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A69 : l'État offre 75 millions à un concessionnaire privé, le contrat secret

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-07-23
Illustration: A69 : l'État offre 75 millions à un concessionnaire privé, le contrat secret
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L'arbre et le ministre

L'affaire commence ici. À Vendine, dans le Tarn. Un homme perché dans un platane. Thomas Brail, arboriste de métier, occupe l'arbre depuis un mois. Il proteste contre l'autoroute A69, qui doit relier Toulouse à Castres. En bas, des militants montent un campement. Au-dessus, le silence des feuilles.

Puis le ministre de l'Intérieur parle. Fin 2022, Gérald Darmanin qualifie les opposants aux mégabassines et à l'A69 d'« écologistes radicaux ». Il va plus loin. « Je veux redire que cela relève de l'écoterrorisme », assène-t-il dans une vidéo rapportée par Off Investigation. Il annonce des fiches S pour les « radicalisés de l'ultra-gauche ». Des mots lourds. Très lourds. Ils pèsent sur un homme qui ne fait que grimper.

Le 23 avril 2023, Darmanin fait la une du Journal du Dimanche. Il présente une carte de France. Vendine y est pointée comme la deuxième zone de contestation « radicale et violente », derrière Sainte-Soline. C'est la première fois que Thomas Brail et son groupe « Les Écureuils » sont ciblés directement par l'appareil d'État.

La mécanique est lancée. Les caméras arrivent. Même Pascal Praud, animateur climatosceptique de CNews, dépêche une envoyée spéciale. Elle interviewe Brail perché dans son arbre. « Vous êtes pas un zadiste, vous êtes pas un militant d'extrême gauche », dit-elle. Lui répond : « J'aimerais qu'on arrête de stigmatiser les zadistes. » Il parle de l'oxygène, des arbres, de la majesté du végétal. La séquence est diffusée.

Retenez ce détail : le même jour, à des centaines de kilomètres de là, des fonctionnaires du ministère des Transports finalisent les annexes du contrat de concession de l'A69.

8000 personnes, une fête, et un contrat caché

Fin avril 2023, le collectif « La Voie est libre » et les Soulèvements de la Terre organisent un week-end de mobilisation contre l'A69. La météo est clémente. Les gens arrivent. 8000 personnes, selon Off Investigation. Des familles, des jeunes, des agriculteurs. Une fête, disent les organisateurs. Des tracteurs, des balles de paille, une course de bolides. Les forces de l'ordre restent loin. « Merci monsieur le préfet d'avoir joué le jeu », lance un militant sur un tracteur.

Car l'A69 n'est pas une simple route. C'est une concession de 50 ans confiée à une entreprise privée : Atosca, filiale du groupe NGE. En contrepartie, le concessionnaire percevra des péages. Mais il reçoit aussi un cadeau. Un cadeau que les opposants découvrent après des mois de demandes parlementaires.

La députée du Tarn, Karen Erodi (LFI), demande depuis près d'un an à consulter le contrat de concession. Elle écrit, elle relance. Le ministère des Transports refuse. « Secret des affaires », lui répond-on. Le 24 mai 2023, le ministre Clément Beaune finit par transmettre le document. Mais il est caviardé. Des pans entiers sont grisés.

« On s'est penché sur les annexes, raconte la députée dans la vidéo d'Off Investigation. À ma grande stupéfaction, on a vu que les zones grisées concernent les plans de financement, le calendrier prévisionnel, les tarifs au kilomètre, la maintenance, la politique tarifaire. Tout est grisé. » Elle demande pourquoi. Réponse : « secret des affaires ».

Mais ce que le contrat ne cache pas, c'est le montant des infrastructures publiques offertes. 75 millions d'euros. Des tronçons de la nationale 126, déjà payés par les contribuables, sont cédés gratuitement à Atosca. « 75 millions d'infrastructures publiques données sans contrepartie », résume Off Investigation.

Pourquoi un tel cadeau ? Les questions restent sans réponse.

Le trafic fantôme et la rentabilité occultée

Le contrat caviardé cache aussi les études de trafic. Pourtant, des documents divulgués par les opposants et recoupés par la députée montrent un chiffre : entre 6000 et 7000 véhicules par jour. Or, le seuil de rentabilité d'une autoroute est estimé à 10 000 véhicules par jour. « Quand les autoroutes sont déficitaires, c'est l'argent public du contribuable qui paye le manque à gagner », explique Karen Erodi.

Le calcul est simple. Si le trafic réel est inférieur aux prévisions, le concessionnaire ne couvre pas ses coûts. L'État comble le trou. Le contribuable paie une deuxième fois. Les opposants dénoncent un « cadeau fait au concessionnaire privé ». Atosca, filiale du groupe NGE, empoche les 75 millions d'infrastructures gratuites, et si le trafic ne suit pas, l'État garantit le retour sur investissement.

Le dossier est opaque. Les études de trafic complètes restent sous le sceau du secret des affaires. La députée n'a pas obtenu les annexes financières. Aucune estimation indépendante n'est publique. Les questions se multiplient.

Qui a validé ces conditions ? Le ministère des Transports, alors dirigé par Clément Beaune. La Première ministre, Élisabeth Borne, qui avait pourtant tweeté son soutien à Thomas Brail en 2019, quand elle était ministre de la Transition écologique. « Allez Élisabeth », scandent les militants à Vendine, en brandissant l'écran de son téléphone.

Mais en 2023, Borne est à Matignon. Le contrat est signé. Les 75 millions sont offerts. Les arbres, eux, attendent la tronçonneuse.

Une criminalisation en deux temps

Le traitement judiciaire de la contestation ne passe pas par un tribunal, mais par une machine médiatique et policière. Premier temps : la qualification. Gérald Darmanin, fin 2022, assimile les militants à des « écoterroristes ». Le mot est choisi. Il fait écho à la lutte contre le terrorisme. Il légitime les fiches S, les écoutes, la surveillance.

Deuxième temps : la cartographie. Le JDD du 23 avril 2023 publie une carte de France. Vendine est en rouge. « Zone de contestation radicale et violente », lit-on. Le message est clair : les opposants ne sont pas des citoyens ordinaires, mais des radicaux dangereux.

Troisième temps : la répression. Quelques jours plus tôt, le 25 mars 2023, une manifestation contre la mégabassine de Sainte-Soline a été violemment réprimée. Bilan : des centaines de blessés, dont 30 chez les forces de l'ordre, et des militants grièvement touchés. Le gouvernement ne condamne pas les violences policières. Il accuse les manifestants.

Le 28 mars 2023, le gouvernement tente de dissoudre les Soulèvements de la Terre, le mouvement qui coordonne les actions. Le Conseil d'État annulera cette dissolution en août 2023, estimant que les faits reprochés ne justifient pas une mesure aussi radicale. Mais l'intimidation a fonctionné.

À Vendine, la pression est constante. Thomas Brail est fiché S, il le sait. « Je pense que je suis écouté, j'en ai même la certitude », confie-t-il. Il sourit, mais le ton est grave. « Nous sommes tous des écoterroristes », scandent les militants lors du rassemblement d'avril. Ironie amère.

Ce que ça dit de la France

L'affaire A69 révèle une porosité inquiétante entre l'action publique et les intérêts privés. D'un côté, l'État promet une transition écologique, signe les accords de Paris, applaudit les rapports du GIEC. De l'autre, il offre 75 millions d'euros d'infrastructures publiques à un concessionnaire privé pour construire une autoroute. Une autoroute qui, selon les études disponibles, ne sera pas rentable.

Le secret des affaires devient un bouclier. Il empêche les parlementaires, les citoyens, les journalistes de vérifier les comptes. Le contrat de concession est caviardé, les études de trafic sont cachées, les tarifs futurs restent inconnus. Pendant ce temps, les opposants sont criminalisés. Le ministre de l'Intérieur les traite de terroristes. Le ministre des Transports leur refuse l'accès aux documents.

La question est simple : qui paie ? Le contribuable, déjà. Il a déjà payé la nationale 126, offerte à Atosca. Il paiera le manque à gagner si le trafic est insuffisant. Il paiera peut-être aussi les péages, fixés à 17 euros aller-retour selon les opposants. Une autoroute pour les riches, disent-ils, pour les camions du groupe Pierre Fabre, dont le député du Tarn Jean Terlier est le VRP.

Mais il y a plus grave. L'État, en criminalisant la contestation, envoie un signal. Ceux qui s'opposent à un projet d'intérêt public (ou privé) sont des ennemis. Ils sont fichés, surveillés, diffamés. Le débat démocratique est remplacé par la répression.

Les 8000 personnes rassemblées à Vendine ne sont pas des émeutiers. Ce sont des citoyens, des agriculteurs, des mères de famille. Ils ont lu le rapport du GIEC. Ils savent que les nouveaux nés de 2021 connaîtront sept fois plus de vagues de chaleur que leurs grands-parents. Ils savent que l'artificialisation des sols est une catastrophe. Ils disent non.

L'État répond par des fiches S, des contrats caviardés, des millions offerts à un concessionnaire. Les questions restent sans réponse.


Sources :

  • Off Investigation (YouTube) : « ÉCOTERRORISME » : comment l'État a criminalisé les opposants à l'A69

📰Source :youtube.com

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