LE DOSSIER

Toute la vérité sur les affaires françaises

Justice

Narcotrafic, souffrances policières et ingérence politique : le témoignage-choc d'un ancien commandant des stups

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-25
Illustration: Narcotrafic, souffrances policières et ingérence politique : le témoignage-choc d'un ancien commandant des stups
© YouTube

Un ordre venu d'en haut

72 heures. C'est le temps qu'ils ont passé dans une voiture banalisée au péage de Lançon, dernier barrage avant Marseille. Soleil, ennui, attente. Objectif : intercepter Vincent, logisticien du cartel de Cali, et les Colombiens venus coordonner l'acheminement de cocaïne depuis Saint-Martin. « On ne comptait pas nos heures, fallait pas les compter », raconte Colombiès.

Margarita comptait parmi les opérations les plus ambitieuses du début des années 1990. Des mois de filatures, d'écoutes, de planques. Le groupe de Colombiès avait suivi Vincent jusqu'à la côte d'Azur, photographié ses achats de bateaux, repéré le dépôt d'une mallette d'argent liquide chez un concessionnaire automobile en plein centre de Marseille. Même leur indicateur n'en revenait pas. Le neveu du chef du cartel de Cali était dans la région.

Le top interpellation est tombé. De Paris.

« La came n'était pas arrivée tout simplement. La drogue était toujours en mer », dit l'ancien commandant. Le bateau n'avait pas encore livré sa cargaison. Pourtant, l'ordre a été donné. Pourquoi ? « Il fallait impérativement que l'office central parisien garde la main sur la procédure pour qu'elle reste une affaire de blanchiment. Qu'il y ait de la drogue ou pas ne les intéressait pas. »

Les enquêteurs ont vu leurs mois de travail réduits à une simple opération financière. « Ça nous a rendu fou, littéralement fou. » Les trafiquants ont été arrêtés. La perquisition au casino de Bandol s'est mal passée. Mais la cocaïne, elle, n'a jamais été saisie sur le bateau. Quelques semaines plus tard, des ballots ont été rejetés par la mer sur les plages atlantiques.

Colombiès est catégorique : « Cette affaire a été déclenchée plutôt par souci de communication politique pour que la France démontre qu'elle avait créé un office de blanchiment qui allait être efficace. Voilà tout simplement. » Et le directeur de cet office, ajoute-t-il, s'est reconverti dans le privé auprès d'un établissement bancaire quelques mois après.

Regardons les faits. Un logisticien du cartel de Cali, des acheteurs de sous-marins, des mois d'infiltration. Et tout cela réduit à une opération de relations publiques — pour un gouvernement qui voulait montrer sa fermeté contre le blanchiment. Le dossier est loin d'être clos.

Le métier d'indicateur, ce piège

« Recruter des indices, ça ne se fait pas dans les monastères, ça ne se fait pas dans les œuvres de charité. Un indicateur, c'est un voyou. » La formule est brutale. Colombiès l'assume. Sans indicateur, pas d'information crédible, tangible, exploitable. C'est la règle de base du travail de stup.

Mais cette règle cache un piège. « La frontière à ne jamais franchir est celle du relationnel. Un indicateur n'est jamais jamais un ami. C'est une relation professionnelle. » Il raconte des policiers tombés pour avoir franchi cette ligne. Soit ils sont devenus complices du trafic de leur indic, soit ils ont détourné des saisies pour le payer. « De fait, la conclusion est toute simple, ça fait de vous un flic d'ailleurs [délinquant]. Voilà, c'est pas compliqué. »

Il cite des affaires judiciaires récentes pour illustrer le danger. On a mis en cause des policiers comme trafiquants ou complices. Le piège est d'autant plus vicieux que l'indicateur est un voyou. « Autrement, il a pas d'information. » Sans lui, pourtant, rien n'est possible. « Sans ce petit indicateur de quartier de l'époque, nous n'aurions jamais eu l'information », dit-il à propos de l'affaire Margarita.

Le système est donc intrinsèquement pourri. Il oblige le policier à pactiser avec le milieu qu'il combat. Et à accepter, d'une certaine manière, de protéger indirectement un deal. « À partir du moment où vous acceptez ce deal, vous acceptez dans un jeu de donnant-donnant. »

L'horreur du quotidien

« Ce n'est pas la grande délinquance qui vous impacte, c'est l'horreur du quotidien. » Colombiès raconte une scène, vieille de plus de trente ans, qu'il n'a jamais oubliée. Il enquêtait sur un accident de la route. Deux jeunes voleurs de voitures, un rodéo, une course-poursuite. En face, une famille : le père, la mère et trois enfants. La voiture des voleurs a pulvérisé la leur. Les parents sont morts sur le coup.

Colombiès est allé voir les enfants à l'hôpital. Un petit garçon de deux ans, l'un des trois survivants, n'arrêtait pas d'appeler sa mère. « Maman ! Maman ! » L'ancien commandant marque une pause. « Vous voyez, c'est pas spectaculaire comme histoire. C'est pas l'affaire du siècle, c'est pas le cartel de Cali. » Mais cette image le hante encore aujourd'hui. « J'ai chiallé tout seul parce que je revoyais l'image de cet enfant. »

Le poids psychologique est écrasant. « Vous prenez sur vous, vous intériorisez, vous le gardez pour vous. » Les policiers évitent de consulter un psychologue — peur que la hiérarchie le sache. « C'est un blocage mécanique. Vous n'osez pas vous confier. » Alors ils compensent. Beaucoup tombent dans l'alcoolisme. Certains fument du shit. Le taux de suicide est élevé. « Il y a beaucoup de suicide, c'est pas pour rien. »

Il raconte une autre affaire encore plus dure : l'autopsie d'un enfant de six ans carbonisé dans son lit. Ses filles avaient le même âge. « Ça reste avec vous bien évidemment. » Les nuits blanches, les années de pleurs après certaines affaires. « On n'est pas accompagné du tout. Vous vous débrouillez. » Le système ne prévoit rien. Les numéros verts et les psychologues détachés existent, mais la culture de la virilité empêche de tendre la main. « Il faut avouer ses faiblesses. Or l'institution policière, c'est une institution humaine. Nous ne sommes pas des Robocops. »

Une institution figée depuis Vichy

Le problème est plus large. Beaucoup plus large. « Arrêtez de jouer avec ça. » Colombiès s'emporte. « On a des gouvernements qui se sont succédés les uns derrière les autres qui ont utilisé la police comme une milice pour se protéger soi-même. » Il parle des politiciens. « Pour protéger l'institution politique parce qu'il n'aime pas le peuple tout simplement. »

Son constat est radical : l'organisation actuelle de la police date des réformes de 1941, sous le régime de Vichy. Création de la PJ, de la sécurité publique, du renseignement. « On est resté sur ces schémas-là, des schémas qui n'ont qu'une seule ambition, qu'un seul projet, c'est défendre l'institution. Défendre le pouvoir. »

Il souhaiterait dissocier la police du politique. « Ce qui est impossible puisque il y a un ministre de l'Intérieur. » La France, rappelle-t-il, a une longue histoire de révolutions, depuis 1789. « L'État s'en protège en utilisant les forces de la police nationale. » Un contrat social à revoir, mais il reconnaît que c'est de la science-fiction.

Le témoignage de Jean-Pierre Colombiès n'est pas celui d'un homme aigri. C'est celui d'un ancien haut gradé qui a vu l'envers du décor. Il ne demande pas de pitié pour les policiers. Il demande qu'on arrête de « bricoler avec la police ». Et pourtant.

Sources : Témoignage de Jean-Pierre Colombiès (vidéo Le Dossier) ; enregistrement audio du skipper (appel de détresse) ; écoutes téléphoniques de la cible Vincent ; affaires traitées au Quai des Orfèvres.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

📬

Ne manquez aucun scandale

Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.

Sur le même sujet