EXCLUSIF - Comment l'esclavage a forgé les noms et les mémoires des Ultramarins

Des noms qui claquent comme des gifles
- La France abolit l'esclavage. Une victoire ? Pas tout à fait. Les anciens esclaves — hommes, femmes, enfants — n'avaient alors que des prénoms ou des surnoms. Avec l'abolition, ils ont reçu des noms de famille. Des noms souvent ridicules, parfois humiliants. "Monsieur Converti", "Madame Sans Nom". Des noms tirés au hasard, comme des marques au fer rouge.
"La citoyenne FF s'est présentée à nous ce jour et a reçu le nom de Féfé la Fontaine." Un exemple parmi des milliers. Ces noms, attribués par des fonctionnaires, deviennent une nouvelle forme de violence. Une violence symbolique qui perdure encore aujourd'hui. Pourquoi ? Parce que ces noms racontent une histoire. Une histoire de domination, de déshumanisation.
Fanny Glissant, réalisatrice et descendante d'esclaves, le rappelle : "Dans ma famille maternelle, le nom donné était Sucab. Au début, c'était Succube.' Un terme chargé de connotations négatives. Un nom qui stigmatise. 'C'est une communauté d'expérience d'une violence extrême', ajoute-t-elle. Ces noms ne sont pas que des mots. Ce sont des marqueurs sociaux. Des tampons sur le front."
Une mémoire qui commence à bouger
23 mai 1998. Une marche fondatrice a lieu à Paris. Elle marque un tournant. Ce jour-là, des milliers de descendants d'esclaves exigent que l'on honore la mémoire de leurs ancêtres. Plus seulement l'abolition. Mais ceux qui ont souffert. Ceux qui ont résisté.
Serge Romana, fondateur de l'association CM98, est l'un des artisans de ce changement. Depuis, l'association œuvre pour que cette mémoire ne soit plus oubliée. Elle organise des ateliers de généalogie. Elle mène des recherches. Elle transmet.
Aujourd'hui, de plus en plus de descendants d'esclaves cherchent leurs origines. Comment ? Grâce aux tests ADN. Ces tests permettent de retracer des lignées brisées par l'esclavage. Ils offrent une forme de réconciliation avec le passé. "L'accès aux origines est ontologique", explique Fanny Glissant. "Sinon, nous sommes tous orphelins."
Des projets sont en cours pour croiser les ADN des descendants avec ceux des villages africains où leurs ancêtres ont été capturés. Au Bénin, notamment. Un pays clé dans cette quête mémorielle. "66 % de la population guadeloupéenne, martiniquaise et guyanaise est originaire du Bénin", précise Fanny Glissant. Un chiffre qui résonne comme un appel à la mémoire.
Aimé Césaire, le poète résistant
Aimé Césaire est mort le 17 avril 2008. Poète, homme politique, penseur. Il a fait de la langue française une arme. Une arme pour dire l'indicible. Pour dénoncer le colonialisme. Pour revendiquer une identité noire, fière et puissante.
"La langue poétique est la seule qui permet d'exprimer la complexité de l'homme", disait-il. Une langue précise. Exigeante. Chaque mot choisi avec soin. "La solitude ouvrira de minuscules fenêtres sur la belle amitié radiophonique des nombres." Une phrase qui résume son génie. Sa capacité à transformer la poésie en acte politique.
Pour Fanny Glissant, Césaire représente une génération. Une génération d'écrivains, de penseurs, de militants. "C'est le congrès des artistes et des écrivains noirs qui se tient à Paris à la Sorbonne", explique-t-elle. Césaire, mais aussi Édouard Glissant, Frantz Fanon, Léopold Sédar Senghor. Des figures qui ont pensé ensemble des concepts clés : anticolonialisme, négritude, créolisation.
La médecine traditionnelle, un héritage menacé
En Nouvelle-Calédonie, près de 75 % de la flore est endémique. Les Canaques utilisent ces plantes depuis des générations. Pour guérir. Pour apaiser. "C'est notre identité, c'est notre patrimoine", explique Louise, une tradipraticienne. Elle perpétue ce savoir au sein de sa famille. Mais elle craint que cet héritage ne disparaisse.
La médecine moderne s'impose. Les traditions reculent. Pourtant, la médecine occidentale puise largement dans ces connaissances ancestrales. Les plantes utilisées par les tradipraticiens sont souvent à la base des médicaments que nous consommons aujourd'hui.
Fanny Glissant, qui a grandi dans une culture où les plantes médicinales sont omniprésentes, témoigne : "Ma grand-mère guyanaise me faisait un grog au citron, au rhum et à la cannelle pour faire tomber la fièvre." Un remède simple, efficace. Mais aujourd'hui, la défiance envers la médecine traditionnelle grandit. Une méfiance alimentée par la modernité et le manque de connaissances.
"Ce n'est pas tant la plante qui fait peur, c'est la méconnaissance", explique Fanny Glissant. Il faut expliquer. Transmettre. C'est là que réside la noblesse de la pédagogie. En Nouvelle-Calédonie, certains hôpitaux intègrent désormais des tradipraticiens. Une coexistence qui permet de mieux connaître les plantes. Celles qui soignent. Celles qui peuvent être dangereuses.
Le Bénin, gardien de la mémoire
Le Bénin revient souvent dans les propos de Fanny Glissant. Pourquoi ? Parce que ce pays joue un rôle clé dans la mémoire de l'esclavage et des cultures africaines. Un grand musée de l'esclavage est en construction. Un musée des cultures vaudou. Un musée du royaume du Dahomey.
"Le Bénin revendique une histoire commune avec nous, la diaspora de l'Atlantique", explique Fanny Glissant. Une histoire lourde. Mais aussi une histoire de résistance. De fierté. Le Bénin devient un lieu de mémoire. Un lieu où l'on peut enfin rendre hommage à ceux qui ont souffert. À ceux qui ont combattu.
Pour Fanny Glissant, le Bénin est aussi une source d'inspiration. Une preuve que l'on peut se réapproprier son histoire. "Le coton aujourd'hui est surexploité, très subventionné aux États-Unis", explique-t-elle. Mais au Bénin, des producteurs locaux travaillent cette fibre de manière libre et digne. Une manière de renouer avec une histoire longtemps marquée par l'exploitation.
L'enquête continue. Les noms donnés en 1848 racontent une histoire. Une histoire d'humiliation, mais aussi de résistance. Les descendants d'esclaves cherchent aujourd'hui leurs origines. Ils veulent comprendre. Ils veulent transmettre. Le dossier est loin d'être clos. La mémoire, elle, est en construction.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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