LE DOSSIER

Toute la vérité sur les affaires françaises

Justice

Karine Brunet-Jambu : la justice libère son violeur et l'installe à Rennes

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-25
Illustration: Karine Brunet-Jambu : la justice libère son violeur et l'installe à Rennes
© YouTube

Huit ans pour trente — le calcul qui tue

Roland Blaudy est un récidiviste. Les documents en attestent. La justice le condamne une première fois en 2007 à 18 ans de prison pour viol et agression sexuelle aggravée. Puis en juillet 2018, la cour d'assises d'Ille-et-Vilaine le reconnaît coupable de nouveaux viols sur Karine Brunet-Jambu — violée entre ses cinq et sept ans. Peine : trente ans de réclusion criminelle. Période de sûreté : vingt ans.

Karine avait vingt ans au procès. Elle a entendu le verdict. Soulagement. Enfin reconnue.

Huit ans plus tard, elle reçoit un courriel.

Deux pages — et tout s'effondre.

La justice applique un mécanisme juridique : la confusion des peines. La plus lourde absorbe la plus légère. Les 18 ans de la première condamnation disparaissent, absorbés par les trente ans de la seconde. Résultat : la période de sûreté de vingt ans ne démarre pas en 2018, mais en avril 2005 — date de l'incarcération initiale de Blaudy. Elle s'achève donc en avril 2025. Vingt ans pile.

Pourquoi ? Parce que la détention provisoire compte. Parce que la confusion des peines efface la première condamnation comme si elle n'avait jamais existé. Parce que le système judiciaire, dans sa logique comptable, transforme trente ans de peine en huit ans de prison ferme.

Roland Blaudy sort le 12 mai 2026. Il aura purgé huit ans. Pour des viols sur une enfant de cinq ans.

(Oui, vous avez bien lu.)

« Pour moi, c'est inacceptable », dit Karine. « Pour ce genre de personnes, ça ne devrait pas être accepté. Il ne devrait pas y avoir de remise de peine. »

Le procureur de la République de Caen, dans un communiqué, justifie la décision. Il explique le mécanisme. Il rappelle que la loi le permet. Il ne dit pas que c'est juste.

Et ça, c'est le problème.

Le courriel — quand l'État vous annonce l'impensable

Karine termine sa journée de travail. Elle regarde son téléphone. Un nom inconnu. Elle ouvre.

Deux pages.

« Quand j'ouvre le courrier, je ne comprends pas ce qui se passe. Parce que pour moi, ce n'était pas possible qu'il sorte, étant donné que sa demande était de venir vivre à Rennes, où j'habite. »

Elle est seule dans sa voiture. Un poids énorme tombe sur ses épaules.

« Je me suis dit, qu'est-ce que je vais faire maintenant ? »

La juge d'application des peines, dans le courriel, écrit comprendre — mais elle ne change rien.

« Je me fiche de comment ils ont pu accepter une telle décision, et de me la communiquer. Parce que moi, aujourd'hui, je passe à autre chose, en fait. Et j'ai pas toujours envie qu'on me renvoie à tout ça. Alors déjà qu'ils sortent au bout de huit ans de prison, je pense que c'est très peu. Mais en plus qu'ils viennent habiter à Rennes, c'est inacceptable. »

Karine a prévenu les habitants du quartier. Sans donner le nom. Pour protéger les enfants. Ceux qui jouent dans les treize étages de l'immeuble où Roland Blaudy réside désormais chez son frère.

« Il habite dans un bâtiment à treize étages rempli de famille. Donc, comment est-ce que c'est possible qu'on le laisse retourner dans un immeuble rempli de famille ? Il a un bracelet électronique. Des horaires. Mais il peut rester dans son bâtiment. Il n'a même pas besoin de sortir pour trouver des enfants. C'est ça qui est immonde, en fait. Le bracelet électronique, pour moi, ça ne sert à rien. Dans ce cas précis. »

La justice a imposé plusieurs obligations : interdiction de se trouver dans un lieu fréquenté par des mineurs, interdiction de contact avec les victimes, surveillance électronique mobile pour deux ans, renouvelable.

Karine voit l'absurdité.

« L'interdiction de se trouver dans un lieu fréquenté par des mineurs, mais la résidence dans laquelle il y a des familles... Les conditions ne sont pas remplies. »

Une date. Un virement. Une question.

Et aucune réponse.

Le procureur s'explique — et justifie l'injustifiable

Pourquoi Rennes ? Pourquoi imposer à une victime de croiser son agresseur dans sa propre ville ?

Le procureur de la République de Caen a une réponse. Toute sortie de prison nécessite une préparation. Un lieu où vivre. Un suivi socio-judiciaire. La seule adresse disponible pour Roland Blaudy ? Chez son frère, à Rennes.

La justice affirme n'avoir pas eu le choix.

Et pourtant.

Le suivi socio-judiciaire, explique le procureur, ne pouvait être assuré correctement ailleurs. Alors on installe le condamné dans la ville de sa victime. On lui donne une adresse. On impose des horaires. On pose un bracelet. Et on espère que ça suffira.

Karine, elle, doit changer son chemin pour aller au travail. Normalement, elle passe à quelques mètres du bâtiment. Aujourd'hui, elle fait un détour. Hier, il y avait une déviation. Elle a dû passer devant.

« Je suis très en colère. Je dirais pas que j'ai forcément peur de le croiser, mais je suis tellement en colère que je sais pas quelle réaction je pourrais avoir si je le croisais. »

Elle a essayé d'écrire au ministre de la Justice. En novembre 2024. Premier courrier du SPIP, en septembre, l'informant que Blaudy demandait un aménagement de peine. Elle a appelé le SPIP. Elle est allée à un entretien. Elle a expliqué que, pour elle, c'était impensable — qu'elle préférait qu'il meure en prison.

« La personne ne pouvait rien répondre. Que la loi, c'est la loi. Et qu'il a le droit d'en bénéficier. »

La loi, c'est la loi. Combien de fois les victimes entendent-elles cette phrase ?

Le ministre de la Justice, lui, n'a jamais répondu.

Une pétition, une loi, et des questions qui restent

La tante de Karine — aussi sa mère adoptive — a lancé une pétition. Objectif : supprimer la confusion des peines pour les violeurs. 85 000 signatures. Un chiffre qui parle, qui montre que l'opinion publique ne comprend pas.

Karine a reçu des messages de soutien. Des députés. D'autres victimes. Une femme lui a raconté son histoire. Même mécanisme. Même impuissance.

« C'est horrible, en fait. Et c'est extrêmement stressant. »

Le 15 mai 2025, l'Assemblée nationale a adopté une proposition de loi portée par la députée Renaissance Laure Miller. Le texte garantit aux victimes qu'elles seront informées systématiquement lors de la libération de leurs agresseurs. Il prévoit aussi une expérimentation : des guichets de suivi des victimes dans les départements, pour rassembler tous les acteurs chargés de les accompagner. Deux ans d'expérimentation.

Une avancée. Mais une question demeure : à quoi sert d'être informée si on ne peut rien faire ?

Karine n'a aucun recours. Son avocate le confirme : le jugement est passé. Pas d'appel possible sur ce type de décision.

« La seule chose que j'espère, c'est que le quartier où ils habitent va se révolter. C'est la seule chose que j'espère. »

Elle alerte les habitants. Elle explique sans nommer. Elle dit qu'elle a peur pour les enfants. Que ce qui lui est arrivé n'arrive pas à d'autres.

Les parents regardent leurs enfants. Les jeux dans la cour. Les escaliers. Les treize étages. Et ils se demandent.

La colère d'une femme — et la faillite d'un système

Karine Brunet-Jambu a choisi de parler. Elle aurait pu rester silencieuse. Se terrer. Changer de ville. Disparaître.

Elle a choisi le combat.

« Il faut que les choses changent. Parce que ce n'est pas possible que ça fonctionne comme ça et que l'État laisse faire les choses telles qu'elles. L'État, normalement, est là pour protéger les victimes. Et aujourd'hui, ce n'est pas le cas. »

Elle ne se sent pas protégée. En aucun cas.

Roland Blaudy, lui, est libre. Sous bracelet. Avec un toit. Avec des horaires. Mais libre.

Karine vit avec la menace. Elle change ses trajets. Elle regarde autour d'elle. Elle vérifie les fenêtres de l'immeuble. Elle se demande s'il la voit passer. Si, dans treize étages de familles, un homme déjà condamné pour viols sur mineurs trouve sa prochaine victime.

« De toute façon, c'est écrit sur le courrier que la dangerosité a diminué, mais qu'elle est toujours là. Et qu'il cherche une solution. Mais qu'en attendant, il est toujours là. »

La dangerosité a diminué. Elle n'a pas disparu. On libère un homme dont le propre dossier judiciaire admet qu'il reste dangereux.

Et on l'installe au milieu des enfants.

Le système judiciaire français permet cela. La confusion des peines, prévue par la loi, transforme des décennies de prison en quelques années. Les réductions de peine s'accumulent. Les périodes de sûreté commencent à la détention provisoire. Et les victimes — les vraies victimes, celles qui ont subi les viols, qui ont témoigné, qui ont attendu des années un procès — apprennent la libération par courriel.

Pas de visite. Pas de psychologue. Pas de protection. Un courriel.

Qui a signé cette décision ? Des noms figurent dans le jugement. Des magistrats. Des juges d'application des peines. Des procureurs. Des fonctionnaires du SPIP. Tous ont appliqué la loi. Tous ont estimé que huit ans de prison suffisaient pour des viols sur une enfant de cinq ans.

Où est l'argent ? Il n'y en a pas. Il y a une absence de moyens. Pas d'autre adresse pour héberger le condamné. Pas de structure adaptée. Pas de centre fermé pour les criminels sexuels les plus dangereux. Alors on les colle dans des immeubles d'habitation, au milieu des familles.

Et on espère que ça tienne.

Karine Brunet-Jambu, elle, ne peut plus espérer. Elle peut seulement se battre. Et alerter.

« Moi aujourd'hui, il va plus rien me faire, je suis une adulte. Mais en fait, c'est les enfants qui habitent dans le quartier. J'ai très peur pour ça. Qu'il recommence à faire ça. C'est juste impensable. »

Impensable. Mais vrai.

Le 12 mai 2026, Roland Blaudy sera officiellement libre. Pas de prison. Pas de grillage. Juste un bracelet et des horaires. Dans un immeuble de treize étages, à Rennes, à quelques kilomètres de sa victime.

Karine sera là. Elle changera son chemin. Elle regardera les enfants jouer. Elle se demandera combien de temps avant le prochain drame.

Et la justice ? La justice appliquera la loi. Jusqu'à la prochaine victime.

Sources :

  • Courriel de la juge d'application des peines à Karine Brunet-Jambu, reçu le 29 avril 2025
  • Communiqué du procureur de la République de Caen, mai 2025
  • Jugement de la cour d'assises d'Ille-et-Vilaine, juillet 2018
  • Proposition de loi Laure Miller, adoptée le 15 mai 2025
  • Pétition de la tante de Karine Brunet-Jambu, 85 000 signatures
  • Témoignage de Karine Brunet-Jambu dans le podcast « Affaires suivantes », BFM TV

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

📬

Ne manquez aucun scandale

Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.

Sur le même sujet