Faux taxi, faux médecin, assureur à abattre : le triptyque criminel qui hante la France

19 avril 2008. Forêt de Chantilly. 55 km de Paris. Une promeneuse tombe sur un corps calciné. Les poignets liés par des menottes, dans le dos. La victime : Suzanna Zeterberg, 19 ans, étudiante suédoise. Une balle dans la tête. Et tout commence — comme trop souvent — par un taxi. Un faux taxi.
Trois affaires. Trois prédateurs.
Suzanna Zeterberg : le taxi de la mort
Arrivée de Stockholm huit mois plus tôt, Suzanna étudie le français à la Sorbonne. « Une jeune fille très enjouée qui aime faire la fête », racontent ses amies. « Elle se plaisait à Paris mais avait aussi hâte de retourner en Suède, où l'attendait son petit ami. »
Le 18 avril 2008, elle passe la soirée à La Scala, boîte de nuit rue de Rivoli. À 4h30 du matin, elle décide de rentrer seule. « Elle travaille à 8h30, il est un peu avant 5h », explique l'enquête. Elle prend congé de ses amies.
À 5h, son amie Lena l'appelle pour vérifier qu'elle a les clés de l'appartement. Suzanna répond. Et là, elle lâche un mot étrange. « Elle lui dit qu'elle est dans un taxi et que ce taxi est bizarre. » En suédois. Le terme sera traduit plusieurs fois.
Le taxi a dévié. La géolocalisation du portable le prouve : au lieu de la ramener vers le 18e arrondissement, le véhicule tourne presque en rond, puis file vers le nord. Dernier appel à 5h14, émis depuis l'autoroute du nord, près de Saint-Denis, à côté du Stade de France. « Elle n'habite pas du tout là », précise l'enquêteur.
À 6h02 et 6h03, des retraits frauduleux avec la carte bancaire de Suzanna à Luzarches — à quelques kilomètres du lieu où on découvrira son corps. Une caméra de surveillance capture une silhouette : un homme assez fort, entre 40 et 50 ans, casquette en cuir noir, écharpe blanche, jean, chaussures sombres. « On ne voit pas du tout son visage, on ne perçoit rien », admet l'enquêteur.
Un chauffeur de taxi parisien attendait ce soir-là devant La Scala. Il se souvient d'une grande blonde avec un accent. Il l'a vue monter dans un monospace blanc garé à côté de lui. Sa certitude ? « C'était un faux taxi. Il n'avait pas de lumineux. »
Les policiers font appel aux Boers (Brigade d'Orientation et de Recherche Suburbaine), spécialisés dans les faux taxis. Ils dressent la liste des clandestins arrêtés ces dernières années. Parmi eux, un nom : Bruno Cholet.
42 ans. Employé par une société de transport de personnes, il conduit un monospace blanc. Son casier judiciaire est lourd. « Condamné pour viol et enlèvement par deux fois », révèle l'enquête.
Le 25 avril 2008, les policiers le placent en filature. Bruno Cholet achète une pelle. Il se rend au bois de Boulogne. Il creuse. Puis il repart. Arrêté à Bougival.
La perquisition de son domicile et de son monospace délivre une pluie de preuves. Dans le coffre : des menottes — du même modèle que celles retrouvées sur le corps de Suzanna. Un sac plastique marqué « Suzanna 377 » contenant un pistolet calibre 22 et des munitions. L'expertise balistique le confirme : « cette arme a servi à tirer les cartouches […] qui ont tué Suzanna. » L'ADN de la victime et celui de Cholet sont sur l'arme.
Selon la source, l'homme nie en bloc. Il accuse les policiers d'avoir placé l'arme dans son véhicule. Il prétend avoir refusé de devenir indicateur, d'où un complot policier. « Bruno Cholet va jusqu'à dire que la police a frotté l'arme sur son slip pour y transférer de l'ADN », rapporte une source judiciaire.
Pendant l'instruction, trois femmes témoignent. Chacune raconte la même histoire. En 2007, l'une d'elles monte dans le véhicule de Cholet. Il la questionne sur sa vie privée, fait des détours. « Elle a créé un lien avec lui en se montrant empathique », explique un enquêteur. Une autre, terrorisée, arrache des cheveux de sa brosse et les dissimule dans la voiture — « Si ma dernière heure est arrivée, au moins grâce à ce signe, on saura que c'est dans celui-ci que j'ai été transportée. » Une serveuse de La Scala, une semaine avant l'enlèvement de Suzanna, dresse un portrait-robot ressemblant.
Le 4 septembre 2012, le procès s'ouvre devant la cour d'assises de Paris. Bruno Cholet nie jusqu'au bout. Il s'adresse à la famille de Suzanna : « Vous êtes venus de Suède pour entendre la vérité, mais moi j'y suis pour rien. J'ai pas tué votre fille. » Puis, après la sentence : « Vous avez condamné un innocent. »
Condamnation : réclusion criminelle à perpétuité. Bruno Cholet a fait appel.
L'imposture de Christian Rebiffet, le conseiller syndical qui se prenait pour un médecin
À Chartres, Christian Rebiffet est un homme respecté. Conseiller syndical engagé, toujours disponible. Sauf qu'il n'est pas médecin. Et que pendant deux mois et demi, il abuse de 14 personnes — 12 femmes, 2 hommes — dont 7 viols et 11 agressions sexuelles.
Comment est-ce possible ? Selon la source, Rebiffet attire ses proies en proposant une aide pour leur licenciement et une prétendue « étude sur le stress au travail ». Il envoie de fausses convocations à en-tête du syndicat. Il aménage un faux cabinet médical avec du matériel acheté sur Internet : stéthoscope, tensiomètre, gants.
Julia a 23 ans. Serveuse, mère d'une petite fille. En mars 2010, son employeur la licencie. Désemparée, elle téléphone à l'inspection du travail. On lui conseille de télécharger la liste des conseillers du salarié. « J'ai appelé tous les numéros de la liste, il y avait que monsieur Rebiffet qui pouvait être présent. »
Selon la source, Rebiffet propose un rendez-vous. Puis un « examen médical ». Julia subit des actes qu'elle ne comprend pas. Elle n'est pas la seule. Joseline, 56 ans, Marie, 59 ans — une douzaine de femmes. « Toutes ont été manipulées, abusées ou même violées par cet homme », selon les témoignages.
L'homme tient des dossiers très détaillés sur chaque victime : mensurations, couleur des sous-vêtements. « Il y avait des dossiers avec tout ça », confirme un enquêteur.
Au printemps 2010, une victime porte plainte. Rebiffet est interpellé à son domicile. En garde à vue, il avoue. « Il a tout reconnu », rapporte le procès-verbal.
En septembre 2012, la cour d'assises le juge. Condamné.
Jacques Euzel : l'assureur qui en savait trop
Jacques Euzel est un notaire de l'assurance à Arras. Respectable. Marié, deux enfants.
Le 17 novembre 2008, il disparaît. Deux jours après, on retrouve sa voiture en Belgique. Un mois et demi plus tard, son corps gît dans un canal à Montigny-le-Tilleul, près de Charleroi. Lesté d'un haltère de 5 kg dans un sac à dos.
La justice belge conclut à un suicide. Pas d'autopsie.
La famille ne croit pas à cette thèse. « Les conclusions du médecin légiste belge disaient qu'il n'y avait aucune certitude qu'il y ait une noyade, puisqu'il n'y avait pas assez de diatomées dans les poumons », explique un proche.
Selon la source, les enquêteurs découvrent alors l'ampleur du mensonge. Jacques Euzel menait une double vie. Il entretenait une relation secrète avec son frère — un homme condamné pour escroquerie, vivant à la frontière belge. « On n'avait pas le droit d'en parler. C'était un sujet tabou depuis plus de 20 ans », confie Nicole Euzel, son épouse.
Ses agendas révèlent des listes de prénoms de jeunes filles — avec des dates de naissance qui « laissent penser que ces jeunes filles sont mineures ». Et des mentions : « menottes, chaîne, ce genre de choses-là », rapporte un enquêteur.
Nicole Euzel : « Quand je découvre tous ces prénoms féminins, je ne comprends pas. Je ne me demande ce que ça fait dans ses agendas. D'où ma réaction de dire mon mari il y a un réseau, c'est pas possible. »
Selon la source, l'argent aussi a disparu. Détournement de 150 000 euros de l'agence et 260 000 euros des comptes familiaux. Douze crédits frauduleux au nom de l'épouse. Neuf comptes bancaires en France — sans aucun dépôt en liquide. « Sachant que des clients de son agence payaient beaucoup en liquide, même des grosses sommes, il n'y a aucune trace », relève l'enquête. Un compte existerait en Belgique. Aucune recherche n'y a été effectuée.
Les agendas montrent aussi des rendez-vous avec des politiques locaux. « J'aurais remarqué une concordance entre des crédits et des rendez-vous avec des personnalités d'Arras par exemple », affirme Arnaud, le fils.
Selon la source, la famille émet l'hypothèse d'un réseau de prostitution de type « bals roses », où des notables rencontreraient de très jeunes filles. « Mon père a peut-être commis des choses condamnables, mais il n'était pas seul », insiste Arnaud.
Selon la source, la famille porte plainte pour assassinat. Information judiciaire ouverte. Mais les actes sont refusés. L'autopsie n'a lieu que plus de deux ans après la mort. Le téléphone portable de Jacques Euzel — celui qu'il avait le jour de sa disparition — est saisi après un an. Après douze mois d'expertise, aucune conclusion.
« Depuis le début, les Euzel ont un sentiment étrange. Celui que l'omerta s'est installée dans la région. Des proches leur ont même conseillé de ne pas faire de vagues. » Un ami avocat leur aurait dit : « Surtout ne remuez rien, vous ne saurez jamais la vérité. » Et un autre, en criant : « Tu ne dois pas en parler, il faut que tu te taises, tu vends et tu payes. »
Selon la source, la famille demande le dépaysement de l'affaire. Son avocat a requis une instruction loin d'Arras.
Systèmes de prédation
Trois affaires. Trois formes de prédation. Mais un schéma commun : la confiance instrumentalisée.
Bruno Cholet utilisait son faux taxi pour piéger des jeunes femmes seules la nuit. Christian Rebiffet se cachait derrière un syndicat et une fausse blouse blanche. Jacques Euzel — selon l'hypothèse familiale — aurait été englouti par un réseau qu'il fréquentait, un réseau de notables et d'argent sale.
La famille Euzel, elle, n'a qu'une certitude : « Aujourd'hui, nous ne pourrons vivre que si nous savons la vérité, quelle qu'elle soit. Il faut qu'on sache la vérité. »
Sources : vidéo YouTube « Trois crimes, un système : quand la justice révèle l'impunité » (épisode 10).
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
Ne manquez aucun scandale
Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.
Les autres épisodes de ce dossier
Voir tout le dossier →Épisode 4 · 2026-03-29
Patrons-bandits : le procès choc de la DGSE et des francs-maçonsÉpisode 4 · 2026-03-30
EXCLUSIF: La loge Athanor et la DGSE derrière une série de meurtresÉpisode 5 · 2026-03-29
Patrons-bandits : crimes et meurtres au cœur de l'affaire AthanorÉpisode 5 · 2026-04-12
Frères francs-maçons : le duel criminel qui choque ParisÉpisode 6 · 2026-05-20
Trois crimes, un système : quand la justice révèle l'impunitéÉpisode 8 · 2026-04-01
DGSE et loge «Athanor» : le procès explosif des barbouzesÉpisode 8 · 2026-04-26
Nathalie Heinich dévoile les coulisses des préparations de procèsÉpisode 10 · 2026-06-24
Faux taxi, faux médecin, assureur à abattre : le triptyque criminel qui hante la France
Épisode 13 · 2026-04-04
DGSE : les secrets inavouables du procès AthanorÉpisode 15 · 2026-04-08
EXCLUSIF: L'espion de la DGSI qui a piégé la justice françaiseÉpisode 20 · 2026-04-23
DGSE PIÉGÉE : Mensonges et manquements exposés au procès Athanor

