Affaire Karima Benelal : 25 ans de prison sans corps, sans aveu, sans arme — le scandale Dandouni

Vingt-cinq ans de réclusion criminelle. Pas de cadavre. Pas d’aveu. Pas d’arme. Pas de scène de crime. Carbal Dandouni purge aujourd’hui une peine pour assassinat alors que le corps de sa femme, Karima Benelal, n’a jamais refait surface. Disparue en août 2005. Effacée. La justice a condamné sur des faisceaux d’indices. Mais le doute, lui, n’a pas disparu. Bien au contraire.
Vingt-cinq ans sans cadavre — le pari insensé de l’accusation
Le 9 décembre 2013, la cour d’assises d’Angoulême rend son verdict. Carbal Dandouni, 41 ans, est déclaré coupable de l’assassinat de son épouse Karima Benelal. La peine tombe : 25 ans de réclusion criminelle. Un chiffre qui claque. Un chiffre qui interroge. Car dans ce dossier, il manque l’essentiel.
Le corps de Karima. L’arme du crime. Les aveux. Même une scène de crime identifiable.
Rien. Ou presque. L’accusation s’est construite sur un scénario implacable — mais fragile. Un scénario de substitution : Carbal aurait orchestré un échange de femmes entre le Maroc et la France. Il aurait tué Karima, puis fait passer Rabia, sa seconde épouse, pour elle à la douane. Un tour de passe-passe mortel.
Le jury populaire a suivi. Puis la cour d’appel de Bordeaux, en octobre 2014, a confirmé. Même peine. Même certitude.
Mais les questions restent. Où est Karima ? Pourquoi aucun corps n’a été retrouvé en près de vingt ans ? Et si la justice s’était trompée ?
Bigame, violent, menteur — le portrait sans fard de Carbal Dandouni
Né au Maroc, Carbal Dandouni débarque en France dans les années 1990. Il a 26 ans quand il épouse Karima Benelal, en 1998. Elle est française, d’origine algérienne. Lui est en situation irrégulière. Le mariage lui offre des papiers. La famille de Karima le sait. Elle le dit.
« C’est quelqu’un qui cherchait des papiers », confie Mohamed Benelal, le frère de la victime.
Le mariage est célébré. Mais très vite, les violences commencent. Dès 1999, des certificats médicaux documentent l’horreur : hématome orbitaire gauche, douleur à l’épaule, œdème, ecchymoses. Le plus grave ? Un poumon transpercé à coups de tournevis. Karima est hospitalisée. Elle survit. Elle ne porte pas plainte.
Les certificats médicaux existent. Ils sont versés au dossier. Ils montrent des incapacités temporaires de travail. Ils prouvent une violence régulière, brutale, presque animale.
Et pourtant, Karima reste. Elle aime cet homme. C’est le seul homme de sa vie, dira son frère. Elle est sous emprise. Une emprise psychologique totale. Dès qu’il l’appelle, elle revient. Elle quitte sa famille. Elle s’isole.
Carbal, lui, collectionne les maîtresses. Il a un casier judiciaire chargé : escroquerie, importation de stupéfiants, violence avec arme, outrage. Un profil de voyou, pas un assassin — selon son avocat. Mais les faits parlent.
En 2002, il rencontre Rabia au Maroc. Elle a 20 ans. Il l’épouse religieusement en 2003. Bigamie. Karima l’apprend. Elle encaisse. Rabia lui donne deux fils. Karima, stérile, ne peut pas lui offrir d’enfants. La douleur est absolue.
« Le premier devoir d’une femme, c’est donner des enfants », résume l’avocat de la famille.
Carbal joue sur cette souffrance. En 2005, il propose à Karima un marché : venir au Maroc pour ramener en France son fils de trois mois, celui qu’il a eu avec Rabia. Karima doit l’élever. Un bébé-cadeau. Une dernière chance d’être mère.
Elle accepte. Elle part avec lui le 14 juillet 2005. Elle ne reviendra jamais.
Le scénario de la substitution — quand la douane devient une preuve
Le voyage commence par la route. Angoulême, puis l’Espagne, Algésiras, le ferry, Tanger. Carbal et Karima arrivent au Maroc. Le couple se sépare : Karima va voir sa famille dans l’est du pays. Carbal rejoint Rabia et son fils.
Un mois plus tard, le 24 août 2005, le retour est organisé. Au port de Tanger, ils sont plusieurs : Carbal, Karima, Rabia, deux sœurs de Carbal et leurs maris. La voiture — une Renault Clio — embarque sur le ferry.
C’est là que tout bascule.
La fiche de douane — le bordereau de sortie du territoire — est au nom de Karima Benelal. Mais l’écriture n’est pas la sienne. Une expertise graphologique le confirme : la fiche a été remplie par Carbal et Rabia.
Sauf que cette expertise a été annulée. Motif ? Une erreur de scellé. Un vice de procédure. En appel, la défense s’engouffre dans la brèche.
Pourtant, le scénario est solide. Rabia aurait pris la place de Karima dans la voiture. Elle se serait fait passer pour elle à la douane. Karima, elle, aurait été tuée avant l’embarquement. Le corps, jeté quelque part entre Tanger et Casablanca.
« Il s’est débarrassé de Karima entre Tanger et Casablanca », affirme Mohamed.
Carbal, lui, raconte une autre histoire. Il dit avoir déposé Karima à la gare de Bordeaux après une dispute. Elle serait partie, libre. Disparue de son plein gré.
Mais les preuves s’accumulent contre lui. L’appartement de Karima a été vidé juste après sa disparition. Ses affaires, jetées. Un passeport rouge — celui de Karima — a été retrouvé dans une poubelle par une sœur de Carbal. Pourquoi jeter un passeport si elle est simplement partie ?
Les rétractations qui font vaciller le dossier — et le mensonge qui tient
Au premier procès, les sœurs de Carbal témoignent. Naima et Fusia. Elles confirment la version de l’échange. Rabia aurait pris la place de Karima. Elles l’ont vue dans la voiture. Elles ont vu la fiche de douane falsifiée.
Puis, en appel, elles se rétractent. « On a menti devant la police », disent-elles. « On a subi des pressions. »
Les questions fusent. Pourquoi mentir en première instance ? Pourquoi revenir en arrière ? La pression venait de qui ? De la police ? De la famille Benelal ? Du procureur ?
Rabia, elle aussi, change de version. D’abord, elle confirme sa présence dans la voiture. Elle admet avoir joué le rôle de Karima. Puis elle se rétracte. Elle évoque des pressions policières. Elle dit qu’elle a été forcée d’accuser son mari.
« J’espère un jour elle va libérer », dit-elle aujourd’hui, les larmes aux yeux. « J’espère elle a trouvé la vérité. Il est où ? Est-ce que est disparu ? Est-ce qu’il est mort ? Il est où le cadavre ? »
Rabia vit seule à Angoulême avec ses enfants. Elle est la dame sans mari, celle dont l’époux purge 25 ans pour un crime sans corps. Elle n’a jamais été mise en cause. Mais pour Mohamed, elle sait. Elle sait forcément.
« Je ne sais pas quel rôle elle a, mais elle a un rôle », dit-il. « Elle parlera jamais. »
Les mensonges des sœurs, les rétractations, les pressions alléguées — tout cela fragilise l’accusation. Mais le jury n’en tient pas compte. En appel, l’avocat général Nalbert Pierre Nalbert prononce un réquisitoire implacable. Il reprend un par un les éléments. La violence. La bigamie. La fiche de douane. La disparition. Les mensonges.
« Ces mensonges ne peuvent pas avoir d’autre explication que ce qu’il cache derrière », tonne l’avocat général.
Le verdict tombe : 25 ans. Confirmé.
La mythomane, le mariage blanc et les zones grises — la défense s’accroche à l’ombre
La défense de Carbal Dandouni s’appuie sur un argument central : Karima n’était pas fiable. Elle était mythomane. Elle mentait. Elle disparaissait régulièrement. Elle avait des hallucinations.
Les sœurs de Carbal la décrivent comme une femme « pas nette ». Elle disait être enceinte sans l’être. Elle racontait voir une femme blanche qui frappait à sa porte et lui jetait de l’eau. Elle croyait être possédée par des djinns.
« La mythomanie, c’est une maladie », dit Naima.
Enquêteurs et avocats découvrent aussi un projet de mariage blanc. Karima devait organiser une union de complaisance entre un Marocain et une amie française. En échange, plusieurs milliers d’euros. Des documents l’attestent.
Le projet avorte. Aucun argent n’est versé. Mais l’existence de ce projet jette une ombre.
« Karima avait des comportements pas toujours conformes à la loi », admet l’avocat de la famille.
Mais il balaie : c’est une fausse piste. « On a essayé d’entraîner tout le monde là-dessus. »
La défense tente d’en faire un argument de fond : si Karima était mythomane, si elle avait déjà disparu, si elle projetait des activités illégales, alors peut-être a-t-elle fugué. Peut-être est-elle partie au Canada, comme elle en parlait. Peut-être est-elle encore vivante.
Mais l’accusation tient. Les violences, la bigamie, la fiche de douane, le passeport jeté, l’appartement vidé — autant de pièces qui s’emboîtent. Le doute, selon l’avocat général, cède devant l’évidence.
Vingt ans après, la vérité introuvable — Rabia, Mohamed et le vide
Aujourd’hui, Rabia élève seule ses enfants dans un appartement d’Angoulême. Elle travaille, elle vit, mais elle porte le poids de la condamnation de son mari. « J’ai perdu tout, tout, tout », murmure-t-elle. « En plus ici j’ai pas de famille. Je connais personne sauf lui. »
Elle n’accepte pas. Elle ne comprend pas. Elle attend une libération, une vérité. Mais laquelle ?
Mohamed, lui, ne trouve pas la paix. « Ma sœur, on sait pas ce qu’elle est devenue. Je peux pas dire que je suis satisfait à 100 %. »
Il regarde Rabia. Il la voit vivre dans l’appartement où aurait dû vivre Karima. « Elle a pris la place de Karima dans le bateau, dans la vie. Elle lui a pris sa vie. »
Le corps de Karima n’a jamais été retrouvé. Ni au Maroc. Ni en France. Ni ailleurs. Les recherches n’ont rien donné. L’enquête s’est arrêtée sur la condamnation de Carbal.
Mais une question demeure. Une question que personne ne peut éluder.
Où est Karima ?
Si Carbal l’a tuée, où a-t-il caché le corps ? Comment a-t-il pu le dissimuler pendant vingt ans sans laisser la moindre trace ?
Si elle est vivante, pourquoi n’a-t-elle jamais donné signe de vie ? Pourquoi son compte bancaire est resté inactif ? Pourquoi son téléphone n’a jamais été utilisé ?
Les deux hypothèses sont terribles. Mais l’une d’elles est fausse.
Et la justice a choisi. Sans corps. Sans arme. Sans aveu.
Les sources
- Charente Libre — articles des 10 et 15 octobre 2014 sur le procès en appel de Carbal Dandouni.
- Certificats médicaux — datés de 1999, établis par un médecin d’Angoulême, mentionnant hématome orbitaire et poumon transpercé.
- Casier judiciaire de Carbal Dandouni — extrait produit lors du procès de 2013, faisant état de condamnations pour escroquerie, trafic de stupéfiants, violence avec arme.
- Fiche de douane — bordereau de sortie du territoire marocain daté d’août 2005, au nom de Karima Benelal, dont l’écriture a été attribuée à Carbal et Rabia par expertise graphologique (expertise annulée pour vice de scellé).
- Expertise graphologique — réalisée en 2008, annulée en 2013 pour erreur de scellé.
- Témoignages filmés de Naima et Fusia Dandouni — recueillis lors du documentaire diffusé en 2015, confirmant puis rétractant la version de la substitution.
- Déclarations de Rabia — enregistrées en 2014, où elle affirme d’abord sa présence dans la voiture, puis se rétracte en évoquant des pressions policières.
- Procès-verbal de la cour d’assises d’Angoulême — 9 décembre 2013, condamnation à 25 ans de réclusion criminelle.
- Arrêt de la cour d’appel de Bordeaux — octobre 2014, confirmation de la peine.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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