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PolitiqueÉpisode 2/1

Abstention, mensonges et œuvres volées : la double peine de la France sur l'esclavage

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-11
Illustration: Abstention, mensonges et œuvres volées : la double peine de la France sur l'esclavage
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Le 10 mai 2001, la France pionnière. Le 25 mars 2025, la France abstentionniste.

Retenez ce détail. Le 10 mai 2001, le Sénat vote la loi Taubira. La France devient le premier pays au monde à reconnaître la traite négrière et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Vingt-cinq ans plus tard, le même Sénat écoute le Premier ministre Sébastien Lecornu prononcer des mots justes : « un système monstrueux qui arracha la vie de millions d’êtres ». Les caméras filment. Les têtes acquiescent.

Mais en coulisses, le poison est déjà injecté. Fin mars 2025, sous l’impulsion du Ghana, l’Assemblée générale de l’ONU met au vote une résolution. Son objet : reconnaître l’esclavage comme le crime le plus grave contre l’humanité. La France s’abstient. Avec elle, tous les pays de l’Union européenne. Pas un « non ». Pas un « oui ». Rien. Une absence.

Solange Nadille, sénatrice RDPI de Guadeloupe, ne décolère pas. Interrogée le 10 mai sur le plateau du Dossier, elle lâche : « Nous avons ce sentiment de faire un pas et de reculer de deux pas. » Elle a raison. Comment expliquer qu’une nation qui se dit pionnière dans la reconnaissance de ce crime choisisse le silence quand il s’agit de le qualifier ? La réponse du gouvernement est pire que l’abstention elle-même.

Jean-Noël Barrot justifie l’injustifiable : « pas de hiérarchie des crimes »

Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a donné l’explication officielle. La voici, textuellement : « La France refuse d’établir une hiérarchie entre les crimes contre l’humanité ou de comparer les souffrances. » Une formule qui sent la consultation juridique à trois euros. Solange Nadille la pulvérise en deux phrases : « Il ne s’agit pas de hiérarchiser. Il s’agit de reconnaître 400 ans de crimes. »

L’argument du gouvernement est un classique du déni. On ne compare pas les tragédies. On ne gradue pas l’horreur. Sauf que personne ne demandait de graduation. La résolution ne disait pas « l’esclavage est pire que la Shoah ». Elle disait : ce crime, par sa durée, son ampleur, sa systématicité, mérite la qualification la plus forte. La France a dit non. Ou plutôt, elle n’a rien dit.

C’est une faute politique. Une faute morale. Le même gouvernement qui célèbre la loi Taubira le 10 mai a torpillé sa portée internationale deux mois plus tôt. Les mots du Premier ministre au Sénat — « premier pays à reconnaître » — sonnent creux quand les diplomates français choisissent l’abstention. Solange Nadille résume : « C’est une contradiction. » Et elle l’a dit directement à Lecornu, son ancien collègue à l’Assemblée.

Un ministre du Commerce pour répondre à l’esclavage : l’affront ultime

L’affaire ne s’arrête pas là. Le 8 avril 2025, à l’Assemblée nationale, le député de Guadeloupe et la sénatrice de Guyane interrogent le gouvernement sur cette abstention. Qui répond ? Pas le ministre des Affaires étrangères. Pas la porte-parole du gouvernement. Non. Le ministre du Commerce. Celui qui s’occupe des exportations de fromage et des accords sur le blé.

Solange Nadille est encore sous le choc : « C’est le regard que l’on a. On choisit le ministre du Commerce. Et c’est là que je dis que la France n’a pas compris l’impact que l’esclavage a eu sur nos populations. » Elle a raison de s’indigner. Envoyer le ministre du Commerce répondre à une question sur la reconnaissance d’un crime contre l’humanité, c’est dire aux Outre-mer : vous n’êtes pas une priorité. Vous êtes une formalité administrative.

La sénatrice ne mâche pas ses mots : « C’est une erreur d’appréciation, de jugement. À une telle question, on ne fait pas un ministre du Commerce répondre. » L’erreur, dit-elle, est double. L’abstention d’abord. Le choix du ministre ensuite. Deux claques en une.

150 000 objets volés, 30 restitués : le scandale du Quai Branly

Passons aux actes. En 2017, à Ouagadougou, Emmanuel Macron promet : « D’ici 2022, les conditions seront réunies pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain. » Huit ans plus tard, le bilan est pathétique. Trente objets rendus. Trente. Sur 150 000 pièces d’art africain conservées dans les musées français.

Le musée du Quai Branly — créé par Jacques Chirac, passionné d’arts premiers — en détient la majorité. Et il bloque. « Les musées nationaux bloquent », confirme Solange Nadille. « Certains considèrent que ça fait partie du patrimoine français. » Or, ces œuvres ont été pillées. Volées. Arrachées à leurs propriétaires légitimes pendant la colonisation. Les garder, c’est perpétuer le vol.

Une loi a enfin été adoptée en 2025. Elle permet désormais de restituer des biens spoliés par un simple décret, sans passer par une loi spécifique à chaque objet. La procédure reste lourde : demande de l’État concerné, comité scientifique, commission nationale, avis, décret. Mais c’est un progrès. Un progrès qui a mis huit ans à voir le jour.

Pourquoi tant de temps ? Parce que les conservateurs de musée considèrent ces objets comme inaliénables. Parce que le lobbying des institutions culturelles est puissant. Parce que, au fond, la France n’a jamais vraiment accepté de rendre ce qu’elle a pris. La loi Taubira parlait de crime. Mais les voleurs n’ont pas encore restitué le butin.

Gérard Larcher parle de réparations. Mais lesquelles ?

Le 10 mai, le président du Sénat Gérard Larcher a prononcé une phrase qui a fait mouche : « Les crimes reconnus gagneraient maintenant à être réparés. Il en va du sens de la justice. La réparation peut prendre des formes multiples : symboliques, culturelles, éducatives, sociales, économiques. » Une déclaration courageuse. Mais floue.

Solange Nadille partage l’idée : « La réparation n’est pas forcément financière. Comment réparer un tel crime ? Ça ne se répare pas. » Elle préfère parler d’accompagnement des territoires, de sortie de l’« économie de comptoir », de commerce avec le bassin caribéen. Des propositions concrètes. Mais qui restent des vœux pieux tant que l’État ne met pas d’argent sur la table.

Les collectifs en Guadeloupe, Martinique, Guyane, Réunion réclament des réparations aux « békés », descendants des colons. Solange Nadille tempère : « Je n’aime pas ce terme. Nous devons faire société ensemble. » Elle refuse la division. Mais elle exige le partage des richesses. « Permettre à nos compatriotes ultramarins de travailler sur leur territoire. » La question des réparations reste un champ de mines. Personne n’ose avancer un chiffre. Personne n’ose dire comment.

Macron au Kenya : les mots, toujours les mots

Le 9 mai 2025, Emmanuel Macron inaugure une université à Nairobi. Il déclare : « Ce continent, je ne veux plus que la France le regarde comme un pré carré où les dirigeants d’entreprises auraient tous les droits. C’est fini. Depuis 2017, c’est terminé cette époque. » Encore des mots. Encore des promesses.

Solange Nadille applaudit : « Se déplacer en Afrique et dire cela, c’est reconnaître qu’on doit évoluer. » Mais elle ajoute : « Nous attendons des faits. » Les faits, ce sont les 150 000 œuvres à rendre. Les faits, c’est l’abstention à l’ONU. Les faits, c’est la vie chère dans les Outre-mer. Les faits, c’est le ministre du Commerce qui répond à la place du ministre des Affaires étrangères.

Le 21 mai 2025, une grande cérémonie est prévue à l’Élysée pour les 25 ans de la loi Taubira. Emmanuel Macron sera présent. Que dira-t-il ? Solange Nadille espère « un moment consacré aux territoires », une reconnaissance des « demandes de nos compatriotes ultramarins ». Mais elle sait que les discours ne suffisent plus. La France a un problème de cohérence. Elle parle de réparation, mais refuse de qualifier le crime. Elle promet des restitutions, mais bloque pendant huit ans. Elle envoie des ministres du Commerce répondre aux députés des Outre-mer.

L’affaire commence ici. La suite est édifiante. Et elle n’est pas finie.

Sources

  • Discours de Sébastien Lecornu au Sénat, 10 mai 2025
  • Discours de Gérard Larcher au Sénat, 10 mai 2025
  • Explication de Jean-Noël Barrot sur l’abstention de la France, mars 2025
  • Discours d’Emmanuel Macron à Nairobi, 9 mai 2025
  • Rapport de la commission mixte paritaire sur la loi de restitution des œuvres d’art, 2025
  • Entretien avec Solange Nadille, sénatrice RDPI de Guadeloupe, 10 mai 2025
  • Loi Taubira n° 2001-434 du 21 mai 2001

📰Source :youtube.com

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