Ancien flic : l'État a détruit la police française

Jean-Pierre Colombiès a passé trente ans sur le terrain. Commandant de police, il a vu son métier se décomposer. Aujourd'hui, il écrit et accuse. « On fait semblant de lutter contre le trafic », dit-il. Son livre, La face obscure de la police (Max Milo), autopsie une institution que l'État a lui-même vidée de son sang.
La politique du chiffre : le mensonge qui tue la police
Vingt ans. Juste vingt ans pour transformer un service public en machine à statistiques.
Jean-Pierre Colombiès ne mâche pas ses mots. Il parle de « politique du chiffre ». Un système où chaque commissariat doit produire des résultats — des chiffres, toujours plus. Mais des chiffres de quoi ? Pas de sécurité publique. Pas de tranquillité. Des procédures, des flagrants délits gonflés, des enquêtes bâclées pour remplir les quotas.
Le commandant raconte : un vol de portable classé sans suite. Une agression minimisée. Un trafic ignoré. Pourquoi ? Parce que ces affaires ne rapportent pas assez de « statistiques positives ». Voilà la réalité.
Le résultat est implacable. Les policiers passent leur temps à produire du papier. Pas à protéger les citoyens. Les agents sur le terrain le vivent chaque jour — les chefs ferment les yeux, les ministres réclament des courbes ascendantes. Et les vrais problèmes ? Ils restent sans réponse.
« On fait semblant de lutter contre le trafic », lâche Colombiès.
Une phrase qui résume tout. L'État a transformé la police en usine à chiffres. Les dealers le savent. Les voyous le savent. Tout le monde le sait. Personne ne le disait — jusqu'à aujourd'hui.
L'ancien commandant ne se contente pas de dénoncer. Il décrit le mécanisme : comment un préfet de police exige 15% d'augmentation des procédures, comment un commissaire répercute la pression, comment un gardien de la paix se retrouve à mentir sur son rapport. Pas par malhonnêteté. Par survie.
Les stupéfiants inondent les quartiers. Les réseaux s'organisent. Les violences explosent. Mais les statistiques sont belles — très belles. L'État peut communiquer, le ministre peut se vanter. Les citoyens, eux, peuvent crever.
« La police n'est plus faite pour protéger les gens, conclut Colombiès. Elle est faite pour que les chiffres soient bons. »
Maintien de l'ordre : la méthode qui brise les liens
Deuxième volet : le maintien de l'ordre. Le constat est cinglant.
Colombiès a connu l'époque où les forces de l'ordre discutaient avec les manifestants. Où un officier descendait de sa voiture pour parler, où le dialogue désamorçait les tensions. Cette époque est morte.
Aujourd'hui, la doctrine a changé. Le maintien de l'ordre est devenu un affrontement. Les CRS chargent sans sommation. Les LBD tirent à vue. Les blessés s'accumulent. Les gilets jaunes ont été le laboratoire de cette violence d'État.
Qui a signé ces ordres ? Colombiès ne donne pas de nom. Mais il décrit un système : une chaîne de commandement qui descend du ministère jusqu'au terrain. Chaque maillon exécute sans réfléchir. Chaque policier devient un soldat — pas un médiateur.
Les conséquences ? Désastreuses. La police a perdu le contact avec la population. Dans les quartiers, la défiance est totale. Les jeunes voient les forces de l'ordre comme des ennemis. Les parents ne font plus confiance. Les dealers exploitent cette fracture.
« Quand la police devient une armée d'occupation, elle perd son autorité morale », analyse l'ancien commandant.
Un constat que partagent de nombreux observateurs. Le recours systématique à la force n'a pas réduit l'insécurité — il l'a aggravée. Les émeutes urbaines de 2023 l'ont montré : la colère couvait, elle a explosé.
Et l'État continue. Les mêmes méthodes. Les mêmes erreurs. Les mêmes communiqués triomphants.
Pendant ce temps, les policiers de terrain trinquent. Pris entre deux feux : la hiérarchie qui exige des résultats, une population qui les rejette. Beaucoup craquent. Les arrêts maladie explosent. Les démissions aussi. Les vocations se tarissent.
« On recrute des jeunes qui veulent servir. On en fait des machines à verbaliser. Ils démissionnent au bout de cinq ans. »
Le système bouffe ses enfants. Et l'État regarde ailleurs.
Le trafic de stupéfiants : une guerre simulée
Colombiès insiste : la lutte contre le trafic de drogue est une mascarade.
Les chiffres officiels parlent de tonnes de cannabis saisies, de réseaux démantelés, de labos découverts. Belle propagande. La réalité est autre.
« On fait semblant. »
Les dealers installent leurs points de vente au vu et au su de tous. Les clients font la queue. Les guetteurs préviennent à l'arrivée des forces de l'ordre. Les saisies sont programmées. Les interpellations aussi. Tout est théâtralisé.
Pourquoi ? Parce que la guerre contre la drogue rapporte. Des budgets. Des effectifs. Des médailles. Des promotions. Tant que le cirque continue, les carrières avancent. Personne n'a intérêt à ce que le trafic s'arrête — ni les politiques, ni les hauts fonctionnaires, ni les commissaires.
Colombiès va plus loin. Il affirme que l'État tolère le trafic dans certains quartiers. Pas par complaisance, par calcul. Les réseaux structurés sont plus faciles à contrôler que l'éparpillement. Les dealers professionnels évitent les violences gratuites. Ils veulent du business, pas du sang.
Alors on laisse faire. Des quartiers entiers deviennent des zones de non-droit. Des jeunes se font recruter. L'argent sale blanchit. Les armes circulent.
Et quand un fait divers éclate, on promet des renforts. On annonce des opérations coup-de-poing. On filme les saisies, on fait les gros titres. Puis on oublie — jusqu'à la prochaine crise.
« La France est devenue une plaque tournante du trafic en Europe », rappelle l'ancien commandant. Les ports sont des passoires. Les frontières, des gruyères. Les douanes, submergées. Les juges, saturés. Les prisons, pleines.
Mais les trafiquants, eux, ne manquent jamais de rien : avocats, comptables, logisticiens, réseaux internationaux. Ils sont mieux organisés que l'État.
Et l'État fait semblant de les combattre.
Le livre qui dérange
La face obscure de la police n'est pas un pamphlet. C'est un témoignage, un document, un récit de trente ans de terrain.
Colombiès n'est ni opposant politique, ni syndicaliste, ni polémiste. Un ancien flic. Un gradé. Un homme qui a commandé des unités, obéi aux ordres, appliqué la politique du chiffre, participé au système qu'il dénonce aujourd'hui.
C'est pour ça que son livre fait mal. Il ne parle pas de l'extérieur — il parle de l'intérieur. Il connaît les rouages, les silences, les compromissions, les lâchetés.
« J'ai été complice de ce système pendant des années. Aujourd'hui, je le dis. »
Sa parole libère celle d'autres policiers. Beaucoup le remercient en privé. Peu osent parler en public. La peur des représailles est réelle : la hiérarchie n'aime pas les lanceurs d'alerte, les mutations punitives existent, les mises au placard aussi.
Colombiès a choisi de prendre le risque. Il a publié son livre chez Max Milo, un éditeur indépendant. Pas de complaisance. Pas de filtre. Pas de comité de relecture bien-pensant.
Le résultat est brut. Parfois dur. Toujours juste.
Les critiques diront qu'il généralise, qu'il noircit le tableau, qu'il oublie les policiers qui font bien leur travail. Ils auront raison sur un point : il existe encore des hommes et des femmes intègres dans la police, des commissaires qui se battent, des gardiens qui protègent.
Mais ce n'est pas eux qui dirigent. Ce n'est pas eux qui fixent les objectifs. Ce n'est pas eux qui décident des méthodes.
Ceux-là sont à Paris, dans les ministères, dans les cabinets. Loin du terrain. Loin des balles. Loin des larmes.
L'impasse française
Où va la police française ? Nulle part. C'est la conclusion implicite du livre de Colombiès.
Les réformes se succèdent. Les ministres défilent. Les budgets augmentent. Les effectifs aussi. Mais rien ne change. Les problèmes structurels restent : la politique du chiffre continue, le maintien de l'ordre reste violent, la lutte contre le trafic reste simulée.
Pourquoi ? Parce que personne ne veut regarder la vérité en face. Les politiques préfèrent les slogans. Les hauts fonctionnaires préfèrent les statistiques. Les syndicats préfèrent le corporatisme. Les médias préfèrent les faits divers.
La police est devenue un sujet tabou. On n'en parle que pour la défendre ou l'attaquer — jamais pour l'analyser.
Colombiès brise ce tabou. Il pose les questions qui fâchent : faut-il supprimer le maintien de l'ordre offensif ? Faut-il arrêter la politique du chiffre ? Faut-il dépénaliser le cannabis ? Faut-il réformer la formation des policiers ? Faut-il changer le recrutement des commissaires ?
Autant de questions que l'État refuse de se poser. Autant de réponses qu'il refuse d'entendre.
Alors on continue. On fait semblant. On espère que le prochain gouvernement trouvera la solution magique. On attend le sauveur providentiel.
Mais le sauveur n'existe pas. Pas plus que la solution miracle.
La seule issue, dit Colombiès, est une refonte totale du système. Pas des ajustements, pas des rustines — une révolution.
Il faudrait supprimer les quotas, redonner du temps aux enquêtes, former les policiers au dialogue, les protéger du burn-out, les écouter, les respecter. Il faudrait arrêter de mentir aux citoyens, leur dire que la sécurité absolue n'existe pas, leur expliquer que la police ne peut pas tout, les associer à la prévention. Il faudrait sortir de la guerre contre la drogue, la remplacer par une politique de santé publique, réduire la demande, soigner les addicts, casser les filières.
Il faudrait, surtout, que l'État cesse de considérer la police comme un instrument de pouvoir. Qu'il la voie pour ce qu'elle devrait être : un service public.
« La police n'appartient pas au gouvernement. Elle appartient au peuple. »
Une phrase qui devrait faire réfléchir. Mais qui réfléchira ? Qui osera ?
Conclusion : le temps des comptes
Ce livre est un acte d'accusation. Pas un simple témoignage.
Celui d'un homme qui a vu son métier se décomposer, qui a observé, impuissant, l'État détruire la police qu'il aimait, et qui a décidé, à la retraite, de dire la vérité.
Cette vérité est dérangeante. Elle accuse des responsables. Elle pointe des dysfonctionnements. Elle réclame des comptes.
Les comptes, pour l'instant, ne sont pas rendus. Les politiques continuent leurs petites réformes. Les hauts fonctionnaires continuent leurs petits calculs. Les syndicats continuent leurs petites guerres.
Pendant ce temps, les trafics prospèrent, les violences augmentent, les policiers craquent, les citoyens se barricadent.
« On a détruit la police. Maintenant, on va voir les conséquences. »
Colombiès ne prédit pas l'avenir. Il constate le présent. Un présent fait de défiance, de violence et de mensonges.
Un présent qui pourrait devenir notre avenir si personne n'agit.
— Mais quelqu'un agira-t-il ?
La question reste ouverte.
L'ancien commandant, lui, a fait sa part. Il a parlé. Il a écrit. Il a témoigné.
À nous — citoyens, journalistes, politiques — de prendre le relais.
Avant qu'il ne soit trop tard.
— Et il est déjà tard.
Sources
- Jean-Pierre Colombiès, La face obscure de la police, Éditions Max Milo, 2025
- Témoignage de Jean-Pierre Colombiès, ancien commandant de police
- Analyse systémique des enjeux de sécurité intérieure en France
- Dossier « EXCLUSIF: L'ancien chef du 36 dévoile l'explosion du narcotrafic en Europe » (épisode 8)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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