Karine et Odile : la justice française face à ses tueurs en série

« Je la verrai plus »
62 ans. Jocelyne Milui a besoin de parler. Un besoin qu'elle comble souvent avec son fils Cédric — le seul enfant qui lui reste. Car il y a 24 ans, l'horreur a frappé à sa porte.
Elle vient du nord de la France. En 1982, elle s'expatrie à Perpignan. Rencontre le père de ses enfants. Le couple se déchire. Jocelyne se retrouve seule pour élever Cédric, 8 ans, et Karine, 7 ans.
« J'ai essayé de refaire une petite famille tous les 3. On était vraiment heureux », raconte-t-elle.
Karine était « très gentille, très sérieuse, très posée, mais elle avait ce petit côté... faire les petites bêtises d'une gamine de 7-8 ans ». Une joie de vivre qui illustre la générosité de la famille.
Jocelyne, croyante, est très active dans son église. Toujours prête à aider. C'est là qu'elle se fait un ami : Patrick Tissier, un homme discret arrivé depuis peu.
« De lui, je savais rien du tout », dit-elle.
Bienveillante, elle lui ouvre sa porte. « De fil en aiguille, ben voilà, on est amis. Il fait partie de l'église, très gentil, très poli. »
Pour les enfants, il devient un grand frère. « Il plaisante, il rigole, il s'amuse, toujours à minimiser les choses. Karine était toujours sur son dos. »
Patrick Tissier a le profil du gendre idéal. Les enfants s'attachent à lui. « Il y avait un moment, il voulait l'appeler papa », se souvient Jocelyne. « Je dis non. C'est un ami. »
Il est présent à tous les anniversaires. « Aujourd'hui, je dirais trop. Avant, je voulais qu'il soit là. »
Patrick apprécie les enfants. Mais pas seulement. Il pose un jour une question à Jocelyne : peut-il sortir avec elle ? Elle refuse. « Je ne suis pas du tout ton genre de femme. »
Le quotidien est difficile. Agent de cuisine dans une clinique, deux enfants à élever. Jocelyne s'appuie sur Cédric, l'aîné. « Il a grandi très vite à cause de ça », dit-elle.
Le 13 septembre 1993, Jocelyne travaille l'après-midi. Monica, la voisine, doit récupérer Cédric et Karine à 16h30. Mais Karine veut rester à l'étude. Cédric rentre avec la voisine, sans sa sœur.
« Je devais retourner chercher ma sœur à 6h », raconte Cédric. « Ce jour-là, j'ai regardé Beetlejuice avec les voisins. Le film s'est fini à 18h05, 18h10. J'étais en retard. »
Quand il arrive à l'école, Karine est partie. « Je me suis dit, peut-être qu'elle allait avec les copains dans la cité. On a tourné, on a tourné, on a cherché. Elle était nulle part. »
Il appelle sa mère au travail. « Après, c'est un trou noir. Y'a plus rien. »
Monica, la voisine, prévient Jocelyne. « Mes collègues m'ont vue arriver toute blanche. J'étais vraiment pas bien. »
Jocelyne appelle la police. Réponse : « On peut pas venir. C'est vous qui devez venir au commissariat. »
« À ce moment-là, on pense pas qu'elle a disparu, qu'elle s'est fait enlever », dit Cédric. « On se dit qu'elle a fait la con, qu'elle va se faire engueuler. Et je la verrai plus. »
Jocelyne fonce à l'école, en blouse. « Je n'ai pas eu le temps de m'habiller. » La directrice appelle la police. « Elle dit : vous venez tout de suite, c'est pas normal. »
Les policiers arrivent. Jocelyne cherche le cartable de sa fille. « Je sais pas pourquoi. J'ai fait les poubelles, les petites rivières. »
La nuit tombe. Karine est introuvable. Cédric est confié à un oncle. Jocelyne ne dort pas.
« Le mardi matin, je perdais la tête. Je mettais mon linge sale dans le frigo. »
Cédric est tenu à l'écart. « J'avais le droit à tout sauf la télé, sauf les infos. Tu veux un pistolet à pétard ? Tu veux des bonbons ? Couche-toi tard. »
Les jours passent. Cédric rentre chez lui. « Ma mère, c'était un légume. »
L'enquête progresse. La piste d'un tueur en série se dessine.
L'ami de la famille
Patrick Tissier ? L'ami de l'église. Le suspect. Il a un passé criminel : viols et tentatives de meurtre depuis l'âge de 16 ans.
Il a kidnappé, violé et tué Karine. Il était un ami de la famille.
Les enquêteurs retrouvent le corps de la petite fille dans un puits. Tissier a indiqué l'endroit. Un T-shirt a servi à bander les yeux de Karine. Des menottes ont été utilisées. L'autopsie révèle des poignets cassés et une strangulation.
Jocelyne et Cédric apprennent la vérité. Leur monde s'effondre.
« Je voulais revoir », dit Cédric. « Dans ma tête, c'était le bordel. »
La justice n'a pas empêché Tissier de récidiver. Malgré son profil de tueur en série, il était en liberté. Il a pu approcher une famille, gagner sa confiance — et tuer.
Pourquoi ? Comment un criminel aussi dangereux peut-il circuler librement ? Voilà la question qui hante Jocelyne.
« Cachez-vous aux femmes, cachez-vous aux filles »
Nancy. Joël Busset, lui aussi, a vécu l'enfer. Le 15 mars 1983, sa sœur Odile, 20 ans, disparaît.
La famille est modeste. « Mon père était cuisinier. On ne roulait pas sur l'or », raconte Joël. Deuxième d'une fratrie de neuf enfants, il se souvient des moments heureux. « On faisait les 400 coups ensemble. »
Odile est la cadette. « Elle avait 20 ans en 83. Elle aimait bien s'amuser. »
Mais sa bande de copains inquiète Joël. « Son copain fréquentait le chèque-mère, connu comme un violent, un caïd de Dombas. Peu de temps avant, il avait mis un coup de couteau à travers la figure de quelqu'un. »
Ce « Jacky », c'est Jacques Merre, un délinquant violent. « On l'avait vu tirer dans des barres parce que ça n'allait pas », dit Joël.
Le 15 mars 1983, Odile dépose son fils de 18 mois chez sa mère pour aller en boîte. Le lendemain, Joël rend visite à sa mère Simone. Elle est inquiète : Odile n'est pas revenue chercher son fils.
« Je lui dis : t'inquiète pas, elle est sortie avec ses copains. »
Simone déclare la disparition à la police. « Ma cliente a pensé qu'il s'agissait d'une plainte pour disparition », explique Maître Anne-Lise Bloch, avocate des familles. « À l'époque, ça avait un caractère simplement administratif. Ça n'enclenchait aucune recherche particulière. »
Les jours passent. Une sœur d'Odile se souvient avoir vu la voiture de Jacques Merre garée devant la maison de Simone. « Il nie, il nie, il dit qu'il ne l'a jamais montée », dit Joël.
Un témoignage clé : Akima, une amie de la famille, a vu Jacques Merre près du domicile le soir de la disparition. « C'est sûr et certain, c'est lui qui l'a montée », affirme Joël.
Mais Jacques Merre bloque. Il n'a rien vu.
Joël décide de mener sa propre enquête. Avec son frère, ils interpellent le compagnon d'Odile, un ami de Merre. « On l'a secoué pour qu'il nous dise ce qui était devenu ma sœur. Il nous a dit qu'il savait rien. »
Les témoignages ne suffisent pas. Il faut des preuves.
Deux ans plus tard, une deuxième jeune fille disparaît à Dombas : Sandrine Ferry, 16 ans. Même indifférence des autorités.
En 1987, le corps d'une femme est retrouvé mutilé dans une décharge de Rosières-aux-Salines. C'est Nelly Adrère, 22 ans. Les soupçons se tournent vers Jacques Merre.
« Ça nous conforte dans l'idée que pour notre sœur, il est dans le coup », dit Joël. « On se dit que c'est un serial killer. »
Les familles des trois jeunes femmes se réunissent. Elles font appel à Maître Anne-Lise Bloch. Pour elle, le lien saute aux yeux : « Trois jeunes femmes jolies, qui disparaissaient brusquement, sans raison, au même endroit. »
Trois procès, zéro vérité
Novembre 2004. Jacques Merre est renvoyé devant la cour d'assises de Nancy. Plus de 20 ans après la disparition d'Odile.
« Ce qui m'a beaucoup marquée, c'est l'ambiance », raconte Maître Bloch. « Il y avait la peur des gens qui avaient témoigné à charge. Ils étaient sous le regard très fixe de Jacques Merre. »
Akima, le témoin clé, revient sur son témoignage. « Elle ne se souvient plus de rien, elle dit qu'elle est folle », dit l'avocate. « À la fin, elle se tourne vers l'accusé et lui dit : au revoir, Jackie. »
« Au revoir Jackie, c'est quand même un signe d'intimité », observe Maître Bloch. « Comment se fait-il qu'un témoin à charge se retourne en souriant ? »
Joël a sa théorie : « Vous avez un gars connu pour sortir le couteau facilement. Vous témoignez contre lui. Après, vous commencez à réfléchir. Il a dû la menacer. »
Malgré tout, le verdict tombe : le jury condamne Jacques Merre à 15 ans de prison pour la disparition d'Odile Busset. Acquitté pour le meurtre de Nelly Adrère.
« J'étais très soulagée », dit Maître Bloch.
Mais Merre fait appel. En 2006, la cour d'assises des Vosges le reconnaît coupable des deux crimes. Peine : 20 ans de réclusion criminelle.
L'affaire ne s'arrête pas là. Merre se pourvoit en cassation pour un vice de procédure. Une page non paraphée.
« Juste à cause de ça », dit Joël. « Il peut jouer au loto. C'est un sacré coup de bol. »
Un troisième procès a lieu en octobre 2008. « C'est un calvaire total », confie Joël. « On supporte ça pendant des années, en espérant avoir l'apaisement. »
À l'issue de ce procès, Jacques Merre est acquitté. Il quitte la salle libre.
« Pour moi, c'est de l'injustice », dit Joël. « J'ai même dit en sortant : cachez-vous aux femmes, cachez-vous aux filles, le libère. »
« Ils étaient complètement écœurés », confirme Maître Bloch. « D'avoir l'intime conviction qu'on connaissait le coupable, d'avoir mis tant de peine. »
« On ne saura jamais »
Acquitté, Jacques Merre a touché des indemnités de la justice française pour les années passées en détention. Il est mort en janvier 2018, chez lui, d'une crise cardiaque. Malgré les soupçons, il demeure innocent pour l'éternité.
« Ma mère n'a pas digéré », dit Joël. « Il y a une photo de ma sœur sur la tombe de mon père. Parce qu'elle n'a pas de tombe. »
« Nous, ce qu'on voudrait savoir, c'est ce qui est arrivé à notre sœur. Mais je pense qu'on ne saura jamais. »
35 ans plus tard, Joël reste inconsolable. « Ça m'embête de voir un jour partir ma mère sans qu'elle ne sache rien. Puis moi-même. Ne jamais savoir. »
« J'ai un sentiment de dégoût. De savoir que ça peut arriver et que ça ne donne rien. »
Un système à réformer
« Le système judiciaire français est défaillant », tranche Corinne Herrmann, avocate et criminologue spécialiste des tueurs en série.
« Il faudrait un groupe d'enquête spécialisé sur les tueurs en série », dit-elle. « À force de les rencontrer, on finit par comprendre comment ils fonctionnent. »
« Il faudrait des magistrats spécialisés. Comme on a des magistrats spécialisés dans le terrorisme, dans la santé, dans le financier. »
Elle cite le SALVAC — Système d'analyse des liens liés à la violence. Un fichier qui permet de rapprocher des affaires non résolues. « La première affaire résolue, c'était un viol avec une histoire de foulard positionné d'une certaine façon. »
Mais le problème est plus profond. « On combat la justice, pas les criminels », dit-elle. « On n'a plus le temps de combattre les criminels parce qu'on combat la justice pour qu'elle nous entende. »
« Est-ce qu'il vous est déjà arrivé de vous retrouver face à un magistrat qui ne comprenait rien ? », demande-t-on.
« Oui, hier, avant-hier, la semaine dernière, il y a un mois. C'est notre lot quotidien. »
Le Dr Zaguri, psychiatre expert, a rencontré plusieurs tueurs en série. « On se fait des représentations. On imagine un personnage congruent avec ses actes. Et on est toujours surpris. Parce que c'est une rencontre humaine. »
« La plupart ne sont pas fous. Ce ne sont pas des malades mentaux. Mais on retrouve dans leur biographie des carences majeures, des sévices, des troubles de la personnalité. »
« Ont-ils conscience de la souffrance qu'ils infligent ? », demande-t-on.
« Non. Ce n'est pas leur problème. Ils sont dans un sentiment de toute-puissance, de grandiosité. L'autre n'est rien. »
« Être présent »
Des conseils pour les proches ? Le Dr Zaguri répond : « Être présent, être attentionné, savoir quelle est la demande. Certains ont besoin de silence, d'autres d'échange, d'autres qu'on fasse leurs courses. »
« Le seul conseil, c'est de s'adapter à la demande de la personne. »
Pour Jocelyne et Cédric, pas une journée ne passe sans qu'ils pensent à Karine. Pour Joël et sa famille, l'absence d'Odile reste une plaie ouverte.
Deux familles brisées. Deux tueurs présumés. Un système qui n'a pas su les protéger.
Et pourtant.
La question demeure : combien d'autres Karine et Odile faudra-t-il pour que la justice française se réforme ?
Sources : Témoignages de Jocelyne Milui, de Cédric, de Joël Busset, de Maître Corinne Herrmann, de Maître Anne-Lise Bloch, du Dr Zaguri. Procès de Jacques Merre. Rapport d'autopsie de Karine Milui. Témoignage d'Akima.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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