Meurtre à la perceuse : 10 ans d’enquête, 25 ans de prison – l’affaire Pomondi

La découverte : une plongée dans l’enfer
Ce matin-là, tout bascule. Le quartier de la Châtaigneraie, à La Celle-Saint-Cloud, est une banlieue chic de l’ouest parisien. Cadres, retraités, maisons cossues. Rien ne prédit un tel carnage. Pierre, le voisin, est alerté par la femme de ménage. Elle a trouvé du désordre, des outils éparpillés, du sang. « Il y avait quelque chose d’anormal chez Willy », explique-t-elle. Pierre entre. Il voit une perceuse couverte de sang, une masse ensanglantée, des traces de pas dans des flaques. Il appelle la police.
Les premiers enquêteurs arrivent trois minutes plus tard — commandant Frédéric Ackermann en tête. « On ne savait pas à quoi s’attendre », dit-il. Mais ce qu’ils découvrent les glace. La porte d’entrée est ouverte, sans effraction. Willy Pomondi ne fermait jamais à clé. « Il avait l’habitude d’accueillir très volontiers un voisin », confirme son fils Éric. Dans le salon, des mégots de plusieurs marques traînent. Dans le couloir, des traces de sang montent jusqu’à un mètre. « C’est une plongée dans l’enfer », raconte un enquêteur. « Un couloir interminable. »
Au bout, une chambre. Le corps est allongé par terre, pieds et mains attachés avec du ruban adhésif. « Saucissonné », lâche un policier. Une mare de sang l’entoure. À côté, la masse qui a fracassé son crâne. Au milieu du couloir, la perceuse – une mèche à béton encore vissée, du sang partout. L’autopsie, réalisée le 17 avril 1996 à l’institut médico-légal de Garches, révèle l’horreur. Willy Pomondi est mort avant la découverte, dans la soirée du 15 avril. Il a été torturé : des trous de perceuse de 6 cm de profondeur dans le genou et le poignet – en mode marteau-piqueur. Ces perforations ont été infligées avant la mort. Le choc douloureux a provoqué un arrêt cardiaque.
Les enquêteurs relèvent 19 empreintes digitales. Des traces de pas sanglantes – une semelle striée avec des losanges, typiques de chaussures Nike. Deux profils ADN sur les mégots : l’un appartient à la victime, l’autre est inconnu. Mais en 1996, le fichier ADN national ne concerne que les criminels sexuels. Peu de profils à comparer. Pendant près de dix ans, l’affaire reste classée.
Un retraité sans histoire, des tortures insensées
Willy Pomondi, 69 ans, architecte retraité, a construit lui-même sa maison. Marié mais séparé de sa femme, il entretient d’excellentes relations avec elle et ses deux enfants, Éric et Florence. Ses proches le décrivent comme « profondément gentil », toujours prêt à rendre service. « Il n’avait pas d’ennemis, pas de dettes », soulignent les enquêteurs. Pas de double vie. Pourquoi lui ? « Peut-être croyaient-ils qu’il cachait un trésor », suppose un voisin. Mais la maison ne contient ni coffre ni argent liquide.
La fille, Florence, apprend les détails par la presse. « Je lis qu’il a été torturé à la perceuse et achevé à la masse », dit-elle, la voix brisée. « Je suis sous le choc. » Le fils Éric, joint par téléphone dans le sud de la France, n’en croit pas ses oreilles. « Ma mère m’annonce la terrible nouvelle – je tombe dans le vide. » Pour les enfants, l’incompréhension domine. « Mon père, c’est toute ma vie », lâche Florence. Les enquêteurs, eux, cherchent un mobile. Cambriolage ? Vengeance personnelle ? Rien ne colle.
Le 30 avril 1996, la Renault 5 Baccarat beige de Willy Pomondi est retrouvée à Ivry-sur-Seine, sur un parking près d’une cité. À 20 km de La Celle-Saint-Cloud. La voiture est intacte, au point mort, sans clé. Dans le coffre, des traces d’objets lourds – probablement ceux du cambriolage. Un appel anonyme d’un résident signale que des jeunes traînaient autour la veille. Des toxicomanes connus des stups. Le 14 mai 1996, cinq personnes (quatre hommes, une femme) sont interpellées. Leurs chaussures ressemblent aux traces de pas. Ils fument les mêmes marques de cigarettes. Pourtant, leurs empreintes digitales ne correspondent pas à celles de la scène de crime. Tous ont un alibi. Ils sont relâchés. Et l’enquête s’enlise.
Le miracle ADN : dix ans après, un mégot trahit Michel Ambras
Pendant sept ans, rien. La famille Pomondi désespère. « Notre espoir meurt vraiment beaucoup », confie Florence. Mais en 2006, une nouvelle juge d’instruction, Marie-Odile de Villers, tente le tout pour le tout. Le fichier ADN a été élargi aux auteurs de délits en 2003. Il compte désormais 17 000 profils. Elle décide de relancer la comparaison avec l’ADN inconnu du mégot. « C’était la bouteille à la mer, l’opération de la dernière chance », raconte un policier.
Le 9 juin 2006, un profil ressort. Michel Ambras, 46 ans. Surnommé « le roi du chéquier volé », il est fiché pour des vols sans violence. Son ADN correspond au mégot. « On a quelqu’un dont on est sûr qu’il était chez monsieur Pomondi », déclare un enquêteur. Mais est-ce lui qui a torturé ? On ne le sait pas.
Le 13 septembre 2006, Ambras est arrêté à Aulnay-sous-Bois. Placé en garde à vue, il nie d’abord tout. Confronté à la preuve ADN, il finit par admettre sa présence. Mais il se dit innocent du meurtre. Il raconte être venu avec un ami, Patrick Lepetit, pour un cambriolage. Selon lui, Lepetit aurait tout fait : attaché, torturé, tué. Lui n’aurait fait que le guet. Mais les enquêteurs vérifient : Patrick Lepetit est mort en 2005, d’un cancer en prison. Et il travaillait la nuit du crime – employé de 19h à 8h du matin. Alibi infaillible. De plus, aucune empreinte de Lepetit n’est retrouvée sur la perceuse ou la masse. Ambras persiste. « Il paraît sincèrement surpris d’apprendre la mort de Lepetit », note un policier.
Pendant deux ans, Ambras reste en prison sans autre explication. Le 3 septembre 2008, une reconstitution est organisée dans la maison du crime. Il montre comment il faisait le guet, se déplace dans le couloir, mais refuse de mimer les gestes de torture. « Comment osez-vous plaisanter dans cette maison où il y a eu un tel drame ? » lance-t-il à deux policiers qui rient. « Vous devriez avoir du respect pour la victime. » Les témoins sont frappés par son calme, sa dignité. « Il joue la comédie », estiment-ils. Mais les preuves matérielles manquent. Ses empreintes digitales ne sont ni sur la perceuse ni sur la masse. Seul son ADN sur le mégot, et sa présence reconnue, le lient à la scène.
Le procès : un escroc poli qui accuse un mort
Le 13 septembre 2010, le procès s’ouvre aux assises des Yvelines. Quatorze ans après le meurtre. La famille Pomondi voit Michel Ambras pour la première fois. « Je m’attendais à un être barbare, j’ai vu quelqu’un de très distingué », dit Florence. Ambras est courtois, poli, sûr de lui. Il ne s’emporte jamais, maîtrise ses émotions. L’avocat général requiert 30 ans de réclusion criminelle – peine proche de la perpétuité. « La particularité de ce dossier, c’est l’horreur de la mise à mort », tonne-t-il.
Mais la défense joue sur les zones d’ombre. « Aucune empreinte de son client sur les armes du crime », souligne l’avocat. « Il n’a jamais commis d’acte violent. » Ambras, lui, maintient sa version : c’est Lepetit qui a tué. Il va même jusqu’à demander pardon à la famille Pomondi. « J’aurais dû appeler les secours quand j’ai vu monsieur Pomondi », dit-il. Florence explose : « Comment peut-il arriver devant moi, moi qui souffre d’une façon horrible, et me dire ça ? C’est ignoble. »
Les jurés doivent trancher : un seul homme a-t-il pu attacher, fouiller, traîner, torturer et tuer ? Le légiste affirme que oui, techniquement c’est possible. « Ce n’est pas impossible, c’est difficile à croire. » Mais il n’y a pas de preuve matérielle directe. Ambras persiste. Il accuse un mort qui ne peut plus se défendre. Le doute, selon la défense, doit bénéficier à l’accusé.
Le verdict tombe le 15 septembre 2010. Michel Ambras est condamné à 25 ans de réclusion criminelle. Impassible, il quitte le box sans faire appel. « Pour moi, il s’en sort très bien », lâche la veuve de Willy Pomondi. « Mettre des coups de perceuse dans le bras et la jambe de cet homme charmant… j’aimerais savoir pourquoi. »
Zones d’ombre : le complice fantôme et les questions sans réponse
Michel Ambras est en prison. Mais le dossier n’est pas clos. Pour la famille Pomondi, une seule personne détient la vérité : Ambras lui-même. « Un jour j’aurai envie de lui dire : maintenant il n’y a plus de micro, expliquez-moi pourquoi mon père ? Pourquoi tout ça ? » implore Florence. Mais Ambras garde son secret.
Les incohérences persistent. Comment un petit escroc sans antécédent violent peut-il infliger de telles tortures ? Pourquoi n’a-t-on retrouvé aucune empreinte de lui sur les outils du crime ? La thèse du complice mort – Patrick Lepetit – est invalidée par un alibi solide. Alors, Ambras protège-t-il quelqu’un d’autre ? Un troisième homme ? Ou est-il bien le seul auteur, jouant la comédie pour réduire sa peine ?
La justice a tranché : 25 ans. Mais la vérité judiciaire n’est pas la vérité factuelle. « Il y a trop de zones d’ombre », admet l’avocat général après le verdict. Le doute a bénéficié à l’accusé, faisant passer la peine de 30 à 25 ans. Pour les enquêteurs, une chose est sûre : sans ce tout petit mégot, jamais Ambras n’aurait été identifié. « Il coulerait des jours heureux avec peut-être un remord quelque part, mais jamais arrêté », confie un policier.
L’affaire Pomondi reste un des dossiers les plus glaçants du crime ordinaire. Un retraité aimable, un voisin serviable, torturé chez lui par un homme qui fumait des cigarettes en attendant la mort. Dix ans d’enquête, des centaines de pistes, des tonnes de sang, et une seule certitude : la barbarie n’a pas besoin de mobile. Elle s’invite parfois chez les gens tranquilles. Et elle repart sans laisser d’explication.
Le dossier est loin d’être clos.
Sources
- Transcript de l’enquête diffusée par la chaîne YouTube « Les dossiers de l’écran » (affaire Pomondi).
- Procès-verbal de reconstitution (3 septembre 2008) – extraits cités par le juge Marie-Odile de Villers.
- Audience de la cour d’assises des Yvelines, 13-15 septembre 2010 – réquisitoire et plaidoiries.
- Lettres de Michel Ambras à sa sœur et au juge d’instruction (2006-2008).
- Album photos de l’identité judiciaire – scène de crime, relevés d’empreintes, chaussures.
- Rapports d’autopsie de l’Institut médico-légal de Garches (17 avril 1996).
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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