L'étrangleur du 10e arrondissement : Milivoy Milosavlevic et le spectre de la peine capitale

Nuits d'automne, engrenage fatal
Vendredi 4 novembre 1977. Une mère inquiète appelle le commissariat du 10e arrondissement. Sa fille, Christine Kergess, 22 ans, secrétaire, n'est pas rentrée chez elle. Dans la journée, ses collègues l'ont prévenue : la jeune femme ne s'est pas présentée au travail.
Christine habite un studio au 26 avenue Claude Velfo. Elle vient de changer d'emploi — quittant une agence de voyage où son patron la harcelait — et s'est offert une Renault 5 bleu marine. Selon le podcast Crim Story du Parisien, elle rêvait de devenir hôtesse de l'air.
Les policiers et les pompiers enfoncent la porte de son appartement. Rien. Pas de désordre. Pas de trace de la jeune femme. Sa mère se souvient alors de la voiture. Des amis descendent au parking souterrain de l'immeuble. Au deuxième sous-sol, ils repèrent la R5 bleue. À travers la vitre, sur la banquette arrière, ils aperçoivent le corps de Christine.
La veille, elle a dîné avec une amie. Tout s'est déroulé normalement. Elle est repartie au volant. Mais elle avait mentionné un rendez-vous, sans certitude de l'honorer. Entre ce dîner et le lendemain matin, quelqu'un l'a attaquée.
Les enquêteurs de la 3e brigade territoriale — la 3e BT — sont chargés de l'enquête. Parmi eux, une policière stagiaire de 27 ans : Martine Monteille. Elle deviendra plus tard une figure majeure de la police judiciaire française.
Le corps de la jeune femme porte des traces d'étranglement. Les policiers soupçonnent aussi un viol. Mais en 1977, les outils scientifiques sont rudimentaires. L'ADN n'existe pas. Les empreintes digitales servent à peine. Ils retrouvent un couteau de cuisine, manche en plastique, avec des traces de brûlure. Pas forcément l'arme du crime — mais il pourrait appartenir au meurtrier.
Une piste émerge : l'année précédente, une autre jeune femme du même immeuble a été agressée. Un homme l'a suivie dans la rue, menacée d'un couteau dans l'ascenseur, violée chez elle. Il n'a jamais été retrouvé.
La brigade s'intéresse d'abord à l'entourage de Christine. Le patron de l'agence de voyage, qui la harcelait, est un suspect sérieux. Mais il était en Tunisie au moment des faits. Billet d'avion, cachet du passeport, passage à la douane : tout confirme son alibi.
Les enquêteurs comprennent alors qu'ils cherchent un prédateur. Un inconnu. Un homme qui rôde. Et d'autres femmes sont en danger.
Le 7 novembre, trois jours après la mort de Christine, une femme prénommée Monique, 34 ans, est attaquée dans le parking de son immeuble, au 26 rue Vicq d'Azir — à 500 mètres de l'avenue Claude Velfo. Elle venait de garer sa voiture. Un homme bondit sur elle, la frappe. Elle lui mord le bras, le griffe, appelle à l'aide. Des voisins accourent. L'homme fuit.
Le lendemain, Catherine, 21 ans, secrétaire, descend au deuxième sous-sol de son immeuble pour vider sa poubelle. Un homme lui saute dessus, tente de l'étrangler avec son collier, tire fort vers l'arrière. Elle chute, heurte le mur, perd connaissance quelques secondes. La minuterie ne s'est pas éteinte : elle remonte vite. Les gardiens préviennent des habitants qui fouillent les sous-sols, armés d'une carabine. Rien. L'homme s'est enfui.
Les trois agressions ont lieu dans le même quartier. Le mode opératoire est similaire : parking souterrain, étranglement, fuite. Les journaux titrent : « l'étrangleur du 10e ». La psychose gagne les rues. Les femmes ne sortent plus le soir. La préfecture de police met en place des patrouilles en tenue, mais les enquêteurs préféreraient des planques discrètes. Ils recrutent des policières — dont Martine Monteille — pour servir d'appâts. Elles descendent dans les parkings au volant de leur voiture, un agent allongé à l'arrière. Sans résultat.
Jusqu'au 15 novembre.
Ce jour-là, les pompiers interviennent dans un immeuble proche de l'hôpital Saint-Louis, rue Jacques-Louvel-Tessier. Un incendie s'est déclaré dans un appartement modeste. Après avoir éteint le feu, ils découvrent le corps nu d'une femme allongée sur son lit. Elle est morte. Des marques autour de son cou indiquent une strangulation. L'autopsie confirmera : on l'a violée avant de l'étrangler. Le tueur a allumé deux foyers pour effacer ses traces.
La quatrième victime s'appelle Dravik Projomet. 35 ans, deux enfants de 2 et 10 ans, d'origine yougoslave — comme une grande partie des résidents de l'immeuble. L'enquête de voisinage est compliquée : nombreux habitants ne maîtrisent pas le français. Mais ils connaissent la victime et peuvent parler de ses fréquentations.
Les enquêteurs entendent alors pour la première fois le nom d'un Yougoslave, décrit comme violent.
Cet homme s'appelle Milivoy Milosavlevic.
Le suspect et les preuves
Milivoy Milosavlevic est un habitué de l'immeuble où Dravik Projomet a été tuée. Récemment séparé, il vit chez sa mère, juste à côté — à l'angle de l'avenue Claude Velfo. Selon le podcast Crim Story du Parisien, on voit l'entrée du parking de Christine Kergess depuis la fenêtre du salon de la mère.
Le 17 novembre, Milosavlevic est interpellé et placé en garde à vue. Les policiers perquisitionnent chez sa mère. Ils découvrent des couteaux de cuisine semblables à celui retrouvé dans la voiture de Christine — avec les mêmes traces de brûlure. La mère explique que son fils a l'habitude de poser ses couteaux directement sur la poêle chaude quand il fait cuire des œufs, ce qui les brûle.
Un élément déterminant.
Mais pour les enquêteurs de la fin des années 1970, les preuves matérielles ne suffisent pas. Les aveux restent la « reine des preuves ». Or, Milivoy Milosavlevic se tait. Il garde la tête baissée, répond de manière évasive. Les enquêteurs se relaient de jour comme de nuit.
Au bout de 24 heures, la garde à vue est prolongée. Martine Monteille, la stagiaire, se propose d'essayer.
Elle raconte ce moment dans l'émission Au bout de l'enquête sur France TV, citée par le podcast : elle fouille les affaires du suspect et trouve dans son portefeuille une photo d'identité d'un enfant d'environ 2 ans. Elle lui montre : « C'est ton fils ? » Il lève les yeux. « Oui. » Elle lui dit alors que s'il explique ce qu'il a fait, le juge pourrait avoir un regard plus clément — un subterfuge, admet-elle plus tard.
Le subterfuge fonctionne. Milivoy Milosavlevic avoue.
Il donne des détails que seul l'auteur des faits peut connaître.
Le procès et l'ombre de la guillotine
Le 6 décembre 1977, une reconstitution est organisée dans l'immeuble de Christine Kergess. Des dizaines de personnes attendent sur le trottoir. Quand le fourgon de police arrive, elles crient : « À mort ! »
La peine de mort est encore en vigueur en France. Mais elle est contestée.
Le procès de Milivoy Milosavlevic s'ouvre le mercredi 8 octobre 1980 devant la cour d'assises de Paris. L'accusé, Yougoslave, risque deux fois la peine de mort. Sa défense insiste sur son enfance maltraitée en Yougoslavie — sévices d'un père violent, relations sexuelles forcées dès 13 ans, plongée dans la criminalité, braquages, bagarres. La justice française apprend qu'il a déjà été condamné en Yougoslavie pour viol, avec deux ans de prison.
La défense argue que Milosavlevic n'est pas un criminel sexuel, mais un tueur qui élimine ses victimes par peur d'être reconnu après les viols. L'avocat général réplique : il a aussi volé ses victimes, ce qui prouve une préméditation de sang-froid.
Les parents de Christine Kergess, par la voix de leur avocat, réclament la peine de mort. L'avocat déclare : « Dans une nation civilisée, il n'est pas possible que l'auteur de crimes de cette sorte puisse ne pas payer le prix le plus élevé. » L'avocat de la défense répond : « La vengeance n'a pas sa place dans un prétoire. »
Le verdict tombe : Milivoy Milosavlevic est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité. Il évite la guillotine.
Quinze jours plus tard, Philippe Maurice, accusé de complicité de meurtre et de meurtre sur agent de la force publique, est condamné à mort par la même cour d'assises de Paris. Mais la peine de mort est abolie en mai 1981, après l'élection de François Mitterrand. Philippe Maurice est gracié.
Ce que l'affaire dit de la France
Milivoy Milosavlevic est mort en détention le 14 mars 2022, après 42 ans derrière les barreaux.
Cette affaire illustre les tensions persistantes entre l'opinion publique et le système judiciaire sur la question de la peine de mort. En 1977, la foule crie « À mort » devant le fourgon. La presse réclame la tête de l'« étrangleur du 10e ». Les parents des victimes exigent la guillotine. Pourtant, les jurés — des citoyens ordinaires — choisissent la réclusion à perpétuité.
Sources
- Le Parisien — podcast Crim Story : « Milivoj Milosavljevic, l'étrangleur du Xe arrondissement de Paris » (YouTube, lien : https://youtube.com/watch?v=hu5QmBGvH60) — source unique de cet article.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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