Legend : Guillaume Pley au cœur d’une enquête sur les dérives d’un média sans contradiction

85 millions de vues par mois. Legend est le podcast le plus écouté sur Spotify en 2025. Derrière le succès, une promesse : un média « neutre », « bienveillant », ouvert à tous. L’enquête du Monde — près de 200 vidéos analysées, des témoignages d’anciens salariés — raconte tout autre chose. Une machine éditoriale taillée pour un seul homme. Pas de contradiction. Des invités qui paient jusqu’à 62 000 euros pour être interviewés. Des politiques reçus sans être contredits. À un an de l’élection présidentielle, le phénomène Legend interroge.
Une machine à clics, bien huilée
Le 6 mai 2026, Legend publie une vidéo : une chute mortelle filmée dans un parc d’attraction en Chine, non floutée. La vidéo a depuis été supprimée, mais la méthode, elle, reste : le sensationnalisme assumé.
L’enquête du Monde, diffusée sur YouTube, décortique près de 200 vidéos — d’avril 2025 à avril 2026. Premier constat : les sujets sont taillés pour l’audience. Les faits divers représentent 21 % des interviews — plus que la finance et le business (18 %). « Les fameux marronniers de la presse — franc-maçonnerie, sexualité, délinquance — sont bien représentés », note Benjamin Teinturier, docteur en sociologie, interrogé dans l’enquête. « Ces sujets qui sont connus pour faire vendre sont bien représentés », ajoute-t-il.
Deuxième constat : le déséquilibre des genres. 70 % des invités sont des hommes, 30 % des femmes. Les femmes sont plutôt interrogées pour raconter des faits divers qu'elles ont vécus ou pour parler de sexualité. La parité n’est pas une priorité, confient d’anciens salariés.
Troisième constat, plus opaque : les placements de produit et les publicités intégrales. Plus d’un quart des vidéos contiennent un placement de produit incarné par Guillaume Pley lui-même. Un autre quart sont des publicités dans leur intégralité : des chefs d’entreprise paient pour être interviewés. Le Monde a obtenu la grille tarifaire. Pour une annonce sponsorisée avec Pley : minimum 17 000 euros. Pour un format « Legend Business » — interview diffusée sur YouTube et les réseaux sociaux — le tarif monte à 62 000 euros.
Les invités les plus représentés ? Les hommes d’affaires et chefs d’entreprise (19 %), essentiellement dans ces vidéos sponsorisées. Un discours sur la réussite individuelle, le mérite, la compétition — « tous les principes du néolibéralisme contemporain », résume Teinturier.
Un média, un homme, une ambition
Legend a été lancé par Guillaume Pley, ancien animateur radio et YouTubeur. En à peine 3 ans, Legend s'est imposé dans le paysage médiatique. La promesse : recevoir tout le monde, sans parti pris. « Je pars du principe qu’il y a du vrai chez tout le monde », affirmait Pley. Une ligne éditoriale officiellement « full bienveillance ».
Mais les témoignages d’anciens salariés — recueillis par Le Monde sous anonymat — racontent une réalité différente. « La ligne édito, c’est Guillaume Pley. Ça dépend de son humeur du jour », explique l’un d’eux. Un autre : « Quand Guillaume a une idée en tête, tu ne peux pas le contredire. Il pense tout mieux savoir que les autres. » Les conditions de travail sont décrites comme très dures : « Très vite, un 35 heures devenait un 55 heures » — pression constante, appels le dimanche, reproches permanents sur les chiffres.
Les goûts personnels de Pley — l’armée, l’admiration pour Donald Trump — imprègnent la ligne éditoriale. Certains sujets, comme la guerre à Gaza, sont évités, selon la source.
L’enquête révèle aussi des pratiques troublantes avec les invités politiques. En décembre 2025, Nicolas Sarkozy — tout juste sorti de prison après sa condamnation dans l’affaire du financement libyen — est reçu pour une interview de 1h48. Selon d’anciens salariés, il a bénéficié d’un droit de regard sur le montage final, pouvant supprimer des passages. Son agent, Manuel Diaz, également investisseur dans Legend, est à l’origine de la rencontre.
Autre cas : Claire Géronimi, invitée fin 2025 pour raconter le viol qu’elle a subi. Elle y évoque son agresseur — un sans domicile fixe centrafricain sous obligation de quitter le territoire — et le procès qui a abouti à une peine de 18 ans. Ce que l’interview ne mentionne pas : Claire Géronimi est vice-présidente de l’Union des Droites pour la République, le parti d’Éric Ciotti, allié du Rassemblement national. Son association, soutenue par le milliardaire conservateur Pierre-Édouard Stérin, est présentée dans un partenariat commercial. La dimension politique de son combat est occultée.
Des pratiques qui interrogent le droit
Le cas Dieudonné est emblématique. L’humoriste controversé a été invité pour une interview de 69 minutes, présentée comme un « droit de réponse » après les propos d’Élie Semoun. Le Monde a consulté une avocate en droit de la presse, qui affirme que « ni la forme, ni la longueur, ni même le contenu ne correspondent aux critères légaux des droits de réponse ». Cette vidéo est la quatrième plus vue de la chaîne avec 6,5 millions de vues.
Le droit de regard accordé à Nicolas Sarkozy — et, selon d’anciens salariés, à d’autres invités — pose également question. Les invités anonymes doivent parfois négocier pour faire supprimer certains passages ou demander le retrait de la vidéo.
« Il n’y a pas d’effort dans l’éditorialisation pour séparer les faits et les opinions », résume Benjamin Teinturier.
La tentation du podcast sans filtre
À un an de l’élection présidentielle de 2027, Legend pourrait jouer un rôle clé. « En 2024, le podcasteur américain Joe Rogan avait boosté la candidature de Donald Trump. En 2027, Guillaume Pley pourrait avoir une influence déterminante », rappelle Le Monde.
📰Source :www.youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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