Brésil : derrière la façade colorée, le racisme d'État mis à nu

Une majorité invisible
São Paulo, quartier Jardins. Sur la rue Oscar Freire — un petit air des Champs-Élysées — les bijouteries, les cafés, les terrasses affichent une seule couleur : le blanc.
Francisco Antero, fonctionnaire au ministère de la justice, et Luíza Souza, professeure d'histoire, ont leur méthode. « À chaque fois que les deux amis se retrouvent dans les rues de São Paulo, ils dressent leur propre statistique ethnique », rapporte la vidéo. Ce jour-là, résultat : aucun client noir, aucun vendeur noir. Un musicien de rue, un vigile, une nounou. Et une famille sud-africaine — la seule famille noire croisée — qui raconte avoir été suivie dans un magasin, suspectée de vol.
« Je pense qu'ici au Brésil, l'idée c'est que les noirs devraient être loin d'ici au point qu'à chaque fois que vous vous trouvez dans la rue Oscar Freire, vous vous demandez vous-même "Mais qu'est-ce que vous faites ici ?" » témoigne la mère sud-africaine.
Francisco et Luíza poussent la porte d'une bijouterie. La gérante, Débora, assure employer des noirs. « En ce moment, nous n'en avons pas », concède-t-elle. Luíza repart avec une certitude : « Elle veut dire ce qu'elle veut dire. Ce n'est pas ce que nous avons vu. »
Délit de faciès sur les plages
À Rio, la zone sud concentre les plages touristiques : Leblon, Ipanema, Copacabana. Le mythe de la plage démocratique — Julia O'Donnell, sociologue, l'a démonté dans un livre publié en 2013.
« Avant 1890, seuls les Indiens profitent de l'océan », explique-t-elle. Quand les tramways amènent les classes populaires, la réaction des élites est violente : « On ne va pas mélanger les animaux avec des êtres humains. »
Aujourd'hui encore, la police filtre les bus venant des favelas, en amont. Objectif : repérer les « suspects ». Des dizaines de jeunes noirs sont interpellés sans autre motif que leur couleur de peau. Une image d'archive montrant une interpellation pour délit de faciès vient corroborer le témoignage.
« Il existe un apartheid très évident », conclut la sociologue.
« Macaco ! » : le joueur insulté, la carrière brisée
Mário Lúcio Costa, alias Aranha, est gardien de but. Le 28 août 2014, à Porto Alegre, des supporters du Grêmio imitent des cris de singe pendant un match contre Santos. La justice identifie plusieurs spectateurs grâce aux caméras de surveillance. Une jeune femme hurle « macaco » (singe). Condamnée à deux ans d'interdiction de stade, licenciée, contrainte de déménager.
« On m'a traité de singe, de fils d'esclave, de noir pervers », raconte Mário Lúcio devant la caméra, chez lui, à São Paulo. Son épouse Juliana — blanche, d'origine italienne — confie avoir subi des réflexions : « Tu t'es mariée avec un joueur de foot, et noir en plus. »
Le joueur affirme que sa carrière en a pâti. « Je ne gagne pas un centime avec ça. Les gagnants, ce sont les personnes plus humbles qui n'ont pas de porte-voix. »
Podiums blancs, mannequins noirs absents
São Paulo Fashion Week. Sur 30 mannequins femmes, seules deux sont noires. Côté hommes : un métis sur trente. La vidéo comptabilise, image par image.
Des poupées pour briser les stéréotypes
Dans le quartier branché de Vila Madalena, une boutique vend des poupées de chiffon de toutes les couleurs. « Ici au Brésil, on dit que les cheveux des noirs ne sont pas beaux, qu'ils sont moches », déplore Joyce Vencio, psychologue et fondatrice. « C'est extrêmement préjudiciable pour un enfant. »
Trente mille poupées sortent chaque année de l'atelier. Une commande importante vient d'arriver pour une campagne publicitaire nationale. À l'école maternelle, les enfants jouent librement. L'un choisit une poupée noire : « Elle est de ma couleur de peau. » Un autre prend un poupon handicapé : « Il ressemble à mon oncle. »
L'outil pédagogique est un manifeste contre toutes les formes d'exclusion — handicap, ethnie, religion.
Les ossements de l'esclavage
Rio de Janeiro, quai de Valongo. Les esclaves débarquaient ici. Mercedes Guimarães, une habitante, a découvert des ossements il y a moins de vingt ans en faisant des travaux. Les restes de 28 personnes — fémurs, crânes, côtes — ont été exhumés. Selon les registres officiels, 20 000 à 30 000 esclaves ont été enterrés ici.
Conceição Evaristo, écrivaine née dans une favela, milite pour la mémoire de l'esclavage.
L'éducation, seule issue
Frei David Raimundo dos Santos, moine franciscain, a fondé l'ONG Educro. Il obtient des bourses d'études pour des jeunes pauvres — noirs, métis, Indiens. Depuis quatre ans, une loi de quotas réserve 50 % des places dans les universités fédérales aux étudiants noirs, métis et indiens. En quarante ans de militantisme, Frei David a décroché 40 000 bourses.
Pourtant, le chemin reste long. À Brasilia, un seul sénateur noir siège encore. Il s'appelle Paulo Paim. Il a fait voter la loi sur l'égalité raciale.
La police tue — et reste impunie
Roberto Carlos Ribeiro était policier municipal, professeur de mathématiques. Abattu par la police militaire sans sommation. Les photos de son corps montrent l'orifice de balle dans le dos. Son meurtre reste impuni. Une pétition de 61 000 signatures réclame justice sans résultat.
Au Brésil, 77 % des jeunes assassinés (15-29 ans) sont noirs. 17 % des homicides sont commis par la police militaire.
Sources
- Documentaire YouTube « Le Brésil : le mythe de la démocratie raciale » (titre original non précisé dans le transcript)
- Témoignages de Francisco Antero, Luíza Souza, Julia O'Donnell, Mário Lúcio Costa, Joyce Vencio, Conceição Evaristo, Mercedes Guimarães, Frei David Raimundo dos Santos, Paulo Paim
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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