Famille de Philippine : l'État a-t-il failli face à son assassin sous OQTF ?

L'accroche
Un an et demi. Toujours pas de réponse. Pas sur le parcours de l'assassin présumé de Philippine. Pas sur les inspections promises par le ministre de l'Intérieur. Pas sur les raisons pour lesquelles un homme sous OQTF, déjà condamné pour viol, s'est retrouvé libre dans le Bois de Boulogne le 21 septembre 2024.
Cette absence d'explication — cette opacité, cette chaîne de décisions que personne ne justifie — voilà ce que dénonce Virginie Leroy, avocate de la famille, dans Le Figaro cette semaine. Les responsables de ces dysfonctionnements en série doivent s'expliquer, ils doivent être sanctionnés, résume-t-elle.
Le constat ? Implacable. Et il dépasse le seul cas de Philippine. D'autres prénoms s'ajoutent : Liana, dans le Gers. Louis, à Narbonne. Elias, à Paris. Des jeunes vies fauchées, des assassins connus des services, des familles livrées à elles-mêmes.
Les faits
Commençons par le commencement.
Le 21 septembre 2024, on retrouve Philippine Lenoir de Carlan, 19 ans, étudiante, morte dans le Bois de Boulogne. L'autopsie révèle une agression sexuelle, puis un assassinat. Les enquêteurs interpellent Taouab Walid. Marocain, en situation irrégulière, sous OQTF. Il a déjà été condamné pour viol — la peine maximale pour un mineur, précise l'avocate.
Pourtant, ce n'est pas le crime qui cristallise la colère de la famille. C'est ce qui l'a précédé.
Quinze jours avant le meurtre, le juge des libertés et de la détention décide de libérer Taouab Walid. Le magistrat reconnaît pourtant que l'individu « constitue une menace ». Le terme est fort — oui, vous avez bien lu. Malgré cela, il ordonne sa libération.
Le juge avance deux raisons. Premièrement, le préfet ne justifie pas pouvoir obtenir les documents d'expulsion dans les quinze jours. Deuxièmement, l'intéressé « s'est bien tenu » en rétention. Un critère que l'avocate juge être une aberration face à un passé criminel.
« On fait fi de tout son passé criminel et de sa dangerosité réelle », s'indigne Virginie Leroy. « On ne prend comme critère que le fait qu'il s'est bien comporté pendant quinze jours. »
Le plus troublant ? Ni le préfet, ni le procureur n'ont fait appel. Pourtant, un appel aurait permis de le maintenir en rétention. « On avait les moyens de le garder encore quinze jours, on avait les moyens d'interjeter appel », insiste l'avocate.
La suite donne le vertige. Le lendemain de sa libération, les documents de voyage arrivent. Trop tard.
« Un mois sur quatre-vingt-dix jours, un tiers du temps de rétention, on attend pour se rendre compte qu'on fait une demande d'expulsion qui n'est pas valable », détaille l'avocate. « C'est hallucinant. »
Le contexte
Taouab Walid ? La justice française le connaît bien. Condamné pour viol à la peine maximale pour mineurs. Plusieurs expertises psychiatriques, réalisées lors de ce premier procès, attestent de sa dangerosité, selon l'avocate.
Une fois sa peine purgée, il reste en France. L'administration émet une OQTF, mais son exécution traîne. Selon l'avocate, les services accumulent retards, erreurs, inactions.
« On a un individu dangereux, qu'on sait dangereux, et on le lâche dans la nature, il n'y a pas d'autres mots », s'emporte l'avocate. « Sans se préoccuper de son devenir, on est complètement irresponsable. »
La famille de Philippine vit un deuil « complexe, très complexe », confie Virginie Leroy. « Un an et demi, c'est tôt. » Mais cette douleur ne les empêche pas d'agir. Ils sont « très actifs, très au courant », déterminés à ce que la mort de leur fille ne soit pas « complètement gratuite ».
Les autres drames — Liana, Louis, Elias — ravivent la douleur. « Ils ont été très peinés », confie l'avocate. La famille suit ces affaires, consciente que les mêmes erreurs se répètent.
Le traitement judiciaire
Où en est l'enquête ? L'instruction suit son cours. Une reconstitution s'est tenue au Bois de Boulogne la semaine dernière, en présence du suspect, mis en examen pour meurtre et viol. L'avocate l'avait demandée des mois plus tôt.
« Deux heures avec son bourreau », confie-t-elle. « C'est très long. » La famille voulait connaître le chemin de croix de Philippine. La reconstitution devait établir une chronologie précise. L'avocate ne peut en dire plus, tenue par le secret. Mais elle se dit « satisfaite » : cet acte d'enquête va faire avancer les choses.
Le procès est envisagé pour la seconde moitié de 2027. En attendant, l'instruction continue. « Il reste des actes d'enquête », précise Virginie Leroy. « Sur les faits, il n'y a plus vraiment de suspense, mais il faut travailler pour arriver au procès avec un maximum d'informations. »
Mais le volet judiciaire ne suffit pas. La famille veut comprendre comment l'assassin présumé s'est retrouvé libre. Elle réclame une analyse systématique de son parcours pénal et administratif.
« C'est une chaîne longue, complexe, avec plusieurs intervenants. Nous demandons des réponses pas à pas », insiste l'avocate.
L'avocate a demandé à être auditionnée par la commission d'information sur les dysfonctionnements de la justice pénale. C'était mi-juin. Elle attend toujours. Cette commission, créée pour faire la lumière sur les défaillances systémiques, pourrait offrir une tribune.
En parallèle, la famille envisage de porter plainte contre l'État. C'est une réflexion en cours, confirme l'avocate. Elle distingue deux responsabilités : celle de la justice, celle de l'administration — notamment le préfet. « Une condamnation marque les choses, fait avancer la jurisprudence. On a besoin que ça change. »
Pour l'avocate, ce n'est pas qu'une question de sanction. C'est « un chemin indispensable en hommage à Philippine ». La famille veut que les responsables viennent expliquer leurs décisions, « les yeux dans les yeux ».
Ce que ça dit de la France
L'affaire Philippine dépasse le simple fait divers. C'est le symptôme d'un système qui dysfonctionne en série.
Au cœur du problème : l'incapacité des institutions à concilier exécution des OQTF et protection des citoyens. Un homme dangereux, sous OQTF, a été libéré parce qu'un juge estimait que l'administration ne pourrait pas l'expulser à temps. Personne n'a fait appel. Personne n'a accéléré. Personne n'a alerté. Et pourtant.
L'avocate rappelle que les moyens juridiques existaient pour contraindre cette menace, et qu'elle s'est réalisée peu après. « On use de tous les moyens qu'on a », ajoute-t-elle.
Mais on ne les a pas utilisés.
Deuxième pilier du dysfonctionnement : l'opacité. Au lendemain du drame, le ministre de l'Intérieur annonce saisir l'IGA. Une promesse médiatique. Depuis, silence radio.
« Je ne sais même pas si cette inspection a été réalisée », confie Virginie Leroy. « Je ne le sais pas. »
Aucun rapport transmis à la famille. Aucune information filtrée. L'avocate le dit sans détour : « Je demande avec la plus grande fermeté que ces inspections soient réalisées, documentées, honnêtes. »
Troisième problème, structurel : la jurisprudence rend quasi impossible la reconnaissance d'une faute de l'État. « Les conditions de recevabilité sont exorbitantes du droit commun », explique l'avocate. « Il faut faire évoluer ça. »
Et puis la récupération politique. Virginie Leroy dénonce le fait que ces drames sont systématiquement récupérés par les politiques, avec des promesses, mais que rien ne se fait ensuite sur l'analyse et le retour d'expérience.
Les faits parlent d'eux-mêmes. Un homme dangereux, sous OQTF, libéré quinze jours avant d'assassiner une jeune femme. Les institutions avaient les outils pour le retenir. L'administration a commis des erreurs. Le juge a pris une décision contestable. Personne n'a fait appel. Personne ne rend de comptes.
La famille de Philippine continue de se battre. « Une détermination farouche », assure l'avocate. « S'il faut aller les chercher, on continuera à demander. »
L'enquête continue.
Sources
- Le Figaro
📰Source :www.youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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