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Hôpital sous-traité, État hors-la-loi : les deux scandales des services publics

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-07-10
Illustration: Hôpital sous-traité, État hors-la-loi : les deux scandales des services publics
© YouTube

Six minutes cinquante. C’est le temps qu’une employée d’Onet a passé à nettoyer une chambre d’hôpital. Quinze minutes seraient nécessaires, selon les experts. Et dans une sous-préfecture française, une jeune femme remplace un fonctionnaire absent pour 580 euros par mois. — 35 heures par semaine, sans droit du travail. L’enquête de Cash Investigation, diffusée sur France 2 avant la crise sanitaire, documente deux dérives majeures. La sous-traitance du bionettoyage hospitalier. Et le détournement massif du service civique.

Les faits — une infiltration dans le ventre de l’hôpital

C’est une salle de formation, quelque part dans le Nord. Marie, journaliste de Cash Investigation, s’y présente avec une caméra cachée. Autour d’elle, cinq candidates. Leur future mission ? Nettoyer les chambres du centre hospitalier de Valenciennes — l’un des trente plus grands hôpitaux de France, avec 5 000 salariés.

La formatrice, infirmière hygiéniste diplômée, annonce d’emblée : « Je vais passer sur l’hygiène hospitalière parce qu’on aura pas le temps de tout faire. » Le programme prévoit normalement 14 heures de formation. « Là, je vais vous faire un peu dans 7h parce qu’on est un peu dans l’urgence », explique-t-elle, selon la vidéo diffusée par Cash Investigation.

Sept heures. C’est tout.

Les nouvelles recrues doivent même acheter leurs propres chaussures de sécurité. Une seule tenue de travail est fournie, au lieu des onze prévues. La blanchisserie est à la charge des employés. — La formation terminée, la journaliste intègre l’équipe d’Onet, numéro 1 français de l’hygiène et fort de 45 000 employés.

Très vite, le quotidien frappe. Les agents cherchent des balais qui n’existent pas. Les lavettes sont usées jusqu’à la trame. « On fait comment pour bosser sans balai ? » demande une collègue. La réponse : se débrouiller.

Le chronométrage d’un nettoyage de chambre, effectué par une employée expérimentée, donne le vertige. Six minutes et cinquante secondes. Loin des quinze à vingt minutes que les experts jugent incompressibles. « Si on a moins de temps, logiquement on va oublier des endroits », explique le Dr Pierre Parnex, du Centre d’appui pour la prévention des infections associées aux soins (CPIA), joint par l’émission. « Quand le patient suivant va arriver, il va rester certaines bactéries. »

Un geste anodin, filmé par la caméra de la journaliste, illustre le problème. L’employée nettoie une surface, puis touche le rideau d’un patient avec ses gants. Elle change ses gants pour la chambre suivante — mais ses balais, déjà contaminés, transmettent les germes au nouveau matériel, puis au mobilier de la pièce suivante. D’une chambre à l’autre, la contamination se propage.

Rachel Dutrche, infirmière hygiéniste interrogée par Cash Investigation, regarde les images. « Moi, j’ai jamais vu ça de ma carrière qui est déjà assez longue », confie-t-elle.

Les conséquences sanitaires sont documentées. Une étude de l’université d’Oxford, publiée en 2017 et citée par l’enquête, établit que les hôpitaux ayant sous-traité le nettoyage présentent un taux de staphylocoque doré 15 % plus élevé que les autres. Quinze pour cent. — Un chiffre que les responsables du programme PHARE — lancé par le ministère de la Santé en 2011 pour réduire les coûts — n’ont peut-être pas anticipé.

Pourtant, le directeur logistique du CH de Valenciennes, Fabrice de Coursel, interrogé par l’émission, assume le choix de l’externalisation. « En donnant le marché du bionettoyage à une société sous-traitante, vous avez économisé combien ? » demande la journaliste. « Je sais pas, c’est plusieurs centaines de milliers d’euros sûrement », répond-il.

Économie réalisée sur les produits de nettoyage ? 45 %, selon les documents du programme PHARE que cite l’enquête. — Un gain pour le budget hospitalier. Un risque pour les patients.

Quant à Marie, la journaliste infiltrée, elle a été remerciée au bout de quatre jours. — « On a un reclassement à faire, on est obligé d’arrêter quelques CDD », lui annonce sa chef d’équipe. La note interne, dont Cash Investigation a obtenu une photo, stipule : « Maurice Marie, ne pas rappeler, même si vous êtes en manque de personnel. » — Un message clair.

Le contexte — l’État et ses « volontaires » low cost

Deuxième volet de l’enquête : le service civique. Un dispositif créé en 2010 par la loi portée par Nicolas Sarkozy. Le principe : offrir aux jeunes de 16 à 25 ans une mission d’intérêt général, indemnisée environ 580 euros par mois, en échange d’un engagement citoyen. — En théorie, il ne doit pas remplacer un emploi.

La réalité, documentée par Cash Investigation, est tout autre.

En 2019, 82 866 jeunes étaient en service civique. 36 % d’entre eux — près de 30 000 — travaillaient dans des services publics : préfectures, Pôle Emploi, ministères. Chez Pôle Emploi, 5 003 volontaires officiaient en 2019, soit 9 % des effectifs de l’organisme.

Le directeur général de Pôle Emploi, entendu par les députés fin 2017, a reconnu que les services civiques servaient à compenser la suppression des contrats aidés décidée par le gouvernement. Une déclaration publique que Cash Investigation a retrouvée.

Pour vérifier, l’équipe de l’émission a infiltré une journaliste — Manon Bachelot — comme volontaire dans une sous-préfecture. Le constat est accablant. 35 heures par semaine, 580 euros par mois. Elle remplace une contractuelle absente depuis six mois — et une partie des missions d’un fonctionnaire en arrêt maladie.

« Dans mon service, sur cinq, on est deux absents depuis plus de six mois, pas remplacés », lui confie une responsable RH désemparée, sous caméra cachée. « On fait des heures à n’en pouvoir plus, qui ne sont pas payées. » Les services civiques, ajoute-t-elle, « sont utilisés comme des contractuels low cost ».

Les offres de mission sur le site officiel du service civique confirment la tendance. « Appui à la gestion événementielle », lit-on. Une mission que Maud Simonet, sociologue à l’Université Paris Nanterre, interrogée par l’émission, analyse comme « très loin d’une mission de service civique. » La loi interdit pourtant explicitement ce type de substitution : un service civique ne peut remplacer un salarié ou agent public moins d’un an après son départ.

Pourtant, 93 % des points numériques en préfecture sont tenus par des services civiques, selon les données recueillies par Cash Investigation. Le plan « Préfecture Nouvelle Génération », mis en œuvre entre 2016 et 2018, a supprimé 1 300 postes de fonctionnaires. — 1300 départs, 93 % de services civiques aux bornes.

Gabriel Attal, alors secrétaire d’État à la Jeunesse et à l’Engagement, a été interrogé par l’équipe de Cash Investigation. Sa réponse est sans ambiguïté sur le principe : « Les services civiques ne servent pas à se substituer à l’emploi et à compenser des suppressions de poste. » Mais quand la journaliste lui décrit la situation de sa consœur infiltrée — 35 heures par semaine, 580 euros, remplacement d’un fonctionnaire et d’un contractuel — il reconnaît : « Typiquement, on est dans une dérive. » Et ajoute : « Ce n’est pas légal. »

Alors, l’État retire-t-il des agréments aux services publics qui enfreignent la loi ? « J’ai pas d’exemple là », répond Attal. Puis : « Je crois pas qu’on ait déjà retiré d’agrément à un service public. » — Aucune sanction.

Le rapport commandé après l’enquête sur Pôle Emploi ? « Confidentiel », selon le cabinet du secrétaire d’État. Il n’a jamais été rendu public.

Ce que ça dit de la France — une tension entre économie et service public

Ce fait divers n’est pas un accident. C’est un symptôme. Deux logiques s’affrontent : celle de la rentabilité immédiate, et celle du soin — médical et social — qui exige du temps, des moyens, de la continuité.

À l’hôpital, la sous-traitance du bionettoyage permet d’afficher des économies. 45 % sur les produits. Plusieurs centaines de milliers d’euros par an. Mais ce gain comptable a un coût sanitaire : des infections nosocomiales en hausse, des patients exposés, des agents précarisés. La logique de l’appel d’offres au moins-disant — celle que dénoncent les experts interrogés — transforme un acte essentiel de prévention en variable d’ajustement budgétaire.

Dans les préfectures et à Pôle Emploi, les services civiques ne sont pas des « volontaires » au sens noble du terme. Ils sont devenus, selon les termes de la responsable RH infiltrée, des « bouche-trous ». L’État économise sur les salaires — un service civique coûte bien moins qu’un contractuel — et contourne la loi. Mais le système, lui, est documenté.

En quoi ce double constat révèle-t-il une tension de la société française ? Dans l’écart entre le discours et la réalité. Le service public est encore présenté comme un pilier républicain. Mais ses moyens sont rognés, ses effectifs fondent, ses missions sont externalisées ou confiées à des jeunes payés en dessous du seuil de pauvreté. Les mineurs des services publics — ceux qui nettoient, qui accueillent, qui archivent — sont invisibles. Jusqu’à ce qu’ils tombent malades. Ou qu’ils craquent.

Les agents de la sous-préfecture le disent, dans une vidéo tournée par Cash Investigation : « On nous dit qu’on est pas bons, qu’on travaille pas assez. Mais personne n’ose dire que le roi est nu. » — Un fonctionnaire en burnout, un service civique épuisé, un patient infecté. Trois visages d’une même dérive.

L’enquête continue. Mais les décideurs, eux, changent de poste. Gabriel Attal est devenu porte-parole du gouvernement. Le rapport confidentiel sur Pôle Emploi dort dans un tiroir.

Sources

  • Cash Investigation, « Services publics : liberté, égalité, rentabilité ? », France 2, lien vidéo (consultée le 10 juillet 2026).

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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