Inégalité climatique : 59% des habitants des quartiers populaires souffrent chez eux

Cinquante-neuf pour cent. C'est le chiffre — 59% des habitants des quartiers populaires disent souffrir de la chaleur dans leur logement l'été. Contre 43% dans le reste de la France. L'écart ? Seize points. Et il ne trompe personne.
La canicule de neuf jours n'a pas été une épreuve égalitaire. Loin de là. À Bobigny, les tours — 30°C à l'ombre dès le matin — en sont le concentré. Les habitants pressent le pas sur les dalles de béton. Pas un arbre. Pas d'ombre. « Il fait tellement chaud », dit une voix dans le reportage de France Télévisions.
Quarante pour cent des logements de ces quartiers ne sont pas protégés du soleil. C'est le chiffre de la Fondation Logement. Pas de volets. Pas de stores. Des appartements qui deviennent des fours. Au 13e étage, Karim a installé une climatisation portative dans la chambre de sa fille. Coût : 800 euros. « C'est une partie de mon budget de vacances », confie-t-il. Impossible d'équiper toutes les pièces. Pour la première fois de sa vie, Karim — né ici — songe à déménager.
2003. 15 000 morts
La surmortalité nationale avait atteint 60 %. En Seine-Saint-Denis, elle avait grimpé à 160 %. Soit plus du double. Ce n'est pas un hasard — les départements les plus pauvres, les plus denses, les moins végétalisés paient le prix fort. Aujourd'hui encore, le ministère de la santé ne peut pas chiffrer la surmortalité de cette nouvelle vague de chaleur. Il faudra attendre plusieurs semaines, disent-ils.
Féis Barcad, cofondateur de Banlieu Climat, ne cache pas sa colère. « Depuis 2003, on sait que ce sont toujours les mêmes qui souffrent et qui meurent avant les autres », lance-t-il. Les chiffres confirment : logements mal isolés, emplois en extérieur, absence d'espaces verts — tout se cumule. AC Diawara, infirmière de formation et formatrice chez Banlieu Climat, raconte : « Dans mon service d'oncologie, les patients ont un problème plus urgent que leur cancer : la chaleur. Ils n'arrivent pas à dormir. On doit bricoler des solutions. » Voilà.
À Trappes, des bouteilles d'eau dans les rues
AC Diawara a vu des gens chercher des bouteilles d'eau dans les rues. « Les magasins étaient en rupture de stock, dit-elle. On ne sait pas si les gérants avaient sous-estimé la canicule ou si les livraisons n'ont pas suivi. » Les habitants se rafraîchissent comme ils peuvent. Piscines gonflables, bouches d'incendie ouvertes, ventilateurs d'occasion. Des solutions de fortune qui deviennent, parfois, des problèmes avec la police.
Un exemple : dans le quartier de la Gauthière à Clermont-Ferrand, des jeunes installent une piscine gonflable au pied de leur immeuble. Pour les enfants. Pour se rafraîchir. Intervention de la police. La députée du Puy-de-Dôme dénonce une « réponse sécuritaire à une question sociale et climatique ». Les images font le tour des réseaux. Féis Barcad analyse : « On a changé les victimes en criminels. Ces jeunes remplacent l'État défaillant. Et on les punit. »
Les faits sont têtus : un jeune de 19 ans est mort sur un chantier pendant la canicule. Il travaillait dehors, sans protection. « Tu es obligé d'être dehors parce que ton appartement est une étuve, ou parce que tu n'as pas d'autre choix que de travailler en extérieur », explique Féis Barcad. Les corps noirs et arabes sont plus exposés. Les statistiques montrent 21 fois plus de chances d'être contrôlé au faciès quand on est noir ou arabe. Dans l'espace public, la suspicion est permanente. « Alors quand ils essaient de s'organiser, on les regarde de travers. »
« C'est une dinguerie »
« C'est une dinguerie de comparer des existences qui n'ont rien à voir », martèle Féis Barcad. Il évoque Yan Bartez, qui a tenu des propos controversés sur les inégalités face à la chaleur. Mais le problème est plus large. Le discours ambiant tend à dépolitiser la canicule : « On dit qu'on est tous dans le même bateau. Non. Certains ont un bateau avec clim, d'autres un radeau percé. » Et pourtant, les autorités sanitaires reconnaissent que les hôpitaux ne sont pas adaptés. Les écoles non plus. Les logements non plus. « On bricole, on s'organise entre nous, mais on ne devrait pas avoir à le faire », insiste AC Diawara. Banlieu Climat a formé 1 100 jeunes dans une école de Saint-Ouen. Ces jeunes créent à leur tour des associations locales, des maraudes, des points d'eau. Ils se substituent à l'État — faute d'autre solution.
L'inaction climatique — et ses conséquences
Les scientifiques alertent : les canicules seront plus fréquentes, plus longues, plus intenses. Mais les décisions politiques ne suivent pas. « On les écoute, on les entend pas, déplore Féis Barcad. Sur BFM, un scientifique s'est fait dire que c'était sa faute, qu'il n'avait pas bien expliqué. » Les moyens d'adaptation restent inégalitaires. La climatisation coûte cher. Les logements sociaux sont mal isolés. Les quartiers populaires, plus denses, plus minéraux, accumulent la chaleur.
Les conséquences sont déjà visibles — arrêts cardiaques, déshydratations, hyperthermies. Les urgences saturées. Les morts qu'on ne compte pas encore. « On sait que ce sera pire, mais on continue à mettre des policiers pour démonter des piscines au lieu d'investir dans l'isolation, les arbres, les fontaines », résume Féis Barcad. Alors que l'été s'installe et que les températures grimpent, une question reste sans réponse : combien faudra-t-il de morts supplémentaires pour que l'inaction cesse ?
Sources : Reportage de France Télévisions (France 2, Bobigny) ; Chiffres de la Fondation Logement (40% des logements non protégés, 59% des habitants souffrant de la chaleur) ; Statistiques du ministère de la santé (surmortalité 2003) ; Propos de Féis Barcad et AC Diawara (Banlieu Climat) recueillis sur France 24.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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