Longjumeau : le harcèlement par les amendes abusives des jeunes de la Rocade

Le système de la « triplette magique »
Tout commence par un décret. Le 9 mars 2012, dans les derniers mois du quinquennat de Nicolas Sarkozy, un texte intègre trois infractions au régime de l'amende forfaitaire. Les policiers les appellent la « triplette magique » : déchets, tapage, déversement de liquide insalubre. Pourquoi « magique » ? Parce que ce triptyque permet de verbaliser sans passer par un juge. « Il s'agit du système d'amende forfaitaire contraventionnelle, d'un transfert de pouvoir du juge au policier », explique un intervenant dans la vidéo. « Donc, on a le policier qui va déclarer coupable et sanctionner, ce qui en soi est complètement anormal dans une démocratie. » La règle de base dans un État de droit — la présomption d'innocence — est contournée. Le procès-verbal du policier fait foi. Présomption de vérité, disent les textes. Et pourtant, les faits racontent une tout autre histoire.
Les conséquences sont immédiates. Un jeune de la Rocade raconte : « J'ai eu des amendes parce que j'ai pas traversé sur le passage piéton. C'est pour vous dire qu'ils nous mettent toutes celles qui peuvent nous mettre, ils nous les mettent. » Un autre témoigne : « Il nous mettait des amendes au plateau, il y a zéro voisinage autour. » Les infractions sont constatées à distance, par caméras de vidéosurveillance. « Tu connais le film Truman Show ? Bah c'est Longjumeau. Tu as des caméras partout qui te regardent de partout. »
34 amendes en 3 jours : le cas Monsieur Intel
Monsieur Intel détient le record. Selon le bordereau de situation consulté — un document officiel qui récapitule les amendes et leurs majorations —, cet homme a été verbalisé 34 fois en trois jours, du 18 au 20 novembre 2021. Les timbres horaires se suivent : 14 h 53, 14 h 55, 14 h 57, 14 h 59, 15 h 00, 15 h 01, 15 h 02. Dans la même rue. Mêmes motifs répétés : crachat, urine, cri.
« Ça veut dire que lui, un jour, il s'est réveillé avec 34 amendes dans sa boîte aux lettres », témoigne Thibao, habitant du quartier et instigateur d'un recours collectif. « 34 amendes en 3 jours, faut pas me faire croire que c'est pas du harcèlement. C'est pas possible. »
Un autre jeune raconte la même expérience. « Moi, la première fois que je les ai reçues, j'en ai reçu 15 d'un coup. Je suis allé dans ma boîte, j'ai ressorti une liasse comme ça d'amendes, l'une après l'autre : 14 h 57, 14 h 58, 14 h 59, 15 h 00, 15 h 01, 15 h 02. » Il ajoute : « Quand tu vois ça, tu commences à dire : ah ouais, ok, faut faire un truc. Mais je les ai jamais payées parce que je savais qu'elles étaient abusives. Les payer, c'est reconnaître que j'avais fait ce délit. Je l'avais pas fait. »
Certaines amendes sont infligées pour des infractions physiquement impossibles à commettre en même temps. Un jeune résume : « Ils ont dit que j'ai craché, j'ai uriné et j'ai crié en même temps. » Même heure, même lieu, trois motifs incompatibles.
Jusqu'à 80 000 euros de dette
Les sommes atteignent des sommets : 30 000, 27 000, 80 000 euros. « J'ai eu 30 000 € d'amende », déclare un jeune. Un autre : « Moi, j'ai 27 000 € d'amende. » Un troisième a cumulé 80 000 €. « Ça, c'est le dossier à 80 000 € d'amende », montre Thibao en désignant un bordereau. Au total, près de 500 000 € d'amendes cumulées sont recensés dans le recours collectif qu'il a initié avec une vingtaine de jeunes.
Le mécanisme de majoration est implacable. Une amende initiale de 35 € passe à 75 € après quelques jours, puis à 180 €, puis à 375 €. « Sous total des amendes total du compte, j'avais 2 230 €. J'étais redevable », explique un témoin. Mais avec les majorations, la facture explose. « 375 € après majoration, 180 € après majoration, et à la fin ? 19 000 € d'amende. Ça, sur Longjumeau, c'est une moyenne », précise Thibao.
Les jeunes commencent à recevoir ces amendes dès l'adolescence. « Ça a commencé j'avais quel âge ? 17 ans. Et là maintenant j'ai 22 ans », témoigne l'un d'eux. Un autre raconte avoir reçu ses premières contraventions à 14 ans. « Comment vous expliquez à un jeune de 14 ans que quand il arrive à ses 18 ans, il ne peut pas créer un compte bancaire parce qu'il y a des amendes ? »
La mort sociale par les amendes
L'accumulation des dettes bloque leur vie. « Tous les jours, je reçois des lettres : Vous devez de l'argent à l'État, vous devez de l'argent à l'État », raconte un jeune. Impossible d'ouvrir un compte bancaire classique. « Compte bancaire, les vrais comptes bancaires, Société Générale, tout ça, il y a pas. On est obligé de trouver des comptes bancaires belges, lituaniens. »
Les saisies sur salaire menacent. « C'est dur d'aller au travail quand tu sais que tu vas avoir des saisies sur salaires. Ça donne pas envie d'aller travailler », explique un autre. Un troisième précise : « Si je vais travailler, je vais être manutentionnaire, préparateur de commande. C'est pas des salaires de fou. Quand je vais recevoir mes pauvres 1 500 €, je sais que l'amende va me prendre facilement la moitié. »
Les projets d'avenir s'effondrent. « Demain, je vais acheter une voiture, je vais ouvrir un commerce, je suis mort direct », lâche un jeune. La santé mentale se dégrade. « Comment on a vieilli d'un coup ? Il y en a qui ont perdu des cheveux. Comment ça nous stresse. Tu commences la vie avec moins 27 000 €, c'est impossible. »
Certains s'isolent par peur des amendes. « Pas mal de jeunes nous a parlé du fait qu'ils vont plus sortir, ils vont plus voir leurs amis. Ça crée des vrais traumas », rapporte un intervenant. « Il y a les contrôles, les fouilles, les palpations et maintenant les amendes. Ce sentiment que chaque fois qu'ils sont dans l'espace public – ou même quand ils sont chez eux – ils vont recevoir des amendes. »
Un recours collectif qui porte ses fruits… sans explication
Face à ce système, Thibao a lancé un recours collectif. Il s'est procuré un élément clé : le bordereau de situation, document officiel listant chaque amende avec sa date d'émission, sa date de majoration et son montant. « Voilà, tu as les numéros de l'amende, la date d'émission, la date de majoration », montre-t-il.
L'été 2025 a marqué un tournant. « On s'est aperçu du retrait de certaines amendes sur six ou sept jeunes uniquement. On est déjà à plus de 100 000 € d'amendes annulées », explique Thibao. Mais le mystère demeure. « On n'a pas eu de décision de justice. On sait pas pourquoi lui a tant d'amendes annulées, pourquoi lui il y en a pas, pourquoi lui c'est juste une partie. »
Le combat continue. Thibao prépare un deuxième recours pour faire annuler le reste des amendes. « Faut pas laisser dormir ces choses-là. En fait, on est en France, on a des droits et faut les faire valoir », insiste-t-il.
Un rapport qui pointe la discrimination
En juin 2025, l'Anahol a publié un rapport pour documenter
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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