Souverainistes, UE et oligarchie : l’appel à l’unité d'un journaliste d'investigation

Trente pour cent. C'est la proportion de Français — par classe d'âge, sauf les plus de 70 ans — qui souhaiteraient quitter l'Union européenne. Le chiffre est cité par l’intervenant de la deuxième partie de l'émission, un ancien éditeur et journaliste depuis 1972. Il s'appuie sur les travaux de Jérôme Fourquet, qu'il qualifie pourtant d'« ennemi idéologique ». Fourquet lui-même reconnaîtrait que « l'électorat du Front National comme l'électorat de Mélenchon, ils rêvent tous au Frexit caché ».
Là, ça devient intéressant.
Car ce bloc social, selon l’intervenant, « ne plie pas sous les coups ». Malgré les défaites électorales, la diabolisation médiatique, le verrouillage de l'information. Alors, pourquoi le mouvement souverainiste n'arrive-t-il pas à convertir cette base en force politique qui pèse ?
Trois partis, une même ligne — pas d'union
Jean-Louis Zambert, journaliste d'investigation depuis les années 1990, a enquêté sur les rapports entre la grande finance et le pouvoir politique. Son dernier livre, Les souverainistes face à la finance globale, dresse un état des lieux. Il identifie trois formations qui, selon lui, proposent clairement la sortie de l'Union européenne, de la zone euro et de l'OTAN : l'Union Populaire Républicaine (UPR), Les Patriotes et le PRCF (Pôle de Renaissance Communiste en France).
« Rien que là-dessus, s’ils arrivaient déjà à se parler, à se rencontrer, mais rien que le fait de se rencontrer et de se parler, ça serait un signe d’espoir dans le pays », explique Zambert.
Pourquoi cette unité n'existe-t-elle pas ? La question reste ouverte. Zambert évoque des querelles de personnes, des divergences tactiques, des ego. Rien de neuf sous le soleil politique français.
Pourtant, le mouvement ne manque pas de relais. Des centaines — peut-être des milliers — d'associations et de cercles de réflexion existent : Solidarité et Progrès de Jacques Chaminade, les clubs Penser la France de Jean-Luc Puot, le Cercle Aristote lui-même. Autant de lieux de débat qui échappent au contrôle médiatique dominant.
Mais ces structures restent confidentielles. Leurs rencontres rassemblent 20, 50 personnes. Pas de quoi faire basculer une élection.
L'argent, les médias, l'incarnation
L'intervenant de la deuxième partie pose un diagnostic sans concession. Le mouvement souverainiste a trois problèmes : l'argent, l'incarnation, l'accès aux médias. « Pas de pognon, pas d'accès aux médias. Simple », résume-t-il.
Les chiffres du lobbying donnent une idée du déséquilibre. Selon le classement 2026 des groupes de pression des entreprises de l'UE publié par Bruxelles, le lobbying des entreprises atteint un record : 382 millions d'euros. C'est 50 % de plus qu'en 2020, et 28 millions de plus qu'en 2025 — soit 8 % d'augmentation en un an (source : Front Populaire).
Face à ça, les partis souverainistes n'ont pas les moyens de financer des campagnes médiatiques. Et les médias, justement, sont aux mains d'une oligarchie.
« Aujourd'hui en France, tu as une minorité de journalistes qui font le métier de journaliste. Les autres sont ce que j'appelle les employés aux écritures », affirme l'intervenant — dans la presse depuis 1972. Il décrit une concentration des titres entre les mains d'une « vingtaine de familles ». L'exemple du Journal du Dimanche, repris par le groupe Bolloré, est cité comme emblématique.
Les directeurs de rédaction sont choisis pour leur conformité à la ligne éditoriale. Les rédacteurs en chef suivent. Le résultat ? Une autocensure généralisée. « Ils savent ce qu'ils peuvent écrire, ce qu'ils doivent écrire », dit-il.
Le Brexit comme avertissement
Zambert utilise le Brexit pour illustrer un point crucial : sortir de l'UE ne suffit pas. Les Britanniques ont quitté l'Union, mais ils ont « laissé les mains libres à la grande finance ». Pendant les négociations, Michel Barnier — le négociateur en chef de l'UE — a fait traîner le processus. Des forces financées à « coût de millions de dollars et d'euros » ont tenté de renverser le résultat du référendum.
La leçon est claire : une France qui sortirait de l'UE sans briser l'emprise de la finance globale risquerait le même sort. « Ces gens-là sont prêts à tout pour conserver leur pouvoir », prévient Zambert.
Pourtant, les indicateurs économiques britanniques post-Brexit sont meilleurs que ceux de la France, selon l'intervenant. Un paradoxe qui mériterait d'être creusé — mais la source ne détaille pas.
La réforme des régions : une manœuvre ?
Zambert interprète la réforme des régions menée par François Hollande — le passage de 22 à 13 régions — comme une volonté de « briser le triptyque commune-département-nation » né de la Révolution française. L'objectif ? Créer de « grands ensembles marchands ouverts aux assauts des grandes sociétés transnationales ».
Le raisonnement : dans une petite commune, les citoyens peuvent encore s'opposer à des projets décidés par des multinationales. Ils connaissent le maire, ils peuvent intervenir. Dans une grande région, les élus « échappent complètement au contrôle populaire ».
Cette analyse, présentée comme un fait par Zambert, mériterait d'être confrontée à d'autres sources. Mais elle illustre la méfiance profonde du mouvement souverainiste envers les échelons administratifs supranationaux et régionaux.
La bourgeoisie française : une classe « apatride » ?
La troisième partie de l'émission est la plus radicale. L'intervenant — un ancien éditeur — dresse un portrait au vitriol de la haute bourgeoisie française. Il la qualifie d'« apatride », d'« archaïque », et lui reproche d'avoir « toujours trahi la France ».
L'exemple du Comité des forges en 1940 est cité : cette organisation patronale aurait préféré collaborer avec l'occupant nazi plutôt que de perdre ses privilèges. Un épisode historique documenté, mais qui mérite un contexte.
L'intervenant compare la bourgeoisie française à ses homologues étrangères. La bourgeoisie anglaise ? « Plus cruelle aussi avec son petit peuple », mais plus compétente. La bourgeoisie allemande ? « Elle se salit les mains elle-même sans appeler d'armée étrangère. » La bourgeoisie asiatique, notamment cambodgienne, aurait adopté un « État développeur » — une notion empruntée à l'économiste Ha-Joon Chang.
La France, elle, aurait un capitalisme « décadent lié à une bourgeoisie décadente ». L'État s'est substitué à l'absence de dynamisme des classes dirigeantes. Une analyse qui rappelle les travaux de l'historien Fernand Braudel.
Le Rassemblement national dans le viseur
L'intervenant de la deuxième partie ne ménage pas le Rassemblement national. Il l'accuse de voter avec la droite et les socialistes au Parlement européen — en contradiction avec son discours souverainiste. Un livre à paraître analyserait 20 votes du RN au Parlement européen et à l'Assemblée nationale.
« La direction fait tout dans une optique de rééducation de ses propres bases avec un succès qui pour l'instant reste à démontrer », ironise-t-il.
Le RN est également accusé d'avoir rejeté une proposition au Parlement européen visant à poursuivre les grandes entreprises pour dégâts économiques ou environnementaux. Une proposition rejetée aussi par LR et le PS, selon la source.
Ces accusations sont graves. Mais elles émanent d'un intervenant qui se présente comme un concurrent politique. Le RN n'a pas été invité à répondre.
Le DSA et l'ingénierie sociale punitive
L'intervenant de la troisième partie évoque le Digital Services Act (DSA), entré en application en septembre 2024. Il y voit une stratégie d'« ingénierie sociale et punitive » de l'Union européenne. Selon lui, l'UE considère les critiques comme des « ennemis intérieurs, stipendiés par la Russie et la Chine ».
Une loi allemande est également mentionnée : elle permettrait la saisie des avoirs d'organismes dont un dirigeant est condamné pour racisme ou « délit d'opinion ». L'intervenant y voit une menace directe pour les mouvements souverainistes.
Ces affirmations sont à prendre avec précaution. Le DSA vise à réguler les contenus en ligne — désinformation, discours de haine. Son application est contestée par certains mouvements politiques, mais aussi par des défenseurs des libertés numériques.
Un appel à l'action locale
Malgré ce tableau sombre, l'intervenant de la deuxième partie appelle à des actions communes locales entre militants de différents partis souverainistes. « Il faut des actions communes locales entre militants Patriotes, UPR, PRCF », dit-il.
Il propose le mandat impératif comme outil pour responsabiliser les élus et contrer l'oligarchie. Une idée ancienne — elle figure dans la Constitution de 1793 — mais abandonnée depuis.
L'intervenant cite le poème d'Aragon, La Rose et le Réséda, écrit dans la clandestinité pendant la Seconde Guerre mondiale. Le poème évoque l'unité des catholiques et des communistes fusillés par les nazis. « Quand les blés sont sous la grêle, fou qui fait le délicat, fou qui pense à ses querelles au cœur du combat », récite Zambert.
La métaphore est claire : face à l'oligarchie financière, les souverainistes doivent mettre de côté leurs divergences.
Le temps presse
La question du temps restant avant l'irréversibilité est posée. L'intervenant de la troisième partie n'apporte pas de réponse ferme. Il évoque une « dystopie » et une « ingénierie punitive » à venir en Europe de l'Ouest. Mais il place son espoir dans un mouvement populaire.
« Peut-être que ça nous permettra de prendre le dernier wagon pour l'histoire », dit-il.
Un espoir fragile. Les obstacles sont nombreux : verrouillage médiatique, manque de moyens financiers, divisions internes, et une bourgeoisie qui, selon lui, « a toujours trahi ».
Ce que dit la recherche
Les données vérifiées confirment certains points du débat. Selon Économie Matin, les deux tiers du marché mondial du cloud public sont contrôlés par trois hyperscalers américains. Un exemple de la domination numérique américaine que dénoncent les souverainistes.
Le classement 2026 des groupes de pression de l'UE, publié par Bruxelles, montre que le lobbying des entreprises atteint 382 millions d'euros — un record (source : Front Populaire). Une mesure du déséquilibre entre les moyens des multinationales et ceux des mouvements citoyens.
En 2023, seulement 5 % des TPE et PME utilisaient l'IA, contre 13 % en 2024 et 26 % en 2025 (source : Revue Politique). Un rattrapage numérique qui pourrait modifier le rapport de force économique.
Enfin, la Suisse s'est retrouvée en difficulté dans ses négociations avec les États-Unis de Trump en août 2025, alors que l'UE discutait de taxes à +15 % sur ses exportations (source : Le Taurillon). Un exemple des tensions commerciales qui traversent l'Atlantique.
En attendant l'unité
Le mouvement souverainiste français est riche, diversifié, mais éparpillé. Ses dirigeants ne s'entendent pas. Pendant ce temps, l'oligarchie financière verrouille le débat public. Et les médias appartiennent à une vingtaine de familles.
Zambert appelle à l'unité. Il cite Aragon. Il tend la main aux Patriotes, à l'UPR, au PRCF. Mais les querelles de personnes et les divergences tactiques persistent.
La question reste ouverte : le mouvement souverainiste parviendra-t-il à surmonter ses divisions avant qu'il ne soit trop tard ? Ou continuera-t-il à perdre du terrain face à une oligarchie qui, elle, sait s'organiser ?
Les faits sont là. Le reste appartient à l'histoire.
Sources :
- Cercle Aristote (YouTube) — entretien avec Jean-Louis Zambert et deux autres intervenants
- Économie Matin — « Souveraineté numérique : la prochaine ligne de fracture compétitive » (29 mai 2026)
- Front Populaire — classement 2026 des groupes de pression des entreprises de l'UE
- Revue Politique — adoption de l'IA par les TPE et PME (2023-2025)
- Le Taurillon — relations Suisse-UE-États-Unis (août 2025)
- Wikipédia — « Association des amis d'Éric Ciotti », « Souverainisme en France »
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
Ne manquez aucun scandale
Recevez chaque matin les enquêtes que la France préfère oublier. Gratuit, sans spam.


