de mourir.
L’alternative est dans les chambres froides de l’INRAE. Elle attend.
Sources :
- Reportage de 20 minutes TV (vidéo YouTube)
- Rapport Foodwatch « La face obscure des céréales »
- Projet Mobidive (INRAE)
- Générations Futures (données NODU 2023-2024)
- Le Monde (données NODU 2000-2023)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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