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SociétéÉpisode 14/7

Zinedine Zidane : le symbole qui ne parle pas — héritage, silence et intégration

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-07-26
Illustration: Zinedine Zidane : le symbole qui ne parle pas — héritage, silence et intégration
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L'héritage du père : la discrétion comme mécanisme de survie

Tout commence ici. 1953. Un jeune Kabyle de 18 ans débarque à Marseille. Il s'appelle Smaïl Zidane. Ouvrier du bâtiment, il se syndique à la CGT, participe à la manifestation du 7 octobre 1961. Il travaille neuf ans sur le chantier de la future scène Saint-Étienne. Puis vient l'indépendance de l'Algérie, en juillet 1962. Il veut rentrer au pays. Son bateau tombe en panne. Il rencontre Malika, tombe amoureux, reste. Cinq enfants. Zinedine est le dernier, né en 1972.

Smaïl a écrit une autobiographie, Les chemins de Pierre (2017). Il y raconte une vie d'ouvrier, de syndicaliste, de militant discret. Mais à ses enfants, il donne une consigne implacable : "Toi, tu t'occupes de football. C'est ton rayon. La politique, tu n'y connais rien. Laisse les spécialistes parler."

Le sociologue Stéphane Beaud, auteur d'un livre sur Zidane (éditions La Découverte), y voit un mécanisme de survie. "Ces immigrés qui venaient de terres pauvres, en Kabylie, ont appris à ne pas faire de bruit." Le père de Zidane était éduqué, politisé. Il transmet pourtant à son fils une prudence absolue. Zidane l'incarne. "Moi quelque part, je ressemble à mon papa. Le respect, c'est la chose la plus importante."

Ce respect n'est pas une posture. C'est une armure.

Zidane grandit à la cité de la Castellane, dans les quartiers nord de Marseille. Un terrain bitumé, la Tartane, lui sert d'école. Il y apprend les feintes, les dribbles, les roulettes. Mais aussi les coups. Il reçoit des cartons rouges, beaucoup. Le plus célèbre : celui de 2006, le coup de tête à Materazzi après une insulte visant sa sœur. "Donner un coup de tête, ça s'apprend", dit Beaud. Ce n'est pas une explosion de colère — c'est une technique héritée des années de bitume.

Pourtant, Zidane n'est pas un rebelle. Il est discipliné. Il a compris très tôt que pour exister, il devait être deux fois plus fort que les autres. Ce n'est pas une opinion — c'est une donnée sociologique. Repéré tardivement, à 15 ans, par un recruteur de l'AS Cannes, Jean Varot. Avant cela, personne ne parie sur lui. Il est grand (1,85 m), pas très musclé, lent. Il n'est pas Mbappé à 13 ans. Il n'est pas Pelé. Il est un gamin de la Castellane qui doit prouver deux fois plus.

L'ascension : de la misère à la gloire, sans un mot

L'été 1987, Zidane arrive à Cannes. Il a 15 ans — et non 13 ou 14 comme il le dit parfois. Déraciné. Sa mère, Malika, a tout fait pour qu'il ne soit pas seul. Une famille d'accueil, les Lino, le prend sous son aile. Il partage une chambre avec David Bettoni, son futur adjoint au Real Madrid. Bettoni racontera plus tard un moment clé : "Il me disait en catimini : je veux réussir, je veux réparer l'injustice sociale qu'a connue mon père."

Le moteur est là. Pas la gloire, pas l'argent. La réparation.

Il progresse lentement. Cannes descend en division 2. Les clubs ne se bousculent pas. Marseille le refuse, le jugeant trop lent. Bordeaux, grâce à l'entraîneur Roland Courbis, le récupère pour 450 000 € — une misère, même à l'époque. En 1992, il a 20 ans. Il arrive au stade d'entraînement, et les observateurs sont frappés par son talent. Mais quand un journaliste de Sud-Ouest lui demande une interview, Zidane ne dit presque rien. Le journaliste revient dépité : "Il n'y aura pas d'article, il m'a rien dit."

Ce mutisme n'est pas un caprice. C'est un héritage.

En 1994, il est sélectionné en équipe de France. Il marque deux buts contre la République tchèque — un de la tête, un du gauche — alors qu'il est droitier. Le public découvre un génie. La France de 1998 en fait son héros : deux buts en finale contre le Brésil, une Coupe du Monde, et une photo devenue icône. Zidane devient "la personnalité préférée des Français". Il est le symbole de l'intégration réussie.

Mais il ne parle pas. Il ne s'engage pas. Il se contente d'être.

En 2002, il appelle à voter contre le Front National. En 2017, il réitère contre Marine Le Pen. Deux déclarations minimales, presque timides. Rien de plus. "Je suis français d'origine algérienne. Je suis fier d'être français et fier d'être d'origine algérienne." C'est tout. Pas de manifeste, pas de tribune, pas de combat antiraciste.

Le sociologue Beaud le regrette : "On aurait voulu que cette icône puisse prendre davantage la parole pour s'engager dans le combat antiraciste." Mais Zidane reste dans son périmètre. Le football, rien que le football. Il devient entraîneur du Real Madrid, remporte trois Ligues des Champions consécutives. Il gagne tout. Il ne dit rien.

Le rapport à l'Algérie : un amour distancié

Zidane n'a visité l'Algérie qu'une seule fois avant 2006. Il avait 14 ans. Il découvre le pays de ses parents. Mais il ne parle pas le kabyle — il le comprend, sans le parler. Son rapport à l'Algérie est "affectif mais distancié", selon Beaud. Ses frères aînés, Majid et Farid, ont fait leur service militaire en Algérie. Lui a fait le bataillon de Joinville en France. Il est le petit dernier, celui qui a grandi dans la France de Marseille, de l'école, du football.

En décembre 2006, après la retraite, il effectue une tournée triomphale en Algérie. Reçu comme un héros national. Des milliers de personnes l'acclament. Cela le marque profondément. Mais il n'en fait pas un étendard. Il reste Zidane, le silencieux.

Son fils Lucas, gardien de but, a choisi de jouer pour l'équipe d'Algérie. Il a grandi en Espagne, parle espagnol, n'a jamais vécu en France. En portant le maillot algérien, il fait plaisir à son grand-père Smaïl, toujours vivant. Un geste familial, pas politique. Mais il dit quelque chose de l'évolution des identités.

Trois générations, trois silences : Zidane, Benzema, Mbappé

Le football français d'aujourd'hui est majoritairement composé de joueurs d'origine immigrée. L'équipe de France que Zidane pourrait bientôt entraîner (il est pressenti comme sélectionneur) compte 60 % de joueurs d'origine parisienne ou subsaharienne. C'est le football de quartier, le football des cités. Mais les rapports au racisme, à la politique et à la parole ont changé.

Karim Benzema a été victime de racisme et de suspicions politiques. En 2023, Gérald Darmanin l'accuse publiquement d'être un "supporteur des Frères musulmans". Benzema, contrairement à Zidane, a pris la parole, mais souvent dans la polémique. Il est devenu un symbole de la fracture entre le football et l'État.

Kylian Mbappé, lui, est politiquement conscient. Il prend position contre le Rassemblement national, s'engage sur des sujets de société, parle sans filtre. L'antithèse de Zidane. Mbappé n'a pas peur de la parole. Zidane, lui, a été formaté par son père : ne pas faire de bruit, ne pas déranger, être un bon immigré.

Le parallèle est brutal. Zidane est le produit d'une intégration par le silence. Mbappé est le produit d'une génération qui exige d'être entendue. Entre les deux, Benzema — le bouc émissaire.

Et maintenant ?

Zidane va devenir sélectionneur de l'équipe de France. Il aura face à lui un groupe de joueurs dont les trois quarts sont d'origine immigrée, majoritairement subsaharienne. Il devra gérer des ego, des sensibilités politiques, des identités revendiquées. Lui qui n'a jamais levé le poing devra composer avec des joueurs qui le font.

La question est simple : Zidane restera-t-il le silencieux ? Ou prendra-t-il enfin la parole ?

Les questions restent sans réponse. Pour l'instant.

Le dossier est loin d'être clos. Mais une chose est sûre : le modèle d'intégration "taiseux" de Zidane a fonctionné pour lui. Il a gagné de l'argent, du prestige, une liberté. Mais il a aussi payé le prix : celui de ne jamais être entendu sur les sujets qui brûlent la France.

Le contribuable français, lui, continue de financer des politiques d'intégration qui peinent à assimiler. Le Canada, rappelons-le, choisit 60 % de ses immigrés sur des critères économiques. La France, 16 %. Ce n'est pas de la xénophobie — c'est de l'arithmétique. Zidane est une réussite individuelle. Mais son silence interroge un système qui n'a jamais su transformer les réussites individuelles en parole collective.

Et maintenant, Zidane sélectionneur ? Il aura l'occasion de parler, de peser. Mais son père lui a appris à se taire. Les vieux réflexes ont la vie dure.

Sources :

  • Livre 'Zinedine Zidane' de Stéphane Beaud (éditions La Découverte)
  • Autobiographie du père 'Les chemins de Pierre' (Michel Lafon, 2017)
  • Documentaire de Mireille Dumas pour Antenne 2 (novembre 1998)
  • Bande dessinée 'Zidane une vie en étoile'
  • Archives de l'INA
  • L'Équipe Magazine (entretien de 2012)
  • Documentaire 'Une équipe de rêve' de René Litzgus
  • Sondage JDD

📰Source :youtube.com

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