200 000 usurpations d'identité : comment Fellow a manipulé les médias et le Parlement

Dix mille neuf cent quatre-vingt-dix-sept. Voilà le vrai nombre de plaintes pour usurpation d'identité en France en 2009. Pas 200 000. Pas 210 000. 10 997. Vingt fois moins.
Pourtant, chaque automne depuis quinze ans, les médias ressassent le même refrain : 200 000 victimes par an, un fléau pire que les cambriolages. Ce chiffre a été brandi à l'Assemblée nationale en 2011 pour justifier la carte d'identité biométrique. Des dizaines de journalistes l'ont repris — tous convaincus de sa fiabilité. Il est faux. Pire : un fabricant de broyeuses de documents l'a fabriqué sur mesure.
Comment une multinationale américaine a-t-elle pu berner la France entière ? La réponse est un cas d'école de manipulation médiatique, de conflits d'intérêts et d'impunité.
La fabrique du chiffre
Prenez un centre de recherche réputé — le Crédoc, spécialiste des conditions de vie. Ajoutez un financeur discret, un fabricant américain de broyeuses nommé Fellow. Mélangez avec une méthodologie contestable. Vous obtenez le chiffre de 210 000 usurpations d'identité par an.
Frédéric Ocqueteau, directeur de recherche au CNRS, ne mâche pas ses mots : « C'est de l'escroquerie intellectuelle. » Il a décortiqué l'étude. 2007 personnes interrogées par téléphone. Une seule question : « Au cours des 10 dernières années, avez-vous été victime d'une usurpation d'identité ? » Tous les statisticiens vous le diront : une enquête sérieuse ne dépasse pas deux ou trois ans de mémoire. Au-delà, les souvenirs s'effacent, se mélangent. Ocqueteau insiste : « On ne peut pas demander à des gens de se prononcer sur un incident où ils auraient été victimes sur leurs 10 dernières années. »
Ce n'est pas tout. L'étude ne définit pas clairement l'usurpation d'identité. Les sondés confondent tout : un vol de carte bancaire, un piratage d'email, un simple accès frauduleux. Le questionnaire mélange les torchons et les serviettes — et les résultats explosent. Le Crédoc compare ensuite ce chiffre gonflé (issu d'un sondage d'opinion) au nombre de plaintes pour cambriolage enregistrées par la police. Pourquoi ne pas comparer avec les vraies plaintes pour usurpation d'identité ? Parce que ça donne 10 997. Vingt et une fois moins. La manipulation est grossière. Personne ne l'a vue. Les médias ont avalé l'hameçon, le chiffre a fait le tour des rédactions.
L'expert qui valait 2 000 euros
Pour donner de la crédibilité au chiffre, il fallait un visage. Un expert. Christophe Naudin, criminologue présenté comme chercheur à l'université Paris 2, est apparu dans presque tous les reportages entre 2009 et 2011. Il fouille les poubettes, brandit des relevés bancaires, assure que 80 % des poubelles contiennent des documents sensibles. Il vend la peur. Et il vend aussi des broyeuses.
« Moi, j'étudie les infractions », répond-il quand on l'interroge. Oui, mais il dirige aussi Caps Training, une société de conseil qui vend de la sécurité à des clients comme IKEA, Coca-Cola, Safran, la police, la gendarmerie. Et surtout : Fellow l'a payé. 2 000 euros par an pour participer à l'étude. Interrogé par Le Dossier, Naudin admet : « Ils m'ont payé pas grand-chose. C'est symbolique. » Symbolique, vraiment ? 2 000 euros par an, c'est un salaire mensuel pour beaucoup de Français — mais surtout, un conflit d'intérêts flagrant. Un chercheur rémunéré par le fabricant qui exploite le chiffre pour vendre ses machines. Et personne ne le mentionne dans les JT. Les journalistes le présentent comme « criminologue » ou « spécialiste de la criminalité identitaire ». Jamais comme « consultant de Fellow ».
Quand Le Dossier confronte Naudin avec la comparaison des plaintes (10 997 contre 210 000), il se dérobe. Il se lève. Il part. Puis revient. Il dit : « Vous obtiendrez rien de moi. » Il accuse les journalistes d'avoir une « idée préconçue ». La suite est édifiante : il refuse de répondre, alors même qu'il prétendait vouloir « approfondir la question ». La vérité le gêne.
Loïc Xavier Laroche, la victime jetable
Pour incarner le chiffre, les médias avaient besoin d'une vraie victime. Ils ont trouvé Loïc Xavier Laroche. Depuis 2009, il vit un calvaire. Des inconnus ont utilisé son identité pour souscrire des prêts, ouvrir des lignes téléphoniques, contracter des dettes. Il est radié du RMI, harcelé par les banques, le fisc, les huissiers. « Je ne peux pas me projeter dans l'avenir », confie-t-il.
Laroche apparaît dans presque tous les reportages. On le filme, on raconte son histoire, on le montre en victime exemplaire. Mais que lui a apporté cette exposition médiatique ? Rien. Fellow, qui a tant profité de son histoire, ne l'a jamais contacté. « Depuis 2009, je n'ai aucune nouvelle de Fellow », dit-il. Il a même le sentiment d'avoir servi de faire-valoir : « On s'est fait de la pub sur notre dos. » Aujourd'hui, il prend des anxiolytiques et des antidépresseurs. Les usurpateurs courent toujours — un seul a été interpellé. Laroche est rongé. La machine médiatique l'a utilisé, puis oublié.
Cette exploitation cynique révèle la face sombre de l'opération : une victime réelle transformée en argument de vente pour des broyeuses. Personne ne l'a aidée. Fellow a préféré investir dans des études bidon plutôt que dans l'accompagnement des véritables victimes. La morale est simple : les broyeuses protègent contre l'usurpation statistique, pas contre les vrais voleurs d'identité.
Quand le Parlement gobe l'appât
Le chiffre de 200 000 usurpations aurait pu rester une rumeur médiatique anecdotique. Il est devenu une arme politique. En 2011, le gouvernement prépare une loi instaurant une carte nationale d'identité biométrique — un fichier centralisé de toute la population française. Beaucoup de députés sont contre, au nom des libertés publiques. Alors, certains brandissent la menace de l'usurpation d'identité pour faire passer la loi.
À l'Assemblée nationale, des parlementaires citent le fameux chiffre : « L'usurpation d'identité concerne pas moins de 200 000 personnes par an, soit plus que les cambriolages ou les vols de voiture. » La source ? L'étude du Crédoc. L'étude financée par Fellow. Les députés ne le savent pas — ou feignent de l'ignorer. Le débat est biaisé par un chiffre fabriqué. Heureusement, le Conseil constitutionnel censure la loi en 2012, estimant que le fichier biométrique porte une atteinte disproportionnée à la vie privée. Mais de justesse.
On aurait pu croire que la supercherie serait démasquée à cette occasion. Il n'en fut rien. Les médias continuent de citer le chiffre chaque automne. Et Fellow, voyant que ça marche, commande une nouvelle étude en 2012. Cette fois avec l'Institut CSA. Résultat : 400 000 usurpations par an. Deux fois plus. Un simple sondage téléphonique, sans aucune valeur statistique. Naudin lui-même prend des pincettes — mais les chaînes de télévision ne se gênent pas. « Près de 400 000 Français en seraient victimes », annoncent les JT. Ingrid, une autre victime, est présentée comme preuve vivante.
La surenchère : 400 000 victimes, toujours bidon
En 2012, Fellow double la mise. L'étude CSA, réalisée avec la même méthodologie bancale, annonce 400 000 victimes par an. Encore une fois, un chiffre issu d'un sondage — pas d'une analyse rigoureuse des plaintes. Les vrais chiffres de la police, eux, stagnent autour de 12 000 à 15 000 plaintes par an. Mais qui s'en soucie ? Les médias préfèrent le sensationnel.
Christophe Naudin, interrogé par Le Dossier sur ce nouveau chiffre, botte en touche : « Je pensais que cette augmentation serait un peu plus contenue. » Il assume totalement l'étude de 2009, mais pour 2012, il devient évasif. Pourtant, il continue de participer aux reportages, toujours présenté comme expert indépendant. Les télévisions diffusent ses fouilles de poubelles, ses mises en garde. À chaque fois, la solution préconisée est la même : une broyeuse de documents. « Si vous avez une broyeuse, c'est encore mieux », dit-il en vidéo. La pub est intégrée au reportage. Les journalistes ne signalent pas le conflit d'intérêts. Le message s'insinue dans les foyers : jetez vos papiers à la broyeuse, sinon vous serez la prochaine victime.
Le Crédoc, lui, refuse désormais de communiquer sur le sujet. Jean-Pierre Canet, journaliste de France 2, a tenté d'obtenir une interview. Réponse du Crédoc : « Nous avons décidé de ne plus communiquer du tout sur ces questions d'usurpation d'identité. » Ils renvoient vers « le consultant qui nous avait accompagnés ». Ce consultant, c'est Christophe Naudin. Boucle bouclée. Un centre de recherche reconnu, une multinationale, un expert complaisant, des médias aveugles — le système est parfait. Personne n'a vérifié. Personne n'a posé les bonnes questions.
Le silence du Crédoc et la fuite des médias
Cinq ans après la publication de l'étude, le Crédoc a cessé toute communication sur le sujet. Quand Le Dossier contacte la responsable de l'étude chez Fellow, elle accepte une interview — avant d'annuler au dernier moment, prétextant un congrès professionnel sur le papier. Ironie : une broyeuse aurait été utile pour détruire cette enquête gênante. Mais l'histoire ne s'arrête pas là.
Le Dossier a visionné la plupart des reportages diffusés entre 2009 et 2014. Les images parlent d'elles-mêmes : Loïc Xavier Laroche apparaît dans presque tous les sujets. Christophe Naudin aussi. Et à chaque fois, la même rengaine : le chiffre de 200 000, puis 400 000. Aucun journaliste n'a pris la peine de vérifier les sources. Aucun n'a demandé qui finançait l'étude. Aucun n'a interrogé la police sur les vrais chiffres. La paresse intellectuelle a payé : le marronnier automnal de l'usurpation d'identité rapporte de l'audience, de l'inquiétude, et des ventes de broyeuses.
Frédéric Ocqueteau le dit sans détour : « C'est de l'escroquerie intellectuelle. » Les médias, les politiques, les citoyens ont été bernés par une multinationale qui a acheté une étude, un expert et une victime pour vendre ses machines. L'enquête continue : qui sait combien d'autres statistiques officielles sont en réalité des outils marketing travestis en science ? Le Dossier publiera prochainement les documents internes montrant les liens entre Fellow et le Crédoc. À suivre.
Sources : enquête du Crédoc 2009, sondage CSA 2012, données ONDRP, interviews exclusives de Christophe Naudin, Frédéric Ocqueteau, Jean-Pierre Canet et Loïc Xavier Laroche, archives télévisuelles, comptes rendus parlementaires, décision du Conseil constitutionnel.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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