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JusticeÉpisode 4/6

Marie Bénard : l'empoisonneuse de Loudun ou la victime d'une justice aveugle ?

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-06-05
Illustration: Marie Bénard : l'empoisonneuse de Loudun ou la victime d'une justice aveugle ?
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Une mort suspecte — et une rumeur qui embrase Loudun

Tout commence en juillet 1947. Léon Bénard, 53 ans, cordelier aisé de Loudun, est terrassé par des vomissements verdâtres. Le docteur Gallois évoque une crise de foie. Puis l’urémie. Le 25 octobre 1947, Léon meurt.

Sa femme Marie hérite de tout : sept maisons, deux fermes, un hôtel, un café, plus de soixante-dix hectares de terre. Dix millions de francs. Une fortune, dans la France d’après-guerre.

La rumeur enfle vite. À Loudun, on chuchote que Marie aurait empoisonné son mari. La postière du village, Louise Pintou, se confie au châtelain du Montpensier, Auguste Massip. Elle affirme que Léon, avant de mourir, lui a dit : « On m’a fait absorber du poison. » Et d’ajouter : « C’est Marie. »

Un an plus tard, le 17 octobre 1948, le château de Montpensier brûle. Un enfant de six ans est accusé. Mais Massip, procédurier, porte plainte contre Marie. Il prétend qu’elle a proféré des menaces : « Il lui en arrivera bien d’autres. » Puis, le 5 janvier 1949, cambriolage chez Louise Pintou. Seuls les objets offerts par les Bénard disparaissent. Hasard ? Vengeance ? Le commissaire Noquet est convaincu : Marie veut faire taire les témoins.

Le parquet ordonne l’exhumation de Léon Bénard. Le 11 mai 1949, Marie assiste à la scène, scandalisée : « Mon pauvre mari, on ne peut donc pas le laisser dormir ? »

Les viscères sont prélevés, envoyés au laboratoire du Dr Berroux à Marseille. Deux mois plus tard, le 19 juillet 1949, les résultats tombent : Léon Bénard est mort empoisonné à l’arsenic. Intoxication lente, précipitée par une dose aiguë.

Marie est arrêtée le 21 juillet 1949, avec son domestique allemand Alfred Dietz. Interrogatoire serré, accusations de relations extra-conjugales. Le juge d’instruction Roger l’inculpe pour homicide volontaire.

Mais la police ne s’arrête pas là. Elle exhume les corps des proches de Marie. Treize cadavres. Dans tous, on trouve de l’arsenic. Des taux faramineux : 6 mg pour le premier époux, 35 mg pour une tante, 48 mg pour le beau-père, 60 mg pour la belle-mère. La liste est macabre.

Pourtant, une question taraude les enquêteurs : ces doses sont-elles vraiment mortelles ? Et surtout, l’arsenic peut-il provenir du sol du cimetière ?


La machine judiciaire s’emballe : 13 corps, un seul poison

Le dossier est construit sur une certitude : Marie Bénard est une veuve noire. Elle aurait empoisonné son entourage pour hériter. La presse s’empare de l’affaire. Le Détective titre sur « l’empoisonneuse de Loudun ». Les curieux affluent.

Les experts du Dr Berroux ont utilisé la méthode de Marche et la méthode de Cribier pour détecter l’arsenic. Ils affirment que les résultats sont irréfutables. Mais dès le premier procès, en février 1952 à Poitiers, une faille apparaît.

Le Dr Berroux confond antimoine et arsenic. Une erreur grossière. Les éprouvettes présentées à la cour sont mal étiquetées. La défense, menée par maître Albert Gautrat, explose. « Ce n’est pas un procès, c’est une farce ! » Le tribunal renvoie l’affaire.

Marie reste en prison. On l’envoie à Paris, à la Petite Roquette, pour une évaluation psychiatrique. Le rapport conclut à sa responsabilité totale. Mais son avocat découvre que la police a tenté d’extorquer des aveux en la surprenant dans sa cellule. Un journaliste a prévenu la défense à temps.

Le deuxième procès s’ouvre à Bordeaux en mars 1954. Le nombre de victimes est réduit à six — les échantillons des autres corps ont mal été conservés. Mais le débat n’est plus sur les faits. Il porte sur la toxicologie.


Bordeaux 1954 : la bataille des experts et le coup de théâtre

Au cœur du procès : l’arsenic est-il soluble dans un environnement en décomposition ? Les experts de l’accusation, menés par le professeur Pied-de-Lièvre, répondent non. Ceux de la défense — MM. Lepintre, Olivier et le professeur Kelling — affirment le contraire. Ils démontrent que la terre des cimetières de la Vienne contient naturellement de l’arsenic, tout comme le ciment des caveaux.

Le professeur Pied-de-Lièvre, interrogé par maître Gautrat, avoue : « Franchement, je n’en sais rien. » La salle est sidérée.

Le 30 mars 1954, nouveau coup de théâtre. L’avocat général propose la nomination de trois nouveaux experts : Pierre Salvel, Lemoyne et Truau. La défense hurle. « Vous voulez un nouveau procès ? Celui d’une empoisonneuse ou celui de la toxicologie ? »

Malgré les protestations, les experts sont nommés. Ils ont trois mois pour refaire les analyses. En réalité, ils mettront sept ans.

Marie Bénard est libérée provisoirement le 12 avril 1954. Mais sa caution est fixée à 1,2 million de francs. Ses biens ont été saisis. Elle n’a plus un sou.

C’est alors que Charles Trenet propose de payer. Le chanteur est persuadé de son innocence. Les avocats refusent : trop « pipolisation », diraient les médias d’aujourd’hui. Finalement, la caution est abaissée à 200 000 francs, payée par des cousins.

Marie retourne vivre à Loudun. Son arrivée fait scandale. Une caméra de télévision la filme pour la première fois. Elle lance : « Je voudrais que vous puissiez penser une minute seulement que je suis innocente. Oui, je suis innocente. »


Le troisième procès : la vérité du cimetière

Sept ans passent. Le 20 novembre 1961, le troisième procès s’ouvre à Bordeaux. Marie, vêtue d’une robe noire à collerette blanche, paraît détendue. « Mon moral est bien meilleur que ma santé », dit-elle aux journalistes.

Le juge Nussi Saint-Saëns prend la parole : « J’aborde ce débat modestement, humblement, humainement. Je connais les insuffisances humaines. »

Les experts défilent à nouveau. Les premiers maintiennent leur position : l’arsenic n’est pas soluble. Mais un nouveau témoin, M. Bastis, un très grand scientifique, explique que les cimetières de la Vienne sont en sable, que le sable contient de l’arsenic, et que le ciment des caveaux en contient aussi. Il se tourne vers les jurés : « Ils ont enterré leurs morts dans une réserve d’arsenic. Cette femme est innocente. »

C’est le dernier expert entendu. Puis Louise Pintou revient à la barre. Sa déposition est pitoyable. Elle admet avoir entretenu des relations avec Marie pendant deux ans après la mort de Léon. Impossible, si elle la croyait coupable.

Le 12 décembre 1961, le verdict tombe : Marie Bénard est acquittée.

Treize ans de procédure. Treize corps exhumés. Une réputation détruite. Et pour finir, un non-lieu de fait.


Les réformes et l’héritage d’une affaire hors norme

L’affaire Marie Bénard a eu des conséquences durables. Sur le plan juridique, l’article 308 du Code pénal de 1958 interdit désormais l’accès des photographes pendant les audiences — une réaction directe au cirque médiatique de Loudun.

Sur le plan scientifique, les erreurs ont été nombreuses : conservation défaillante des échantillons, absence de protocole, interprétation biaisée. Dans les années qui ont suivi, des normes strictes de laboratoire ont été imposées. Accréditation, traçabilité, analyse contradictoire. Tout ce qui manquait à l’époque.

Marie Bénard publie ses mémoires en 1962. Elle y raconte son calvaire. Les photos la montrent souriante, élégante. Elle partage sa vie avec Marius Bonnour, un veuf mutilé de guerre.

Elle meurt le 14 février 1980, d’un cancer des os. Selon ses dernières volontés, elle fait don de son corps à l’hôpital de Limoges. Geste mystérieux : certains y voient un aveu posthume, d’autres un acte d’amour pour ses chers défunts profanés.

Aujourd’hui, dans les rues de Loudun, les gens ne parlent plus de l’affaire. « Ils ne veulent pas en entendre parler », dit un proche. Mais l’histoire reste un avertissement : une justice qui s’emballe, des experts qui doutent, une rumeur qui tue. Et une femme qui a passé treize ans de sa vie à prouver qu’elle n’était pas une empoisonneuse.


Sources

  • Archives du musée de la préfecture de police de Paris (collection d’objets criminels)
  • Journal Le Détective (12 décembre 1949)
  • Rapports d’expertise toxicologique du Dr Berroux (laboratoire de Marseille, 1949)
  • Actes du procès de Poitiers (février 1952)
  • Actes du procès de Bordeaux (mars 1954)
  • Actes du troisième procès de Bordeaux (novembre-décembre 1961)
  • Témoignages d’Auguste Massip, Louise Pintou, Alfred Dietz, M. Bastis
  • Mémoires de Marie Bénard, L’Affaire Marie Bénard (1962)
  • Entretien avec un proche de Marie Bénard (extrait du documentaire)

📰Source :youtube.com

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