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JusticeÉpisode 5/1

Christian Niggre : 250 femmes accusent un ancien haut fonctionnaire de soumission chimique

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-07-10
Illustration: Christian Niggre : 250 femmes accusent un ancien haut fonctionnaire de soumission chimique
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L’entretien qui n’en était pas un

C’était en 2015. Sylvie Delezenne, Nordiste, cherche un emploi. Elle poste son profil sur un réseau social professionnel. Un homme la contacte. Il se présente comme un haut fonctionnaire du ministère de la Culture. Il lui propose un entretien pour l’accompagner dans sa recherche. Rien d’anormal, sur le papier.

Quelques semaines plus tard, elle se rend au ministère. Ils s’installent dans une salle de réunion. Sylvie commence à raconter son parcours. L’homme l’interrompt : « Oh pardon, j’étais mal polie, je ne vous ai pas proposé de boisson. Est-ce que vous voulez quelque chose à boire ? » — d’après le récit qu’elle livre aujourd’hui à La Voix du Nord.

Elle accepte. Il l’emmène au distributeur. Elle choisit sa boisson. Pendant que le gobelet se remplit, il salue des collègues. Sylvie ne sait pas comment récupérer le verre. Elle n’ose pas bouger. C’est un entretien, elle est impressionnée. Il la sert.

Elle ne le sait pas encore, mais ce café contient un diurétique.

L’entretien reprend. L’homme consulte son téléphone, fait mine de lire des e-mails. Sylvie s’interrompt. « Pardon, vous m’écoutez ? » Il la rassure : « Vous avez toute mon attention, continuez. » Elle boit son café. Elle ne se doute de rien.

Puis il propose une visite des locaux. Sylvie pense qu’il va la présenter à des collègues. En réalité, il l’entraîne hors du ministère, par une porte arrière, vers une installation design en travaux. « Je me dis : pourquoi on est là ? » raconte-t-elle.

La promenade commence. Il fait beau. Sylvie commence à ressentir des gargouillis, puis des sueurs, le cœur qui palpite. « Je me suis même parlée à moi-même : "Mais Sylvie, calme-toi, ce n’est qu’un entretien." » L’envie d’uriner devient pressante. Elle se retient une demi-heure. Puis elle finit par demander une pause.

Il se fâche : « Du vous auriez pu prendre vos dispositions tout de même. Bon, on va quand même essayer de trouver des toilettes ou un café. » Il ne trouve rien. Il la fait marcher dans le jardin des Tuileries, le long de la Seine, tout en continuant à lui parler d’un poste au Mont-Saint-Michel. « Tout est manigancé, mais je ne le sais pas. »

Deux heures passent. Son ventre est gonflé, plus gros que celui d’une femme enceinte. Elle est au bord du malaise. Finalement, sous un pont, elle n’a plus le choix. Elle baisse sa jupe et son collant. Il reste au bord du souterrain, « comme s’il surveillait ». Elle urine. Une flaque immense. « C’était douloureux, étrange, lunaire. »

Pendant qu’elle urine, il s’approche, enlève sa veste et la tient devant elle : « Je vais vous cacher au cas où quelqu’un arriverait. » Elle a peur pour sa vie. « Tous les filtres tombent. » Elle regarde son visage, ne voit pas de malveillance. « Peut-être qu’il est aussi gêné que moi », se dit-elle.

L’entretien se termine. Elle n’arrive pas à se relever. Il l’aide, pose sa veste sur ses épaules, et lui dit : « Oh, décidément, ça vous arrive souvent des choses comme ça ? » Il la culpabilise. Sa veste est mouillée. Elle le fait remarquer. Il la gronde à nouveau.

Elle rentre au ministère. Elle essaie de signaler son malaise à l’infirmerie. On lui dit qu’il n’y a pas d’infirmerie. Elle demande un registre. On lui dit qu’il n’y en a pas. Elle demande à ce qu’un mail soit envoyé au CHSCT. Quelqu’un fait semblant d’écrire. Elle repart, pieds nus, prend le métro, arrive à la gare du Nord. Incapable de changer son billet de train. « J’avais perdu tous mes repères. »

Quatre ans plus tard, le courrier

Pendant des années, Sylvie ne sait pas ce qui lui est arrivé. Elle pleure, elle tremble, elle va chez sa voisine. Elle ne porte pas plainte. Elle ne sait pas contre quoi.

En 2019, quatre ans après les faits, elle reçoit un courrier simple dans sa boîte aux lettres. L’en-tête : « Section criminelle, police de Paris, police judiciaire. » On lui demande de les contacter. Elle se rend à Paris. Lors de l’audition, on lui demande de raconter son entretien. Elle le fait.

Puis la capitaine de police lui dit : « Je vais vous lire quelques lignes et vous allez me dire ce que vous en pensez. » Elle lit : « À telle heure début de l’entretien, à telle heure administration du diurétique, à telle heure elle demande une pause technique, à telle heure elle indique "tiens bon Sylvie" — donc j’ai parlé à voix haute —, à telle heure on rencontre telle personne, puis à telle heure sous telle passerelle, elle urine, le jet est long, la culotte est noire. »

Sylvie est sidérée. « En fait, il a noté tout. » L’homme avait documenté chaque agression. Et elle n’est pas la seule. La police lui montre un tableau Excel. Il contient 181 lignes. 181 femmes. « Je me suis dit : c’est un malade mental. J’ai su plus tard que c’est une perversion sexuelle. »

Aujourd’hui, le nombre de victimes identifiées est estimé à environ 250. Les agressions ont duré au moins une dizaine d’années. L’homme, Christian Niggre, ancien haut fonctionnaire du ministère de la Culture, est mis en cause. Il avait la réputation d’être surnommé « le photographe ». Des collègues mettaient en garde : « Ne mets pas de jupe à côté de lui », « fais attention si tu es en réunion avec lui ».

Le poids du silence administratif

Sylvie Delezenne n’est plus la même. Elle a été diagnostiquée avec un syndrome de stress post-traumatique. Elle souffre de troubles cognitifs, de troubles de la mémoire, de concentration. « J’ai du mal à ranger mon bureau, à ranger chez moi. » Professionnellement, elle n’a pas pu refaire un entretien d’embauche avant 2026. « Mon CV, je l’ai refait cette année. »

Les autres victimes vivent des conséquences similaires. Certaines ont quitté la France. D’autres ont honte d’avoir été agressées dans un ministère. « Il y a tous les profils », dit-elle.

Le traitement judiciaire, lui, avance lentement. L’instruction n’est pas close. Sylvie espère une fin d’instruction en 2026. Le procès pénal est attendu pour 2027. « Je suis plus à me dire 2027, non, je veux que ce soit le plus court possible », confie-t-elle.

Elle dénonce des lenteurs qu’elle juge en partie volontaires. « Ça arrange un peu tout le monde de faire traîner l’affaire au pénal, puisque du coup on ne peut pas récupérer les preuves du dossier pénal pour montrer la responsabilité du ministère au volet administratif. » Autrement dit, l’État serait protégé par la lenteur de la justice.

Ce que révèle cette affaire

Ce fait divers n’est pas un cas isolé. Il met en lumière les failles structurelles dans la détection et la sanction des violences sexuelles commises par des figures d’autorité au sein de l’administration française.

D’abord, le mécanisme de prédation : un homme en position de pouvoir, un entretien professionnel, une victime isolée, une substance chimique. Les victimes ne comprennent pas ce qui leur arrive. Elles culpabilisent. Elles se taisent.

Ensuite, l’institution savait. Le surnom « le photographe » circulait. Des mises en garde informelles existaient. Pourtant, rien n’a été fait pour l’arrêter. Aucune procédure interne, aucun signalement, aucune protection des potentielles victimes. Le ministère de la Culture — un lieu de création, de prestige — est devenu un terrain de chasse.

Enfin, la réponse judiciaire est d’une lenteur désespérante. Il a fallu quatre ans pour que Sylvie soit informée qu’elle était une victime. L’instruction dure depuis des années. Le procès n’aura pas lieu avant 2027. Pendant ce temps, les victimes vivent avec leurs traumatismes. Sans reconnaissance. Sans réparation.

Sylvie Delezenne, elle, continue de se battre. Elle veut que l’État soit condamné. « J’ai été agressée par un prédateur, mais qui a prédaté non pas dans un ministère, mais dans plusieurs. Et ça se savait. »

L’affaire Christian Niggre est devenue le symbole de ce que la France ne veut pas voir : l’impunité des puissants, le silence des institutions, la souffrance des femmes qu’on oublie.

À suivre.

Sources : Témoignage de Sylvie Delezenne recueilli par La Voix du Nord ; tableau Excel de la police judiciaire de Paris (181 lignes de victimes documentées) ; audition de Sylvie Delezenne par la section criminelle de la police judiciaire parisienne.

📰Source :www.youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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