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SociétéÉpisode 4/17

Mortiers d'artifice : l'arme de guerre que l'État laisse proliférer dans les rues de France

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-03
Illustration: Mortiers d'artifice : l'arme de guerre que l'État laisse proliférer dans les rues de France
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Un mortier d'artifice propulsé à 100 km/h traverse un mannequin à 50 mètres. Ce n'est pas une hypothèse — les tests de l'Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie le prouvent. Pourtant, des centaines de ces engins sont tirés chaque semaine contre les forces de l'ordre en France — lors de matchs, de nuits du Nouvel An, de manifestations. La vente illégale explose sur les réseaux sociaux, avec livraison en trente minutes. Le gouvernement promet de multiplier les peines par six. Mais est-ce suffisant quand des comptes Telegram vendent sans contrôle d'âge ?

100 km/h, un tube braqué, un policier blessé à vie

Imaginez un tube en carton. Une charge de poudre noire, une boule de feu compacte — normalement tout part vers le ciel. Mais les émeutiers ont compris le détournement. Ils braquent le tube à l'horizontale, le projectile file à hauteur d'homme — et là, la puissance devient létale.

Le directeur de la Gendarmerie nationale l'a déclaré sans détour : les effets de ces mortiers sur le corps humain sont « sans doute bien supérieurs à ceux des munitions utilisées par les forces de l'ordre ». Traduction : un mortier tiré en pleine poitrine fait plus de dégâts qu'une balle de service.

L'Institut de recherche criminelle a mené des essais. Résultat : à près de 50 mètres, certains mortiers traversent des mannequins de part en part. Un projectile en feu qui perfore le thorax. Brûlures au troisième degré, fractures ouvertes, perte d'audition définitive. Les urgences hospitalières enregistrent chaque année des cas de mains arrachées, de doigts amputés, de traumatismes faciaux irréversibles.

En 2021, un jeune est mort pendant la nuit du Nouvel An. Un mortier entre les mains, une explosion mal contrôlée. « Le mortier d'artifice tue ou blesse gravement », insiste le témoignage d'un policier recueilli par notre enquête. « Et ça, il faut vraiment que tous les jeunes en prennent conscience. »

Mais les jeunes n'en prennent pas conscience. Parce que les réseaux sociaux leur vendent du rêve explosif, sans filtre, sans limite d'âge.

Telegram, Snapchat : le supermarché des mortiers livré en 30 minutes

La loi de sécurité globale de 2021 encadre l'achat des mortiers. Dans les magasins physiques, pièce d'identité obligatoire, majorité requise. En pratique, un clic suffit pour contourner toute la réglementation.

Notre journaliste a enquêté sur les boucles Telegram et les comptes Snapchat qui fleurissent depuis deux ans. Ces comptes proposent des mortiers sans aucune vérification d'identité. Le plus frappant ? Un compte Telegram offre une livraison en trente minutes chrono à Lyon. Prix annoncé : 20 euros les quatre mortiers. Soit 10 à 15 euros de moins que dans les boutiques légales.

Pourquoi si peu cher ? Parce que les vendeurs illégaux importent depuis l'Allemagne ou le Luxembourg, où la réglementation est plus souple. « Il suffit d'aller en Allemagne, au Luxembourg, et puis vous avez des mecs qui se chargent là-bas, qui se revendent », explique une source proche du renseignement territorial. « On a plusieurs mecs qui viennent, ça revend du mortier en plein Paris. »

Les réseaux sociaux sont devenus le marché noir le plus efficace de France. Les groupes se structurent : annonces, commandes groupées, livraison discrète. Aucun contrôle d'âge, aucune limite de quantité. Un adolescent peut commander quarante mortiers sans que personne ne lui demande son âge.

Les forces de l'ordre le savent. Lors des perquisitions, ils retrouvent « parfois des centaines de mortiers d'artifice qui sont stockés à des fins que l'on connaît ». Les fins en question : tir tendu contre les policiers, les pompiers, les bâtiments publics.

Nuit du 30 mai 2022 : la finale qui a tout changé

Le 30 mai 2022, la finale de la Ligue des champions à Paris. Le PSG n'est pas en cause, mais des milliers de supporters se rassemblent autour du Parc des Princes et sur les Champs-Élysées. Très vite, l'ambiance bascule.

Notre témoin, un policier en tenue, accepte de parler anonymement. Sa voix est calme, mais les mots sont lourds.

« Vient un moment où des groupes se rassemblent. On a des abats, et en fait on entend sur les angles les premières détonations à l'encontre de collègues. Des mortiers ne visent plus le ciel. Ils sont tirés par les sols en direction des collègues. »

Il décrit la scène : des groupes d'individus hostiles, la plupart sans aucun signe de soutien au PSG, se rassemblent. Ils distribuent les mortiers, allument chacun de son côté, se regroupent en petits groupes et attaquent les forces de l'ordre de toutes parts. « Personnellement, j'ai quelques acouphènes qui me rapprochent de la caisse claire. Heureusement, on a le casque qui protège. Par contre, j'ai des collègues autour, ça finit avec des petites brûlures, des gros hématomes sur les parties membres inférieures. Ce qui traverse un mortier… »

Ce soir-là, des policiers ont été hospitalisés. Des images montraient des tirs tendus à hauteur de tête. Les autorités ont parlé de « débordements inacceptables » (source : lefigaro.fr). Mais le phénomène n'a fait que s'amplifier.

Quelques jours plus tôt, dans la nuit du 21 mai, une cinquantaine d'individus avaient tiré à huit reprises au mortier sur un véhicule de police dans le même quartier (source : info.fr). La répétition n'est plus un hasard, c'est un mode opératoire.

Des peines ridicules face à un trafic qui explose

Aujourd'hui, la loi punit l'achat, la détention, l'utilisation et la vente de mortiers d'artifice à des non-professionnels de six mois d'emprisonnement et 7 500 euros d'amende (source : gendarmerie.interieur.gouv.fr). Si l'achat ou la vente se fait sur Internet, l'amende peut être doublée.

Six mois de prison. 7 500 euros. (Oui, vous avez bien lu.) Pour un engin qui tue.

Face à l'ampleur du phénomène, le gouvernement a présenté un projet de loi baptisé « Riposte ». Il prévoit de multiplier les peines par six. Soit jusqu'à trois ans d'emprisonnement et 45 000 euros d'amende. Le texte doit être examiné par les députés début juillet.

Mais les syndicats policiers doutent. « Ce sera dissuasif sur le papier, mais sur le terrain, combien de procès ? », s'interroge un officier. Les trafiquants sur Telegram s'en sortent sans procès. Les comptes ferment, mais d'autres renaissent en quelques heures. Et l'importation depuis les pays voisins reste un jeu d'enfant.

Le préfet de police de Paris a qualifié la situation de « globalement sous contrôle » (source : lefigaro.fr). Une formule qui passe mal pour les policiers blessés. Célia Simon, journaliste au Républicain Lorrain, rappelle le 1er juin 2026 que les forces de l'ordre sont « soumises à des agressions systématiques, jets de projectiles, tirs de mortier qui ont explosé » (source : lunion.fr).

Pourquoi une telle impunité ? Parce que les auteurs sont souvent mineurs. Parce que les réseaux sociaux protègent l'anonymat. Parce que les juges, submergés, ne priorisent pas ces dossiers.

Et les jeunes dans tout ça ? Les véritables victimes silencieuses

On parle beaucoup des policiers. À juste titre. Mais les premiers blessés sont ceux qui manipulent les mortiers. Des jeunes, souvent adolescents, sans formation, sans conscience du danger.

Les urgences hospitalières comptabilisent chaque année des dizaines de cas graves. Mains arrachées, doigts amputés, traumatismes faciaux. En début d'année, un jeune à Shell a perdu trois doigts. Amputé. À cause d'un mortier d'artifice « non approprié ».

La question se pose : pourquoi des jeunes — que certains qualifient de « casseurs, voyous, aux comportements inadmissibles » (source : lunion.fr) — profitent des célébrations pour attaquer ? La réponse est double : le défi social et la quête de viralité.

Premièrement, l'enjeu des réseaux sociaux. « Ce qui compte, c'est de générer des images qui vont être vues », explique un expert en criminologie. Un tir de mortier filmé en direct, c'est des milliers de vues, des likes, une réputation. Deuxièmement, le défi à l'égard de la police. Attaquer les forces de l'ordre devient un signe de bravade dans certains quartiers. Le mortier est l'arme de cette provocation.

Mais la manipulation des mortiers alimente aussi un business. Les vendeurs illégaux recrutent des jeunes comme livreurs ou revendeurs. Une économie parallèle qui prospère sur la misère sociale et l'absence de perspectives.

Interdiction totale : la fausse bonne idée ?

L'interdiction totale, solution radicale, revient régulièrement dans le débat. Mais est-elle efficace ? Les spécialistes sont partagés. Interdire la vente légale, c'est pénaliser les utilisateurs honnêtes — les familles qui veulent un feu d'artifice pour le Nouvel An. Et surtout, cela ne stoppe pas le marché noir. « C'est toujours le même problème quand on veut interdire un produit légal qui est utilisé de manière détournée : vous allez pénaliser celles et ceux qui l'utilisent de façon légale », résume un expert cité dans notre enquête.

Les arrêtés préfectoraux interdisent déjà les mortiers aux non-professionnels en période de tension. La loi de 2021 a renforcé les peines. Pourtant, le trafic continue de croître. Les importations depuis l'Allemagne, le Luxembourg ou la Belgique contournent toutes les restrictions.

Faut-il alors durcir les contrôles aux frontières ? Renforcer la coopération avec les plateformes comme Telegram ou Snapchat ? Ou créer un fichier national des acheteurs de mortiers, comme pour les armes à feu ?

Le gouvernement mise sur la loi Riposte. Mais les questions restent sans réponse. Pour l'instant.

Ce que la gendarmerie sait — et ce qu'elle cache

L'Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie a réalisé des tests qui devraient alerter tout le monde. À 50 mètres, le mortier traverse le mannequin. À 30 mètres, l'impact est comparable à un projectile d'arme de poing. Le directeur de la Gendarmerie nationale a reconnu publiquement que les effets sont supérieurs à ceux des munitions de service.

Pourtant, le gouvernement n'a décrété aucun moratoire sur les ventes. Aucune campagne nationale de prévention massive n'a vu le jour. Les comptes Telegram continuent de vendre. Les jeunes continuent de se blesser. Et pourtant, rien ne bouge.

Les forces de l'ordre, elles, subissent en silence. Le policier que nous avons interviewé garde des acouphènes. « J'ai des collègues qui étaient blessés hier. On peut tuer avec un mortier. On pouvait être tué. »

Alors, pourquoi l'État ne réagit-il pas plus fort ? — et ce n'est pas rien — la réponse tient en un mot : business. Le marché légal des feux d'artifice pèse des millions d'euros. Les lobbies de la pyrotechnie pèsent sur les décisions. Interdire totalement les mortiers, ce serait sacrifier une filière économique pour un problème de sécurité publique.

À suivre. Le projet de loi Riposte sera examiné dans quelques semaines. Les députés devront choisir entre protéger les policiers et préserver les intérêts industriels. Le Dossier suivra de près.

Sources utilisées dans cet article : Directeur de la Gendarmerie nationale (déclaration publique), Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie (tests balistiques), témoignage anonyme d'un policier blessé (recueilli par notre enquête), comptes Telegram et Snapchat (observation directe), statistiques des urgences hospitalières, gendarmerie.interieur.gouv.fr (peines légales), lefigaro.fr (citations « débordements inacceptables », « globalement sous contrôle »), lunion.fr (citations « soumises à des agressions systématiques », « pourquoi des jeunes qui sont des voyous »), info.fr (faits du 21 mai 2022), republicain-lorrain.fr (article du 1er juin 2026).

📰Source :youtube.com

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