Diaryatouba : 35% des excisions sont médicalisées – et personne ne bouge

1. Le cri de Sakilé — l'excision à 8 ans sans un mot d'explication
Huit ans. L'âge de l'innocence. Dans le village de Sakilé, en Guinée, on ne lui a rien expliqué. « Tout est tabou. La sexualité, l'excision, c'est la pudeur. On ne dit rien, on ne verbalise rien. » Ce matin-là, on lui demande simplement d'accompagner une dame venue voir sa grand-mère. Elle se retrouve dans la nature avec quatre autres femmes. « Il y en a deux qui tiennent le pied, d'autres qui tiennent la main, où on me casse sur les arbres de la nature pour que je ne voyais pas ce qui s'est passé. » On lui arrache une partie d'elle-même. Sans anesthésie. Sans explication. Le cri qu'elle pousse ce jour-là, elle ne l'oubliera jamais. « Le cri m'a toujours résonné encore dans mes oreilles parce que c'était quelque chose qu'on m'arrachait sans m'expliquer ce qu'on m'enlevait. »
Pourquoi ? Parce que dans cette culture, la petite fille n'a pas de corps à elle. Son corps appartient à la famille, à l'honneur, au futur mari. L'excision est un passage obligé, un sésame pour le mariage. On ne questionne pas. On subit. Diaryatouba grandit entourée de 31 demi-frères et sœurs, dans une famille polygame. Son père a quatre femmes. Elle vit chez sa grand-mère, loin de l'école. Très loin des livres. « Je ne savais ni lire ni écrire, j'étais vraiment livrée à moi-même. » Elle ne parle que le peul. Pas un mot de français. À 13 ans et demi, on la marie. Par téléphone. Son futur mari a 43 ans, vit aux Pays-Bas, a déjà plusieurs épouses. Il n'est même pas présent le jour du mariage religieux. « On me disait qu'il fallait que je dise que j'étais d'accord. En même temps, je ne savais pas, les 13 ans et demi, on sait ce que nos parents nous disent. »
Son père hésite. Il cède quand l'homme promet de faire venir un des frères de Diaryatouba en Europe. Un échange : une fille contre une chance pour un fils. Le mariage est scellé. Diaryatouba reçoit des papiers falsifiés — elle est mineure, on la fait passer pour majeure. Elle embarque pour Rotterdam. Elle a 14 ans. Elle ne sait pas ce qui l'attend.
2. Mariée de force à 13 ans — le piège hollandais
Rotterdam. Un appartement propre. Des beaux quartiers. Mais derrière la façade, l'enfer. « Dès la première nuit, ça a été des conditions très difficiles, on peut dire que c'est des viols. » Son mari la traite en femme prête à tout. Elle n'est qu'une enfant. Il ne prend pas le temps. Il la frappe. Il la force. Il la contrôle. « Il me disait : "Tu es vierge. Après il me dit : tu n'es pas vierge mais je ne vais pas dire à ta famille. Par contre il faut que tu fasses tout ce que je te dis, sinon je te renverrai dans ton pays." » Le chantage à l'honneur. La menace du déshonneur. Sa mère serait répudiée. Sa famille humiliée. Elle se tait.
Les violences deviennent quotidiennes. « Je préparais, c'était un peu à bon, ils me battaient. Je ne faisais pas les menaces comme ils voulaient, ils me battaient. » Elle perd ses grossesses dans des conditions atroces. À quatre mois, elle ne sait même pas qu'elle est enceinte. Elle cherche de l'aide, personne ne comprend. Elle ne parle pas le hollandais. Elle est isolée. Son mari lui ment sur tout : il prétend être fonctionnaire européen, il est marabout. Il n'a pas la nationalité, il ne peut pas la régulariser. Il jongle entre elle et une autre femme à Amsterdam. Et quand il ne sait plus quoi faire, il l'envoie dans un camp pour réfugiés mineurs. Trois semaines. Elle doit inventer une histoire de guerre pour obtenir l'asile. « Il s'est rendu compte que si je restais dans ce camp, il allait me perdre. Il m'a dit : "Tu quittes ici, je te donne tes papiers." » Elle retourne avec lui. Elle est enceinte. Elle le perd de nouveau. « Je me suis laissée aller, je montais jusqu'à 140 kilos. Quand tout le monde dormait, je mangeais. J'étais vraiment dans le désespoir. »
Pendant quatre ans, elle vit dans la terreur. La terreur d'être renvoyée en Guinée. La terreur du déshonneur. La terreur de ne pas survivre à une nouvelle grossesse. « À l'époque, j'avais énormément peur que tout le monde disait : "Mais il t'a fait venir jusqu'à là-bas, il t'a renvoyé dans ton pays, et pas t'as déshonoré ta famille." » Elle ne pense pas à elle. Elle pense aux autres. Aux regards. À sa mère. À la honte. C'est le piège parfait : la violence est verrouillée par la culture, la langue, l'isolement, l'illettrisme.
3. L'illettrisme comme arme — « l'illettrisme tue les femmes »
Un oncle en France voit la situation. Il alerte la famille. Des réunions ont lieu. Mais personne n'ose intervenir. « Quand on est victime de violence, victime de culture, de certains points de culture, de tradition, c'est difficile de prendre la décision. Il faut du temps pour que le cerveau mécanise, il faut du temps pour qu'on a les déclics. » Le déclic arrive aux Lilas, en Seine-Saint-Denis. Son mari l'a emmenée en France, dans un appartement insalubre. Pas d'eau chaude, électricité aléatoire. Il la bat toujours. Un jour, il part en Afrique. Elle reste seule. Elle allume la télévision. Elle tombe sur une émission où une femme marocaine témoigne des violences conjugales qu'elle a subies. « Je me suis identifiée sur son histoire, son parcours. »
Elle ne sait pas lire. Elle écrit « AS » sur un bout de papier — pour « assistance sociale ». Elle montre le mot à une voisine. « Va à l'Amérique », lui dit la voisine, croyant qu'elle parle du pays. Elle passe tous les jours devant la mairie sans savoir que c'est la mairie. Elle finit par y entrer. Deux heures à l'accueil. La dame rigole : « AS, je ne sais pas c'est quoi. » Puis elle comprend : assistance sociale. Elle insiste. Elle est reçue. « J'ai parlé de français très, très, très mal. Elle m'a dit : "Je vais faire ce que je peux, mais je ne vous garantirai rien." » Mais c'était immense espoir. « Autre vie est possible, une autre construction, peut-être une nouvelle étape. »
Les services sociaux la prennent en charge. Elle signe un contrat de six mois. Elle apprend à lire et à écrire comme un enfant. « Grâce au service social, aux assistants sociaux et une éducatrice où j'étais placée dans un foyer jeune travailleur, j'apprenais à décoder comme les enfants. » Elle voit une psychologue. Elle fait des bilans de santé. Elle apprend la couture. « L'illettrisme, c'est ce qui a causé énormément de problèmes dans mon parcours. Quand on sait ni lire ni écrire, quand on dit "c'est toi, c'est toi", ça veut dire que notre cerveau est déconnecté. » Elle en est convaincue : « L'illettrisme tue les femmes. » Parce que sans les mots, on ne peut pas demander de l'aide. On ne peut pas comprendre ses droits. On ne peut pas dire non.
4. Le déclic télévisé — la reconstruction par les mots
Elle publie un livre en 2015 : On m'a volé mon enfance. « Ce livre a permis de dire ce que j'avais à dire. Maintenant ça n'appartient pas que moi, ça appartiendra à toutes celles et ceux qui le liront. » Elle ne porte pas plainte. Elle ne veut pas de vengeance. « Je lui dis que le pardon, je l'avais déjà fait. Je n'ai pas fait pour lui, j'ai fait pour moi-même, pour aller de l'avant. » Son ex-mari l'a appelée cinq ans plus tard pour lui demander pardon. Elle avait déjà pardonné. « La meilleure vengeance, c'est quand quelqu'un vous a mis par terre et qu'il voit que vous brillez. »
En 2018, elle reçoit le prix Courage L de France, décerné par la région Île-de-France. En 2022, elle est nommée chevalier de l'Ordre national du mérite. « Immense fierté. Être honorée par un pays comme la France, c'était un honneur, c'était aussi un plaisir. » Elle ne s'arrête pas. Elle crée l'association Espoir et Combat de Femmes. Elle devient conseillère municipale à Romainville. Elle accompagne des femmes victimes de violences. Elle les écoute. Elle les aide à sortir de l'isolement. « Je me suis dit que ce que je veux, c'est ce que tout le temps et tous les jours les femmes vivent. Le patriarcat est ancré partout dans le monde. Ici en France, on est aux troisièmes générations. Ce n'est pas pour autant qu'il n'y a pas de femmes qui meurent tous les jours sur les coups de leur conjoint. »
Les chiffres du ministère de l'Intérieur donnent raison à son combat : en 2024, 272 400 victimes de violences conjugales ont été recensées en France. Un chiffre quasi stable par rapport à 2023. Derrière chaque chiffre, une femme. Parfois une fillette. Diaryatouba reçoit des témoignages de jeunes filles qui craignent d'être excisées ou mariées de force lors de voyages familiaux en Afrique. « Des parents pendant 10 ans, 11 ans ont tout fait pour protéger leur petite fille de l'excision. Mais ils arrivent au pays, ils se retrouvent dépassés par la famille. » Elle les conseille : faites un certificat médical avant de partir, menacez de poursuites pénales. « Faites la pression sur la famille pour que vos enfants ne soient pas excisées. »
5. L'association Espoir et Combat de Femmes — un réseau de survie
L'association qu'elle a fondée est un refuge. Accueil, écoute, accompagnement. « Je me suis dit que créer une association, c'est venir en aide à toutes ces femmes-là. C'est pour dire : "J'étais comme vous, je m'en suis sortie." » Mais elle ne se contente pas d'aider les victimes. Elle veut changer les mentalités. Et pour cela, elle insiste sur un point crucial : impliquer les hommes. « Il n'y a aucune société qui va avancer sans les hommes. Malheureusement et heureusement. Il faut l'éducation à la mixité. » Elle est lucide : l'excision est aussi un marché matrimonial. « Le jour où l'homme dira "je veux une femme qui n'a pas été excisée", on aura réglé le problème. » Mais les hommes sont pris en otage, dit-elle. « Ils sont pris en otage quand ils ont une femme qui n'a pas de plaisir. Quand une femme a été traumatisée, ce traumatisme infuse toute la vie quotidienne. » Alors elle alerte, sensibilise, mobilise. Elle va dans les écoles, dans les associations, dans les médias. Elle témoigne sans relâche.
Elle parle aussi de reconstruction chirurgicale. Elle-même a entamé une démarche de réparation, mais ne l'a pas menée à terme. « C'est quelque chose de très douloureux. Quand on a vu ça, c'est difficile d'aller retourner dans tous ces endroits qu'on nous a déjà abîmés. » Elle encourage les femmes qui le souhaitent, mais avec un préalable : « Avant de faire la réparation, il faut d'abord réparer le corps, parce que le corps a tellement subi des traumatismes, on peut parer l'esprit. Il faut d'abord que la tête soit soignée. » Elle insiste sur la nécessité de connaître le type d'excision subi, car la réparation diffère. Les médecins sont aujourd'hui équipés d'équipes pluridisciplinaires — psychologues, sexologues, chirurgiens. Mais le chemin est long.
6. La médicalisation de l'excision — le nouveau front
En 2004, Diaryatouba co-signe un article dans Le Monde pour dénoncer la médicalisation de l'excision. Vingt ans plus tard, le problème a empiré. En 2023, elle se rend en Guinée. Elle constate que l'excision continue, mais désormais dans des cabinets médicaux. « Les médecins disent : "C'est moins douloureux, c'est plus discret, c'est plus propre, hygiéniquement parlant." » Ils arrivent à convaincre les parents. « Continuez, parce que c'est notre pratique. Et surtout, chacun attend que ce soit l'autre qui arrête. La première personne qui arrête, c'est celle qui a trahi. » Résultat : 35% des excisions sont aujourd'hui médicalisées. Un tiers des mutilations sexuelles féminines sont pratiquées par des professionnels de santé. Avec des gants. Sous anesthésie locale. Dans des cliniques. Le crime devient aseptisé.
Pour Diaryatouba, c'est un scandale. « Je trouvais ça tellement scandaleux que j'ai mobilisé toutes les associations qui agissent contre l'excision ici en France pour dénoncer ça collectivement. » Un événement a été organisé : « Non à la médicalisation de l'excision ». Un appel lancé à l'opinion publique. Mais les voix portent-elles assez loin ? En France, la loi interdit l'excision, y compris médicalisée. L'excision est un crime, passible de 15 ans de réclusion. Mais dans les pays où elle est pratiquée, les médecins contournent la loi en invoquant l'hygiène et la discrétion. Et les familles, prises dans le piège de la tradition, continuent. « On ne parle pas de choix, on parle juste de ce qu'ils diront les autres, l'honneur. »
Diaryatouba ne baisse pas les bras. « La reconstruction est toute une vie. Le message qu'on passe, aujourd'hui si je continue de témoigner, je n'aurais plus du tout parlé de cette histoire parce que j'en ai assez parlé. Mais je me dis qu'on n'en parle jamais assez, parce qu'il y a une femme qui peut nous écouter, une jeune fille qui se pose des questions, une autre qui est désespérée. » Elle conclut : « Ce n'est pas nos histoires qui sont importantes, c'est ce qu'on a fait de ce qu'on a vécu. » Elle a transformé l'horreur en combat. Mais le combat est loin d'être terminé. Tant qu'un médecin en Guinée — ou ailleurs — brandira un scalpel pour mutiler une fillette au nom de la tradition, Diaryatouba sera en première ligne. Et la France, qui l'a honorée, doit regarder ce qui se passe dans ses anciennes colonies. Et agir. À suivre.
Sources
- RFI – Interview de Diaryatouba, émission « Des femmes, des combats », 2025. (Transcript fourni.)
- Le Monde – Article de 2004 co-signé par Diaryatouba sur la médicalisation de l'excision.
- Ministère de l'Intérieur – Statistiques 2024 sur les violences conjugales : 272 400 victimes enregistrées.
- Association Espoir et Combat de Femmes – Données internes sur les témoignages reçus et les actions de terrain.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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