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Amazon et Google avouent : aucune garantie pour le cloud français face à Trump

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-22
Illustration: Amazon et Google avouent : aucune garantie pour le cloud français face à Trump
© YouTube

Kill switch : la question que personne ne voulait poser

La question est surréaliste. Elle paraît absurde. Pourtant, elle a été posée en plein hémicycle par un député français.

« Que se passerait-il en cas de conflit entre la France et les États-Unis d’Amérique en matière de politique étrangère ? » demande l’élu. « Est-ce que vous pouvez garantir une continuité du service de vos entreprises dans ce cas précis ? »

Le président américain menace de rebaptiser le golfe du Mexique. Il parle d’annexer le Groenland. Les Antilles françaises sont dans les Caraïbes. Un conflit diplomatique majeur n’est plus une fiction. C’est un scénario documenté.

« Quand le président des États-Unis dit qu’il faut rebaptiser le golfe du Mexique en golfe de l’Amérique, on a là-bas des empreintes françaises. Un conflit peut arriver direct », insiste le député.

Il cite le juge Guillou. Ce magistrat français siégeait à la Cour pénale internationale. Il a fait appliquer le droit international. Sanction : ses moyens de paiement ont été coupés par les lois extraterritoriales américaines. Aujourd’hui, il ne peut plus accéder à Gmail ni à Google Suite.

La question est brutale : « Qu’en serait-il en cas d’injonction de l’administration américaine auprès de vos entreprises, de finalement faire le kill switch, de ne plus assurer la continuité du service ? »

Le représentant d’Amazon Web Services répond. Mal. Très mal.

« On prend l’engagement ferme de mettre tout en œuvre en pratique pour continuer à fournir le service. »

« Mettre tout en œuvre ». Ce n’est pas une garantie. C’est une formule.

— Et ce n’est pas rien — c’est même un aveu : AWS ne peut pas promettre que le service continuera.

Pourquoi ? Parce que l’entreprise dépend d’une chaîne de fournisseurs mondiale. Parce qu’elle a 39 régions cloud dans le monde, dont plusieurs aux États-Unis. Parce que, même avec un cloud souverain européen lancé en janvier 2025, la question reste ouverte.

« On dépend d’une chaîne de fournisseurs très variée dans plein de pays différents », admet le responsable d’AWS.

Traduction : si Trump ordonne la coupure, Amazon obéira. Ou sera contraint d’obéir. La loi américaine prime sur la promesse commerciale.

L’engagement qui n’en est pas un

« Mettre tout en œuvre ». La formule est soigneusement choisie. Elle est juridiquement vide. Elle ne crée aucune obligation de résultat.

AWS le sait. Google le sait. Les députés aussi.

Alors Google prend la parole. Son représentant promet, en cas d’interruption, de fournir aux clients « l’accès à notre code pour qu’ils puissent assurer de la continuité de service ». Avec une précision qui tue : « Ce sera complexe et pas simple. »

Complexe et pas simple. C’est tout ce que Google peut offrir face à un kill switch ordonné par Washington.

Les deux entreprises invoquent l’interdépendance économique entre les États-Unis et l’Europe. Argument classique. Mais qui pèse quoi face à une loi américaine contraignante ? Zéro.

AWS ajoute un élément : le ministère de la Justice néerlandais a publié une étude en février 2025. Conclusion : un kill switch est « improbable ».

Improbable, pas impossible.

« Je ne veux pas dire que ça n’arrivera jamais », concède le responsable d’AWS.

Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.

Le juge Guillou, preuve vivante de la menace

Le député insiste. Il revient sur le cas du juge Guillou. Sanctionné par les États-Unis pour avoir appliqué le droit international. Conséquence : plus de paiements via les systèmes américains. Plus de Gmail. Plus de Google Suite.

La question est directe : « Concernant le juge Guillou, aujourd’hui, il peut bénéficier des services d’AWS ? »

Le responsable d’AWS esquive : « Je peux pas répondre à votre question parce qu’on a principalement des clients entreprises. Je sais pas si le juge Guillou a une entreprise. »

Esquive. Pas de réponse sur le fond. Mais la réponse de Google est plus franche.

« En l’état actuel des choses, le juge Guillou ne pourrait pas ouvrir un compte Gmail ni profiter de la suite Google, même à titre particulier. »

C’est dit. Un magistrat français, sanctionné par les États-Unis, ne peut pas utiliser les outils numériques les plus courants. Pour ses communications personnelles. Pour son travail. Rien.

Google explique : « Si la loi ne le permet pas, nous respectons l’état de droit et nous appliquons. »

L’état de droit américain. Pas français. Pas européen.

Le précédent est posé. Si un juge peut être privé de ses outils numériques du jour au lendemain, pourquoi pas une administration française entière ? Pourquoi pas le ministère de l’Intérieur ? Pourquoi pas la Défense ?

La dépendance structurelle : le vrai scandale

Commençons par le commencement.

L’histoire de la souveraineté numérique française est une histoire de renoncements. En 2016, l’ANSSI crée le label SecNumCloud. Il impose un plan de réversibilité : si le fournisseur est dans l’incapacité de fournir le service, le client doit pouvoir partir. Migrer. Sauver ses données.

L’obligation existe depuis neuf ans.

Neuf ans.

Et en 2026, lors de cette audition, les géants américains n’ont toujours pas de réponse ferme.

Bruno Le Maire, en 2021, lançait la doctrine « Cloud au centre ». Il faisait une comparaison éclairante avec le nucléaire français.

« Dans les années 50, EDF avait développé sa propre technologie de nucléaire civil. Elle était de qualité. Pourtant, sous de Gaulle, la France a fait le choix conscient d’acheter des licences américaines de l’entreprise Westinghouse. »

Résultat : en 2026, l’ensemble du parc nucléaire civil français — hors EPR nouvelle génération — tourne encore sur des licences Westinghouse.

La même logique s’applique au cloud. La France a vendu sa souveraineté numérique à des entreprises étrangères. Pas par nécessité technique. Par choix politique.

« À l’heure où on se parle, l’ensemble du parc nucléaire civil français tourne sur des licences américaines. La question du kill switch, elle est majeure. La première question, c’est : est-ce qu’on pourra allumer la lumière le matin ? »

Le parallèle est glaçant.

Les solutions existent mais personne ne les impose

Le représentant de Google tente de rassurer. Il cite une offre « dans une bulle d’air, complètement déconnectée, donc pas déconnectable puisqu’elle n’est pas connectée ». Une solution technique existe.

Mais elle n’est pas déployée massivement. Elle n’est pas obligatoire. Elle est optionnelle. Payante.

Le SecNumCloud, lui, impose depuis 2016 un plan de réversibilité. Mais combien d’administrations françaises ont réellement contractualisé avec des fournisseurs certifiés ? Combien ont testé leur capacité à migrer en urgence ?

« On a une offre préexistante totalement déconnectée, qualifiée SecNumCloud, chez la filiale de Thales qui s’appelle Sens », explique Google. « Parce que ça a été prévu dans le cadre du SecNumCloud. »

La solution technique existe. Elle est certifiée. Mais elle reste minoritaire.

Pourquoi ? Parce que les géants américains sont moins chers. Plus simples. Plus intégrés. Parce que les acheteurs publics privilégient le coût immédiat à la souveraineté à long terme.

« En cas de kill switch, rien ne serait simple. Toute migration serait fort complexe. » Google le dit lui-même.

Ce n’est pas une erreur de gestion. C’est un système. Et ce système a des noms : Amazon Web Services, Google Cloud, Microsoft Azure. Trois entreprises américaines. Trois entreprises qui financent les campagnes électorales américaines via des GPAC — des groupes d’employés qui donnent aux républicains comme aux démocrates.

« Le système américain est très différent », plaide le représentant de Google. « Le financement se fait principalement par les employés regroupés dans des groupes. Il y a un groupe républicain, un groupe démocrate. Nos employés viennent financer les campagnes. »

Traduction : Amazon et Google financent les deux camps. Ils sont protégés, quel que soit le résultat. Mais en cas de conflit diplomatique, ils obéiront à Washington.

Pas à Paris.

Le piège de l’interdépendance

Le responsable d’AWS insiste sur un point : « Il y a aussi une interdépendance à plein de niveaux entre les États-Unis et l’Europe. »

C’est vrai. Les chaînes d’approvisionnement sont mondiales. Les données circulent. Les capitaux aussi.

Mais cette interdépendance est asymétrique. La France a besoin du cloud américain pour faire fonctionner son administration, ses hôpitaux, ses entreprises. Les États-Unis ont besoin de la France pour... quoi ? Pour acheter leurs services ? C’est une dépendance unilatérale.

Le juge Guillou en est la preuve. Pas de réciprocité. Pas de protection. Juste l’application des lois américaines.

Les députés l’ont bien compris. Ils ont posé la question qui fâche : « Et si Trump ordonnait de couper l’accès au cloud français demain matin ? »

Les réponses des géants américains sont un affront à la souveraineté nationale. Elles disent : nous ferons de notre mieux. Mais si la loi américaine s’impose, nous obéirons.

Ce n’est pas une hypothèse d’école. C’est déjà arrivé. Avec le juge Guillou. Avec les transferts de données vers les États-Unis invalidés par la CJUE. Avec l’extraterritorialité du droit américain.

Ce que cache le cloud souverain européen

AWS a lancé en janvier 2025 son « cloud souverain européen ». L’offre est présentée comme une solution : infrastructure en Europe, personnel en Europe, management en Europe. Un réplicat du code source en Europe.

Avec un préavis de 12 mois en cas de cessation de service.

12 mois. C’est mieux que rien. Mais c’est un délai de survie, pas une garantie d’indépendance.

Le représentant d’AWS le reconnaît implicitement. « Cette infrastructure n’a pas de dépendance critique vis-à-vis de nos infrastructures aux États-Unis », assure-t-il. « Dans le cas d’une déconnexion mondiale de l’Europe, il y aurait tout ce qui est nécessaire pour continuer à opérer le service en Europe. »

Sauf que ce cloud souverain est toujours opéré par AWS. Une filiale américaine. Soumise au droit américain. Les dirigeants d’AWS Europe restent des employés d’Amazon, une société américaine.

Le réplicat du code source en Europe ne change rien à la nature du contrôle actionnarial. Et les clauses de préavis ne pèsent rien face à une loi d’exception américaine.

Les vraies questions

Le représentant de Google a conclu son intervention par une phrase qui résume tout : « Nous offrons à tous les utilisateurs la capacité de récupérer leurs données dans un format interopérable pour qu’ils puissent migrer sur une autre solution. »

Traduction : on vous donne vos clés, mais vous devez partir vous-mêmes. Et vite. Et sans garantie de trouver un autre hébergeur disponible.

Les députés ont obtenu ce qu’ils cherchaient : des aveux.

Amazon ne garantit pas la continuité de service en cas de conflit avec les États-Unis.

Google ne garantit pas que ses outils resteront accessibles.

Les deux entreprises confirment qu’elles appliquent les lois américaines, même contre leurs clients français.

La question du kill switch n’est plus théorique. Elle est documentée. Elle est admise.

— Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.

Le choix de la dépendance

Bruno Le Maire avait raison en 2021 : la France a fait le choix conscient d’acheter des licences américaines pour son nucléaire. Le même choix conscient est fait pour le cloud.

Les appels d’offres publics sont remportés par AWS, Azure, Google Cloud. Les ministères migrent leurs données vers ces plateformes. Les hôpitaux, les collectivités, les écoles.

Pas de secret. Pas de trahison. Juste une préférence pour le moins-disant technique et financier. Avec un coût caché : la souveraineté.

Le SecNumCloud existe. Il impose la réversibilité. Mais il n’est pas obligatoire. Et les administrations qui le choisissent sont rares.

Le vrai scandale n’est pas que les géants américains refusent de garantir la continuité de service en cas de conflit. Le vrai scandale, c’est que la France le sache depuis 2016 et n’ait rien fait.

Neuf ans.

Des plans de réversibilité obligatoires dans les cahiers des charges, mais pas dans les faits. Des étiquettes de confiance attribuées, mais des dépendances qui persistent.

« On a une solution complètement déconnectée, qualifiée SecNumCloud », insiste Google. « Mais elle est chez la filiale de Thales. »

La solution existe. Elle est française. Elle n’est pas utilisée.

Sources

  • Extrait d’audition parlementaire (Contrechamp Politique), 2026
  • Étude du ministère de la Justice néerlandais sur le cloud AWS, février 2025
  • Discours de Bruno Le Maire – doctrine « Cloud au centre », 2021
  • Programme SecNumCloud – Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (ANSSI), 2016-2026
  • Sanctions américaines contre le juge Guillou – documentation publique CPI

Le Dossier – Enquête publiée le 22 mai 2026. Reproduction interdite sans autorisation. Contacter : redaction@ledossier.fr

📰Source :youtube.com

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