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FID de Marseille : l'invitation de Nadav Lapid, symbole des tensions entre art et politique

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-07-12
Illustration: FID de Marseille : l'invitation de Nadav Lapid, symbole des tensions entre art et politique
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Accroche

Une invitation. Un retrait. Une polémique nationale.

Le Festival International du Documentaire (FID) de Marseille devait accueillir Nadav Lapid comme membre du jury en juillet 2026. Douze programmateurs, réalisateurs et producteurs — majoritairement originaires du monde arabe — ont refusé de siéger à ses côtés. Ils ont publié un texte, « Le cinéma est politique », pour expliquer leur décision.

La machine médiatique s’est emballée. Accusations de censure, pressions sur le festival, antisémitisme supposé. Mais selon les signataires, le récit a été déformé. « Toute cette polémique nous a complètement invisibilisés », témoigne Fatima Shérif, programmatrice et fondatrice de festival, dans une vidéo diffusée par la chaîne Paroles d’Honneur.

Que s’est-il vraiment passé au FID ? Et pourquoi cette affaire cristallise-t-elle les tensions qui traversent le cinéma français ?

Les faits

L’histoire ne commence pas en 2026. Selon Fatima Shérif, tout a débuté un an plus tôt. En 2025, le FID avait décidé, de sa propre initiative, de consacrer une programmation spécifique à la Palestine. Chaque matin, pendant une heure, des courts métrages étaient projetés, suivis de débats. Une agora intitulée « La Palestine comme point de départ : comment contraindre l’histoire à changer de direction » avait été organisée.

Mais la direction du festival, raconte Fatima Shérif, leur a confié « qu’ils paniquaient un peu ». La Région Sud (Provence-Alpes-Côte d’Azur) les aurait appelés pour critiquer un « déséquilibre » de la programmation. « Ils n’étaient pas du tout contents qu’il y ait une programmation palestinienne sans présence israélienne », explique-t-elle. La Région n’a pas assisté à l’ouverture du festival.

En 2026, le FID renouvelle son programme palestinien. Fatima Shérif devait participer à un forum sur les archives palestiniennes et la restitution des archives coloniales. Tout se préparait dans le calme. Jusqu’à ce que la direction annonce l’invitation de Nadav Lapid comme membre du jury.

« Nous, on ne savait pas pour le membre du jury, c’était pour un événement », précise Fatima Shérif. « Et nous, ce qu’on dit très simplement : c’est un cadre qui ne nous correspond pas. »

Les douze signataires refusent de participer. Ils ne demandent pas l’exclusion de Lapid. Ils se retirent. « On nous a accusés de faire pression sur le FID, que Nadav Lapid a été obligé de partir, etc. Mais l’histoire est tout autre », insiste-t-elle. « Le FID décide seul qui reste et qui part. Nous, on refuse juste d’être dans ce cadre-là. »

Le cadre, c’est celui de la normalisation. Selon les signataires, inviter un réalisateur israélien aux côtés de Palestiniens crée une symétrie artificielle. « On nous met au même niveau, alors que la situation est complètement asymétrique », explique Fatima Shérif. Nadav Lapid, bien que critique envers son gouvernement, bénéficie de financements israéliens et projette ses films dans des festivals soutenus par l’ambassade d’Israël. « Il dit que le cinéma n’est pas une ambassade, mais en même temps il projette ses films dans des festivals où l’ouverture se fait par la parole de l’ambassadeur israélien et l’ambassade finance le festival. »

La polémique médiatique a ensuite occulté le fond. « On nous a rien demandé, ils ont projeté sur nous ce qu’ils ont voulu », déplore Fatima Shérif.

Le contexte

Le boycott culturel d’Israël n’est pas nouveau. Lancée en 2005 par 170 organisations palestiniennes, la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) vise trois objectifs : la fin de l’occupation et de la colonisation, la fin de l’apartheid, et le droit au retour des réfugiés palestiniens. Elle se présente comme une stratégie de résistance non armée.

En France, le boycott est moins ancré qu’au Royaume-Uni ou aux Pays-Bas. Selon un sondage IFOP, 25 % des Français considèrent qu’il est justifié de viser des artistes français par des appels au boycott en raison de leur soutien présumé à Israël. Mais 80 % estiment que boycotter des artistes israéliens ne contribue pas à la paix (source : CRIF).

Dans le milieu du documentaire, le boycott « gris » existe depuis plusieurs années. Selon les intervenants de la vidéo, aucun film israélien n’est programmé dans les festivals français depuis deux ou trois ans. Mais les institutions culturelles françaises refusent de prendre position officiellement. « Aucune institution culturelle française n’a pris position pour le boycott », affirme Olivier Marbuf, auteur et producteur.

Le collectif La Bassine Sauvage Cinéma, dont fait partie Anna, s’est formé après un festival où le mot « Palestine » ne pouvait pas être prononcé, à l’été 2024. « On a vu que les festivals programment des films palestiniens mais refusent de se positionner politiquement », explique Anna.

La crainte de perdre des subventions publiques freine les prises de position. La Région Sud, qui finance le FID, a déjà fait savoir son mécontentement face à une programmation jugée déséquilibrée. « La normalisation existe depuis très longtemps, mais elle s’est institutionnalisée avec les accords de Barcelone en 1995 », rappelle Fatima Shérif. « C’est cette volonté de cacher le hard power — la colonisation, les massacres — avec le soft power culturel. »

La polémique médiatique

L’affaire a rapidement quitté le cercle des initiés. Des tribunes ont été signées, des accusations de censure ont fusé. Nadav Lapid lui-même est intervenu dans le débat public français, qualifiant les militants pro-palestiniens de « paresseux ».

Pour les signataires, cette polémique a eu un effet pervers : elle a invisibilisé les voix palestiniennes et le génocide en cours à Gaza. « Au lieu que le génocide soit au cœur du débat, on parle de Nadav Lapid », déplore ZB Zber, sociologue palestinien invité sur le plateau.

Le sociologue analyse le phénomène comme l’éclatement de plusieurs « bulles ». La première : l’idée que l’art serait au-dessus de la politique. « On vient à un niveau matérialiste : la politique ne se situe pas à l’endroit bourgeois de la critique artiste, mais à l’endroit de la production », explique-t-il. « C’est un sacrilège énorme parce que le champ de la culture occidentale est construit autour de la figure de l’auteur, du réalisateur. »

La deuxième bulle : la croyance en un débat équitable. « Le boycott rend visible les asymétries à l’œuvre dans le débat », poursuit ZB Zber. « On ne veut pas débattre dans n’importe quelles conditions. » Les signataires refusent une fausse égalité qui, selon eux, ne fait que renforcer le statu quo.

La troisième bulle : l’universalisme abstrait. « On a fait son sort à l’universalisme qui refuse de penser les conditions de production de la parole », ajoute-t-il.

Olivier Marbuf, auteur et producteur, voit dans cette polémique un réflexe de défense d’un privilège. « Les gens qui ont signé pour la défense de Lapid s’en foutent de la Palestine. Ils signent pour protéger la figure de l’artiste, parce que c’est pour eux-mêmes. » Il évoque un « corps blanc de référence » qui se sent décentré. « On leur dit : vous n’êtes plus l’arbitre de la discussion. »

Ce que ça dit de la France

Cette affaire dépasse le simple cas du FID. Elle révèle les tensions structurelles entre liberté artistique et engagement politique dans le milieu du documentaire français.

D’un côté, une tradition qui sacralise l’œuvre et l’artiste, détachée de ses conditions de production. De l’autre, une génération de cinéastes et de programmateurs qui refuse cette séparation. « Le boycott rend visible la chaîne de création : comment on trouve l’argent, comment on produit, comment on diffuse », explique Olivier Marbuf. « C’est un scanner qui montre toutes les étapes. »

La question palestinienne agit comme un catalyseur. « On avait besoin de la Palestine pour peser suffisamment fort pour que quelque chose se passe », estime-t-il. « La Palestine ouvre quelque chose qu’on avait besoin d’ouvrir. »

Mais le chemin est semé d’embûches. La crainte des subventions, la pression des collectivités territoriales, le poids des lobbies — tout concourt à maintenir le statu quo. « Aucune institution culturelle française n’a pris position pour le boycott », rappelle Olivier Marbuf. Aux Pays-Bas, 80 % des institutions culturelles adhèrent au boycott. En France, zéro.

Le débat sur le boycott culturel israélien est devenu omniprésent depuis le 7 octobre 2023, selon plusieurs médias. Mais il reste polarisé. Un Français sur cinq (20 %) estime justifié de manifester devant des salles où se produisent des artistes israéliens (source : IFOP). À l’inverse, une majorité juge le boycott inefficace pour la paix.

Pour les signataires du texte « Le cinéma est politique », l’enjeu est clair : il ne s’agit pas de censurer des œuvres, mais de refuser un cadre politique. « Les règles du boycott sont claires : on ne juge pas le contenu des films, on juge les financements et les institutions », insiste Fatima Shérif. « C’est comme un militant écologiste qui se ferait financer par Total. »

L’affaire du FID de Marseille n’est donc pas un incident isolé. C’est le symptôme d’une transformation profonde du monde culturel français, tiraillé entre son héritage universaliste et les exigences de solidarité concrète. « Il faut faire envie, pas pitié », conclut Olivier Marbuf. « Et construire un nouveau récit de production. »

L’enquête continue.

Sources :

  • Paroles d'Honneur (YouTube) : « BOYCOTT CULTUREL : LA PAROLE aux PALESTINIENS - le FID, la LÉGITIMITÉ du BOYCOTT »
  • IFOP (sondage sur le boycott culturel, 2025)
  • CRIF (sondage sur l’efficacité du boycott, 2025)
  • Radio France (article sur le financement du film « Oui » de Nadav Lapid)
  • Libération (article sur l’omniprésence du boycott culturel en France)

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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