Code Noir : la France a gardé la loi esclavagiste de 1724 – un député la tue
28 mai 2026 : trois cents ans de honte juridique s'effacent
Max Matzaam ne porte pas un long texte. Un article premier, un article deux. Rien de plus. Et pourtant.
Le 28 mai, à 9 heures, ce député Liot de la troisième circonscription de Guadeloupe prendra la parole dans l'hémicycle pour abroger le Code Noir. Promulgué en 1724 sous Louis XV, ce n'est pas une ordonnance oubliée : c'est un corpus de textes royaux qui codifiait l'esclavage dans les colonies françaises. Il définissait l'esclave comme un "bien meuble". Il autorisait le fouet, le marquage au fer rouge, la mutilation, la mort. Le maître pouvait disposer de l'esclave "comme bon lui semblait". C'était la loi.
"Hier, en commission des lois, j'ai senti un silence", raconte Matzaam. "Un silence de respect. Mais aussi d'horreur. Parce que quand on sait qu'à l'époque on pouvait être vendu, fouetté, tué... et que ce texte existe encore aujourd'hui... c'est vertigineux."
Le vote en commission a été unanime. Tous les groupes, de LFI au RN, ont approuvé l'abrogation. "Il y avait des nuances, bien sûr, mais sur le fond, une belle unanimité", précise-t-il.
Le 28 mai, c'est la niche parlementaire du groupe Liot. Le texte de Matzaam passe en premier. Il devrait passer sans difficulté majeure. Et pourtant.
Pourtant, la question taraude : comment un texte pareil a-t-il pu traverser cinq Républiques, deux abolitions, deux siècles de révolution juridique ?
La réponse est dans l'histoire. Et dans l'oubli.
1724-1848 : le code qui ne meurt jamais
La Convention révolutionnaire abolit l'esclavage en 1794. Portée par les idéaux de liberté et d'égalité, elle proclame l'abolition dans toutes les colonies. Mais elle n'abroge pas le Code Noir. Pourquoi ? "Les hommes de la Révolution pensaient que l'esclavage étant aboli, le code n'avait plus de raison d'être", explique Matzaam. "Ils ne se sont pas préoccupés de l'abroger formellement."
Erreur fatale.
En 1802, Napoléon Bonaparte rétablit l'esclavage. Il ne s'embarrasse pas d'un nouveau code : il dit simplement que l'esclavage est rétabli "selon toutes les modalités antérieures". Autrement dit, le Code Noir revit. "Cela prouve que dans la tête du législateur, le code n'avait jamais été aboli", insiste Matzaam. "Il était simplement en sommeil."
En 1848, le décret d'abolition met fin à l'esclavage. Définitivement. Les esclaves sont libérés, les propriétaires indemnisés — 126 millions de francs-or versés aux colons pour la perte de leur "bien meuble". Les anciens esclaves, eux, ne reçoivent rien.
Mais le Code Noir reste.
"On s'est préoccupé des propriétaires, pas du code", constate amèrement le député. "Les esclaves étaient sujets d'un non-droit. On les considérait comme des meubles. Alors le code, on l'a oublié. Mais juridiquement, il existe toujours."
Ce n'est pas une erreur de procédure. C'est un trou noir juridique. Ce texte a survécu 178 ans après l'abolition. 178 ans. Cinq Républiques. Deux guerres mondiales. La décolonisation. L'Union européenne. Personne n'a pensé à le retirer des archives.
Jusqu'à aujourd'hui.
Réparations, chlordécone, silence d'État – le rapport qui fâche
Matzaam ne s'arrête pas à l'abrogation. Son texte prévoit un article 2 : il demande au gouvernement de remettre un rapport au Parlement dans les deux ans sur "les suites à donner". Traduction : les réparations.
"Cet article a fait beaucoup de débats en commission", reconnaît-il. "Certains collègues voulaient qu'on aille plus loin, qu'on parle immédiatement d'indemnisation. Moi, je pense que ce n'est pas dans une loi d'abrogation qu'on peut régler ce problème. Mais il faudra en parler. Il faudra des réparations."
Les chiffres donnent le vertige. En 1848, l'État a indemnisé les propriétaires d'esclaves à hauteur de 126 millions de francs-or. Aujourd'hui, des associations et des chercheurs actualisent cette somme — certains parlent de plusieurs dizaines de milliards d'euros. "Je n'ai pas fait le calcul volontairement", esquive Matzaam. "Mais il faudra s'asseoir un jour et trouver un compromis pour vivre ensemble."
Il établit un lien direct entre l'esclavage et les injustices contemporaines. Il cite le chlordécone — ce pesticide extrêmement cancérigène utilisé dans les bananeraies des Antilles jusqu'en 1993. "Cette molécule est interdite aux États-Unis, interdite en France hexagonale. Mais aux Antilles, on continue de l'épandre. Et ce sont les mêmes propriétaires terriens, les héritiers des planteurs, qui vont à l'Élysée et obtiennent des dérogations."
Les chiffres sont implacables. Le taux de cancer de la prostate en Guadeloupe et en Martinique est le plus élevé de France. Le cancer du sein, des ovaires explose. "Toutes les études scientifiques le prouvent, insiste Matzaam. C'est une continuité. L'esclavage a créé un système de domination. Le chlordécone en est la version moderne. Et l'État signe les autorisations."
Ce n'est pas une coïncidence. C'est une structure.
Macron, 25 ans de loi Taubira – le discours qui change tout
Emmanuel Macron a compris l'enjeu, dit Matzaam. Le 21 mai 2026, le président prononce un discours pour les 25 ans de la loi Taubira. Cette loi, adoptée en 2001, reconnaît la traite négrière et l'esclavage comme crime contre l'humanité — une avancée majeure, mais elle n'a pas abrogé le Code Noir. Il aura fallu vingt-cinq ans de plus.
"Le président m'a dit chemin faisant qu'il était favorable à l'abrogation", raconte le député. "C'est important qu'il le dise officiellement aujourd'hui."
Macron annonce son soutien à la proposition de loi. Geste politique fort. Il prépare sa dernière tournée aux Antilles, prévue pour la fin de l'année. Abroger le Code Noir avant ce voyage, c'est envoyer un signal aux populations d'outre-mer.
Mais le député ne se fait pas d'illusions. "Le président sent bien qu'il y a un enjeu. Si nous voulons être un peuple dans un moment où les choses sont si difficiles, où il y a des guerres, de la précarité, des divisions basées sur un individualisme effréné... ce n'est pas ce que nous attendons d'une République qui veut se souder."
Le discours de Macron est très attendu. Il devra répondre à une question simple : après avoir reconnu le crime, que fait-on pour réparer ?
Valladolid et la matrice du crime
Avant le Code Noir, il y a la controverse de Valladolid. Ce débat théologique du XVIe siècle oppose des religieux espagnols sur la nature des peuples indigènes d'Amérique. Max Matzaam le cite : "Il existe une catégorie d'individus à la peau sombre qui grimpent encore aux arbres comme des singes, résume-t-il en reprenant les arguments esclavagistes. Ceux-là, on peut les mettre en esclavage."
Cette idéologie raciste est le fondement du Code Noir. Elle n'a pas disparu avec l'abolition. Elle s'est transformée. "Être né dans la matrice d'un crime, c'est vertigineux, dit le député. La loi Taubira a reconnu l'esclavage comme crime contre l'humanité. Mais nous, les descendants, nous sommes nés dans cette matrice. Cela a des conséquences sur notre construction individuelle et collective."
Le silence est l'une de ces conséquences. "Le passé ne passe pas, constate Matzaam. Et pour combler ce vide, il y a le silence. Les jeunes, dans les diasporas, en Guadeloupe, à l'étranger, ils sentent qu'il manque quelque chose. Un ciment. Une trace."
L'abrogation du Code Noir brise ce silence. Elle dit officiellement que ce texte n'a jamais dû exister. Une tache dans l'histoire de la République. Et le moment de tourner la page.
Mais une page, cela se tourne. Cela ne se déchire pas.
Le 28 mai, et après ?
L'adoption est quasi certaine. L'unanimité en commission des lois le garantit. Pourtant, l'abrogation n'est que le début.
"Nous avons grandi avec l'idée que nous étions noirs, que nous avions la peau sombre, et que cela justifiait notre condition", rappelle Matzaam. "Ce racisme structurel, il est toujours là. Dans le chlordécone. Dans les inégalités économiques. Dans le traitement médiatique des outre-mer."
Le rapport gouvernemental prévu dans les deux ans devra aborder ces questions. Réparations financières, symboliques, mémorielles. Le député reste prudent. "Chacun mène son petit combat pour la mémoire. Le CM98 travaille sur un mémorial qui ouvrira l'année prochaine. Mais il faut construire. Construire ce territoire."
La France a gardé le Code Noir pendant 302 ans. Elle s'apprête à l'abroger. C'est une victoire. Et pourtant.
Le dossier est loin d'être clos. Les descendants d'escl
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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