LE DOSSIER

Toute la vérité sur les affaires françaises

JusticeÉpisode 9/10

Naruto et Safine condamnés : le 'trash streaming' rattrapé par la justice

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-08-06
Illustration: Naruto et Safine condamnés : le 'trash streaming' rattrapé par la justice
© YouTube

Accroche

Le 18 août 2025, Raphaël Graven, 27 ans — alias Jean Pormanove — meurt en direct devant 20 000 spectateurs. L'autopsie écarte toute intervention d'un tiers. Le volet « décès » est classé sans suite en février 2026. Pourtant, les centaines d'heures de directs qui ont précédé ce drame, elles, ont été disséquées par la justice. Et ce qu'elles montrent dépasse l'entendement.

Des gifles, des coups de pied, des coups de fouet, des battes de baseball. Le tout filmé, diffusé, commenté. Et surtout : monétisé. Sur Kick, chaque violence générait des dons. Naruto, 27 ans, et son acolyte Safine, 24 ans, avaient compris une vérité simple : plus l'humiliation était forte, plus l'audience montait.

Ce mercredi, le tribunal correctionnel de Nice a mis des mots là-dessus. « Les violences sont le programme, elles font le scénario », a estimé la procureure, selon une source judiciaire citée par Le Parisien. Un « système de maltraitance humaine », a-t-elle ajouté.


Les faits

Naruto et Safine animaient une émission quotidienne depuis un studio baptisé « le local ». D'abord sur Twitch, puis sur Kick après plusieurs sanctions. Le concept ? Des invités vivant ensemble sous les caméras, soumis à des défis souvent violents. Parmi les habitués : Jean Pormanove et Stéphane G., surnommé Koudou, un quadragénaire placé sous curatelle.

Ouest-France a relayé le récit du procès (source vidéo). Les juges ont visionné des séquences où Jean Pormanove recevait des « gifles répétées, des coups de pied, des coups de fouet ou encore des coups de batte de baseball ». Les violences n'étaient pas accidentelles — elles constituaient le cœur du divertissement.

L'avocat de Safine a lui-même employé le terme de « trash streaming » à l'audience. « Ce qui marchait le plus, c'est que plus c'était violent à l'écran, mieux ça marchait », a-t-il expliqué. Et de décrire un système où les donations affluaient « quand JP était victime de ce genre de violence ».

Le parquet a fait ses comptes. Ces violences n'étaient pas un dérapage : elles étaient un modèle économique. Les streamers touchaient directement de l'argent des spectateurs. Et la plateforme Kick, elle, encaissait sa part. Une enquête distincte est d'ailleurs ouverte à Paris pour déterminer le rôle de Kick, notamment sur la rémunération des streameurs et les signalements restés sans suite, confirme Franceinfo.


Le contexte

Owen Cenazandotti, alias Naruto, et Safine Hamadi figuraient parmi les streameurs les plus suivis sur Kick en France. Leur chaîne revendiquait près de 200 000 abonnés et réunissait en moyenne 20 000 spectateurs chaque soir. Un succès bâti sur la violence.

Jean Pormanove, de son vrai nom Raphaël Graven, était un jeune homme fragile, souvent présenté comme vulnérable. Stéphane G., surnommé Koudou, était sous curatelle. Tous deux étaient devenus des « piliers » de l'émission, des faire-valoir dont les réactions faisaient le spectacle. « On était une bande de potes, c'était juste notre délire », a affirmé Koudou à la barre, refusant de se poser en victime.

Mais le parquet n'a pas accepté cette version. La procureure Maud Marty a requis des peines lourdes : 30 mois de prison dont un an ferme avec bracelet électronique et 30 000 euros d'amende contre Naruto ; 18 mois avec sursis probatoire et 15 000 euros d'amende contre Safine. L'interdiction définitive de publier sur toute plateforme a même été évoquée, avant d'être ramenée à six mois.


Le traitement judiciaire

Le procès s'est ouvert en juillet 2026 au tribunal correctionnel de Nice. Les deux prévenus étaient poursuivis pour violences en réunion, abus de faiblesse, diffusion d'images violentes et provocation à la haine.

La défense a joué la carte du consentement. « Ces défis étaient connus, acceptés, il n'y avait aucune espèce d'humiliation. C'était du divertissement », a plaidé l'avocat de Naruto, cité par Ouest-France. L'avocat de Safine a renchéri : « Juridiquement, tout le monde y était consentant. »

Le tribunal n'a pas suivi. Le 5 août, le verdict tombe :

  • Naruto : 2 ans de prison avec sursis, 15 000 euros d'amende, bannissement numérique de six mois.
  • Safine : 18 mois de prison avec sursis, 5 000 euros d'amende, bannissement numérique de six mois.

Le « bannissement numérique » — une peine rare, prononcée pour la première fois dans une affaire de streaming — leur interdit toute publication sur les réseaux sociaux pendant six mois. Une décision saluée par la haute commissaire à l'enfance, Sarah Elie, qui avait déclaré avant le jugement : « Ce procès doit marquer un avant et un après. Aucune audience ne vaut une vie. »

Le parquet de Nice a indiqué que l'enquête se poursuit sur les aspects financiers, notamment les sommes perçues par les deux streameurs. Et à Paris, les juges planchent toujours sur la responsabilité de la plateforme Kick.


Ce que ça dit de la France

Cette affaire n'est pas un accident. C'est le symptôme d'un vide régulatoire béant dans le monde du streaming en direct.

Pendant des mois — des années, même — Naruto et Safine ont diffusé des violences quotidiennes devant des dizaines de milliers de spectateurs. Sur Twitch, ils avaient déjà été sanctionnés. Ils ont simplement migré vers Kick, une plateforme australienne notoirement laxiste. Aucun frein, aucun contrôle en amont. Les signalements ? Ignorés ou traités trop tard.

Le problème n'est pas nouveau. Mais il a pris une dimension tragique quand un être humain est mort en direct.

Voilà où ça se complique. Le modèle économique des plateformes de live repose sur l'engagement maximal. Et l'engagement, c'est la violence, l'humiliation, le trash. Chaque seconde de direct rapporte. Les algorithmes poussent à l'escalade. Les modérateurs sont dépassés, quand ils existent.

En France, la loi sur la régulation des plateformes (DSA) existe, mais son application concrète est un parcours du combattant. Les plateformes étrangères se retranchent derrière leur siège social. Les autorités françaises manquent de moyens et de compétences techniques. Résultat : des streameurs peuvent construire un business sur la souffrance d'autrui, sans que personne n'intervienne avant qu'il ne soit trop tard.

Et maintenant ? Le procès de Nice est une première victoire pour la justice. Mais les questions restent sans réponse. Pour l'instant.

Comment empêcher qu'un tel système renaisse sur une autre plateforme, sous un autre nom ? Faut-il interdire la monétisation des directs où des personnes vulnérables apparaissent ? Faut-il imposer un contrôle humain en temps réel, comme le font certains diffuseurs américains ?

La France compte 11 juges pour 100 000 habitants, contre 25 en Allemagne. Les parquets croulent sous les dossiers. Les plateformes, elles, ont les moyens d'investir dans la modération. Mais elles ne le font que sous la contrainte.

Le jugement de Nice est un signal. Il montre que la justice peut agir, même face à un phénomène numérique globalisé. Mais tant que le modèle économique des plateformes de live restera celui de la course à l'audience, les prochaines victimes se compteront.

Ce ne sera pas la dernière affaire de trash streaming. À moins que la France ne décide de serrer la vis — et de donner à ses juges les moyens de l'appliquer.


Sources :

  • Ouest-France, vidéo YouTube « Affaire Jean Pormanove : quelles condamnations pour les deux streamers Naruto et Safine ? » (6 août 2026)
  • Le Parisien, article sur la condamnation (5 août 2026)
  • Franceinfo, reportage sur les suites judiciaires (5 août 2026)
  • Huffington Post, récapitulatif des peines (5 août 2026)

📰Source :www.youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

📬

Ne manquez aucun scandale

Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.

Les autres épisodes de ce dossier

Voir tout le dossier →

Sur le même sujet