Tour de France 2024 : contrôles nocturnes et 545 watts de Pogačar relancent les soupçons de dopage

Ils sont venus entre 1h et 5h du matin. Les contrôleurs de l’ITA — l’agence indépendante antidopage — ont frappé à la porte de Tadej Pogačar et Jonas Vingegaard dans la nuit du dimanche au lundi. Une première pour des leaders du Tour. Ce n’est pas un hasard : un juge a autorisé ces tests sur la base de « soupçons graves et concordants ». Les performances record de cette édition — une étape à près de 51 km/h de moyenne, 545 watts de puissance pour Pogačar — relancent les questions que le cyclisme traîne depuis l’affaire Festina.
Des contrôles en pleine nuit : une décision de juge
La loi française est claire. Hors compétition, les contrôles antidopage sont interdits entre 23h et 5h du matin. Sauf exception. Et cette exception est lourde : un magistrat doit estimer qu’il existe des « soupçons graves et concordants » de dopage, un risque de passage à l’acte imminent, ou une possible dissimulation de preuves. Les deux critères doivent être réunis.
Selon l’enquête publiée dans Miroir du Cyclisme (groupe L’Humanité), c’est exactement ce qui s’est produit. L’ITA a présenté des éléments à un juge. Le juge a autorisé les prélèvements. Pourquoi ces horaires ? La fenêtre de détection de certaines substances — hormones de croissance, microdosages d’EPO — est de trois à six heures. Un produit pris à 23h, heure limite des contrôles classiques, peut être indétectable à 5h. Les contrôleurs savaient ce qu’ils cherchaient.
« On ne sait pas exactement ce qu’ils sont allés chercher », explique Florent Le Du, auteur de l’enquête. « La rumeur dans le peloton et la caravane, c’est qu’ils cherchaient des hormones de croissance. » Une piste crédible : l’hormone de croissance permet de gagner du muscle et de perdre du gras en peu de temps. Sa fenêtre de détection est d’environ trois heures. Les contrôleurs ont donc frappé au moment où une éventuelle prise de la veille serait encore visible.
Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.
Des performances qui défient l’entendement
Le Tour 2024 est le plus rapide de l’histoire. La moyenne horaire est supérieure de 1,5 km/h à celle de 2023 — qui était déjà un record. Lors d’une étape, le peloton a roulé à près de 51 km/h. Un record absolu.
Et pourtant. Ces chiffres tombent dans un contexte de chaleur extrême — 33°C de moyenne, neuf étapes à plus de 35°C, trois à plus de 39°C. La chaleur ralentit normalement les organismes. Pas ceux-là.
Selon la source, Warren Barguil, 34 ans, en lice pour son probable dernier Tour, a livré une interview rare. Un coureur en activité qui parle ouvertement des performances de ses concurrents. « Les meilleurs ont pris 1 watt par kilo par rapport à ma génération », a-t-il déclaré. Pour un coureur de 60 kg, cela représente 60 watts de plus.
Les chiffres d’Antoine Vayer et Frédéric Portoleau, experts en puissance, donnent le vertige. Selon leurs calculs, 410 watts en montée correspond à un dopage avéré. 430 watts, une performance miraculeuse. 450 watts, un mutant. Or, selon la source, Tadej Pogačar a développé 545 watts lors de sa victoire à Liège-Bastogne-Liège 2024. Un record qui dépasse tous les seuils connus.
Dopage moderne : microdosage, autotransfusion, EPO biosimilaire
Le dopage a changé de visage. Fini les seringues dans les poches de maillot. Aujourd’hui, les méthodes sont plus sophistiquées, plus discrètes — et surtout plus difficiles à détecter.
Le microdosage d’EPO. On s’injecte des doses infimes, juste assez pour stimuler la production de globules rouges sans faire exploser les marqueurs biologiques. La fenêtre de détection est très courte — trois à six heures. Mais les experts sont formels : le microdosage ne peut expliquer des gains de performance massifs. « Microdosage veut dire micro gain », rappelle Florent Le Du.
L’autotransfusion. La méthode reine, selon plusieurs experts interrogés par Miroir du Cyclisme. Le principe : prélever son propre sang lors d’un stage en altitude, quand la concentration d’hémoglobine est au plus haut. Puis le réinjecter 24 à 48 heures avant une course. L’oxygène circule plus vite, l’endurance et la récupération explosent. Le passeport biologique peut détecter une variation anormale du taux de globules rouges, mais seulement si le prélèvement est fait dans les 48 heures.
L’EPO biosimilaire. Une EPO de synthèse, créée en laboratoire, identique à l’EPO naturelle. Indétectable, selon certaines sources. L’Agence mondiale antidopage (AMA) assure pouvoir la repérer, mais les tests sont coûteux et peu utilisés.
La thérapie génique par ARN messager. La même technologie que les vaccins anti-Covid. On envoie un message génétique pour que le corps produise naturellement plus d’EPO. L’AMA dit pouvoir détecter cette modification sur une fenêtre de trois jours. Mais là encore, le coût des tests limite leur usage.
Le ver marin. Découvert par le professeur Franck Zal, un Breton. L’hémoglobine de cet invertébré a des propriétés biomédicales qui pourraient servir au dopage. Des rumeurs ont circulé sur des laboratoires chinois ou biélorusses capables d’en extraire un produit dopant. Franck Zal dément : impossible, dit-il, car lui seul sait où se trouvent ces vers.
Un système qui résiste : peu de contrôles positifs, beaucoup de suspicions
Depuis dix à quinze ans, le nombre de contrôles positifs chez les professionnels est historiquement bas. Le passeport biologique a été mis en place. Les méthodes de détection ont progressé. Et pourtant, les soupçons n’ont jamais été aussi forts.
Pourquoi ? Parce que les fenêtres de détection sont trop courtes. Parce que les budgets de l’antidopage sont insuffisants pour tester tout le monde sur les produits les plus coûteux. Parce que les avocats des coureurs savent contester les anomalies biologiques.
« Si vous êtes bien entouré juridiquement, vous trouverez toujours l’explication qui va bien », résume Florent Le Du.
L’ombre du passé : Armstrong, Riis, Pantani
Le cyclisme a une mémoire longue. En 1996, Bjarne Riis remporte le Tour. Dix ans plus tard, il reconnaît s’être dopé. Il reste au palmarès — la prescription de huit ans était passée.
Aujourd’hui, Mauro Gianetti, manager de Pogačar, a un passé de dopage avéré. Bernard Hinault, interrogé par RMC, a lui-même émis des doutes sur les performances actuelles. Les noms des anciens champions — Marco Pantani, Miguel Indurain, Jacques Anquetil — sont régulièrement cités dans les débats sur les limites du corps humain.
Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.
Ce que disent les coureurs : entre indignation et aveux
Les contrôles nocturnes ont provoqué des réactions contrastées. Selon la source, certains coureurs, comme Evenepoel, ont dénoncé des méthodes qui perturbent le sommeil. D’autres, comme Olivier Nesson, pensent que les contrôleurs cherchaient des hormones de croissance.
Mais le plus frappant reste l’interview de Warren Barguil. Un coureur en activité qui brise l’omerta. Il ne nomme personne. Il ne dit pas « ils se dopent ». Il dit : « Les meilleurs ont pris 1 W/kg. » Et il laisse ses confrères tirer les conclusions.
Et après ?
Les résultats des contrôles nocturnes n’ont pas été communiqués. L’ITA ne commente pas les tests en cours. Les coureurs présumés innocents jusqu’à preuve du contraire. Mais les faits sont là : des records de vitesse, des puissances inédites, des contrôles exceptionnels, des déclarations de coureurs en activité.
Le cyclisme est un sport qui se regarde avec un œil torve. Chaque performance exceptionnelle est accompagnée de suspicion. Et cette année, la suspicion a un juge, des horaires de nuit, et des watts qui dépassent l’entendement.
Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.
Sources :
- Miroir du Cyclisme (groupe L’Humanité) – enquête « Dopage : des doutes et des pistes »
- Interview de Warren Barguil (propos rapportés dans le transcript)
- L’Équipe – interview de Bjarne Riis
- RMC – interview de Bernard Hinault
- Travaux d’Antoine Vayer et Frédéric Portoleau sur les seuils de puissance
- Professeur Franck Zal – recherches sur le ver marin
- Site de L’Humanité
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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