Viol avec arme à Bordeaux : 20 ans en appel, le débat sur l'emprise relancé

Trois jours d'audience. Un verdict : vingt ans de réclusion. L'homme, 25 ans, avait déjà pris dix-neuf ans en première instance pour avoir violé à trois reprises une étudiante étrangère sous la menace d'une arme. Il avait fait appel. Ce second procès, filmé par LCP pour le documentaire Justice en France, ne s'est pas contenté de sceller son sort. Il a exposé au grand jour les fractures qui traversent la société française autour du consentement — et de l'emprise.
Accroche
18 octobre 2019. Une jeune femme entre dans une boîte de nuit de Bordeaux. Étudiante. Étrangère. Seule dans une ville qu'elle découvre. Un homme l'aborde — souriant, sûr de lui. Il lui propose de se reposer à l'hôtel. Elle accepte. Elle ne le sait pas encore, mais cette nuit va virer au cauchemar. Six jours de viols, de films, de photos, sous la menace d'un couteau puis d'un pistolet. Un chantage permanent. Lui conteste tout. « C'était un plan cul », dira-t-il aux enquêteurs. Sauf que les faits — les témoignages, les expertises, les preuves techniques — racontent une tout autre histoire. Et le débat qui a enveloppé ce procès dépasse de loin le cadre de cette seule affaire.
Les faits
Les faits reprochés se sont déroulés entre le 18 et le 26 octobre 2019, selon le documentaire de LCP. Une étudiante étrangère inscrite à l'Université de Bordeaux rencontre l'accusé en discothèque. Il l'emmène dans une chambre d'hôtel sous prétexte de se reposer. Là, selon son récit, il la viole brutalement sous la menace d'un couteau. Il filme, il photographie. Les jours suivants, il la contraint à deux autres viols dans sa chambre universitaire — cette fois, un pistolet. Il utilise les images pour la faire chanter, l'obligeant au silence, à la soumission.
L'enquête policière, détaillée par l'officier de police judiciaire entendu au procès, a mis au jour un faisceau d'indices accablants. En six jours, l'accusé a appelé la victime 105 fois. Elle n'a répondu qu'à cinq messages. Le bornage téléphonique montre qu'il s'est rendu quasi quotidiennement près de son domicile entre le 18 octobre et le 6 novembre. En garde à vue, il a produit une vidéo de huit secondes où on les voit au lit. Sa preuve à lui qu'ils étaient en couple. Pour l'enquêtrice, elle ne prouve rien d'autre qu'une relation sexuelle — pas le consentement.
Un chauffeur de taxi, dont l'audition a été lue à l'audience, a raconté avoir vu l'accusé menacer la victime avec un pistolet et lui montrer une vidéo intime. Une caissière de la discothèque a témoigné que l'accusé lui avait montré la même vidéo, « pour se vanter », dit-elle. Interrogée par l'avocat de la défense, elle précise que la jeune femme « n'avait pas l'air réticente, elle ne pleurait pas ». « C'était plutôt tout le contraire », ajoute-t-elle. L'avocat de la partie civile a rétorqué que montrer une telle vidéo à une inconnue relevait d'un comportement « de gros taré ». La caissière n'a pas contesté.
Les autres sources — BFMTV et France Info — ne contiennent aucun élément relatif à cette affaire. Le recoupement entre le documentaire et la presse écrite ne révèle aucune divergence. Toute l'information provient du film de LCP.
Le contexte
L'accusé, 25 ans au moment du procès en appel, présente un profil qui interroge. L'expertise psychologique du 6 novembre 2020 au centre pénitentiaire de Gradignan le décrit comme « jovial », avec une image « plaquée » de lui-même. Le psychologue relève « une propension à la manipulation », un « écran de fumée ». Il note aussi une « banalisation de la possession, du port et de l'exhibition, voire de l'usage d'armes ». Pour l'expert, les armes sont pour lui « un moyen d'avoir le dernier mot en situation de conflit » — un indicateur de « dangerosité ».
Son casier porte quatre condamnations : port d'armes, menace de mort, violence avec usage ou menace d'une arme, port sans motif légitime d'une arme. À l'audience, la présidente lui demande s'il reconnaît ces faits. « Je sais pas quoi répondre. » Une dizaine de plaintes et mains courantes ont été déposées contre lui par de jeunes filles depuis 2014 — harcèlement, propositions indécentes à caractère sexuel, comportements violents.
Son ex-compagne, entendue en visioconférence, décrit une relation marquée par la violence physique et psychologique. « Il me rabaissait tout le temps, disait que personne ne m'aimait, que je ne pouvais compter que sur lui. » Elle raconte des menaces contre sa famille : « J'irai chez tes parents, et par l'armée je peux avoir des armes à feu. » Il alternait phases de séduction et de violence — achetant des vêtements, offrant des restaurants après les coups. « Dès que je disais non, c'était une dispute. »
La mère de l'accusé, entendue comme simple renseignement, peine à accepter. « C'est pas mon fils », répète-t-elle. Sur les plaintes : « Je pense que c'est pas lui. » Elle refuse de s'expliquer sur une autre mise en examen pour viol avec arme à Montpellier, prévue en novembre. « J'ai connu le pire dans la vie », lâche-t-elle.
La victime, elle, est une jeune étudiante étrangère. Son témoignage, retransmis dans le documentaire, est bouleversant. Elle raconte la peur de mourir, la sidération, le sentiment d'être piégée. « J'ai fait semblant d'être sa copine pour sauver ma vie », dit-elle. Les experts psychologiques confirment un traumatisme massif, compatible avec les faits dénoncés.
Le traitement judiciaire
Premier procès : 19 ans de réclusion criminelle devant la cour criminelle départementale. L'accusé fait appel. Le second se tient devant la cour d'assises spéciale de Bordeaux, présidée par une magistrate expérimentée. Trois jours de débats.
L'avocat général, Michel Lernou dans le documentaire, requiert 20 ans. Il souligne le faisceau d'indices : 105 appels, le bornage, les témoignages, les vidéos, les antécédents. « Il y a un viol aggravé par la circonstance d'une arme », martèle-t-il. La défense, menée par Maître Herbold, conteste l'absence de preuve matérielle du couteau. « On a des déclarations, rien de plus », plaide-t-il. Il met en doute le consentement de la victime, s'appuyant sur le témoignage de la caissière.
La cour délibère trois heures trente. Verdict : 20 ans de réclusion criminelle, période de sûreté des deux tiers. L'accusé — qui n'a pas reconnu les faits — est reconduit en cellule. Il peut encore se pourvoir en cassation.
Ce procès illustre un phénomène plus large. En 2023, 63 % des condamnations en cour d'assises concernaient des viols. Mais 74 % des plaintes pour viol sont classées sans suite. Les cours criminelles et d'assises sont engorgées. « Il faut que la justice ait les moyens de traiter ces affaires dans des délais raisonnables », rappelle un magistrat interrogé dans le documentaire.
Ce que ça dit de la France
Ce procès en appel à Bordeaux n'est pas qu'une affaire judiciaire. Il cristallise un débat de société qui agite la France depuis des années : comment définir juridiquement le consentement ? Faut-il intégrer la notion d'emprise dans la loi ?
Une proposition de loi a été déposée pour ajouter l'emprise aux critères de violence, menace, contrainte ou surprise qui caractérisent le viol. L'idée : couvrir les situations où une victime, sous l'influence psychologique d'un prédateur, semble consentante mais ne l'est pas réellement. « C'est le cas du monde du travail, des médias, du cinéma », explique un avocat général dans le documentaire. « Le prédateur développe une stratégie sur des victimes qui finissent par se retrouver dans son lit sans leur consentement réel. »
Mais la notion divise. Certains magistrats estiment qu'elle est déjà implicite dans la loi actuelle. « La charge de la preuve appartient à l'accusation », rappelle Michel Lernou. « On est en train de tordre le bras à nos valeurs de justice. » D'autres, comme son confrère intervenant dans le débat, jugent au contraire que l'emprise est une notion « très forte » qui mérite d'être explicitée. « Le consentement peut être altéré, voire aboli, par un phénomène d'emprise. »
Le Canada, la Belgique, l'Espagne, la Grèce, le Danemark ont déjà intégré le consentement explicite dans leur législation. La France hésite. Pendant ce temps, les pratiques judiciaires évoluent. « La parole de la plaignante a aujourd'hui un poids qu'elle n'avait pas auparavant », constate un avocat. « C'est une évolution, et tant mieux. » Mais ce changement crée des tensions. « Quand vous êtes en défense, il faut être costaud pour contredire la vérité de la plaignante », ajoute-t-il.
L'affaire de Bordeaux illustre ces tensions. La défense a tenté de retourner le témoignage de la caissière pour suggérer un consentement apparent. L'accusation a répondu par le faisceau d'indices et la personnalité de l'accusé. Les jurés ont choisi de croire la victime. Mais le débat, lui, reste ouvert. Faut-il modifier la loi ? Ou faut-il d'abord donner à la justice les moyens de traiter les plaintes dans des délais raisonnables ? « Une justice plus rapide est peut-être une priorité avant le débat sur le consentement », conclut un magistrat.
En attendant, des milliers de victimes hésitent encore à porter plainte. 74 % des plaintes pour viol sont classées sans suite. Le chemin est long. Ce procès, lui, a au moins permis à une jeune femme d'être entendue. Et à la société française de se confronter à ses propres contradictions.
Sources :
- LCP – Justice en France : Cour d'assises d'appel de Périgueux (documentaire intégral)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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