Sénat : promotions des maîtres de conférence en chute libre – le CNU dénonce un « effondrement »

1 327 promotions en 2022, 545 en 2025 : la chute
C'était le nombre de maîtres de conférence promus en 2022. Trois ans plus tard, ils ne sont plus que 545. — 59 % de chute. Les chiffres, présentés devant la commission d'enquête du Sénat sur l'excellence des universités, parlent d'eux-mêmes.
Mme Joulin, présidente du Conseil national des universités, a utilisé un mot : « effondrement ». Devant les sénateurs, elle a précisé : cette baisse « affecte particulièrement les femmes puisque plus de 70 % des enseignants chercheurs sont maîtresses de conférence ».
L'audition, diffusée par Public Sénat, date de 2025. Les membres du CNU — instance créée par le décret 9270 du 16 janvier 1992 — ont été entendus sous serment. Le constat ? Brutal.
Pourquoi une telle dégringolade ? Les postes ouverts au recrutement ont diminué. Les contraintes budgétaires pèsent. Mais le problème est aussi structurel, selon la présidente : « L'examen des dossiers montre pourtant la richesse et l'ampleur des dossiers des maîtres et maîtresses de conférence et témoigne d'une activité correspondant de plus en plus souvent à celle des professeurs. »
Traduction : les maîtres de conférence font le boulot des professeurs, sans le titre. Et sans la promotion. Voilà.
Six millions de budget — dont la moitié en indemnités
Six millions d'euros. C'est le budget annuel du CNU. « Un peu plus de 6 millions d'euros », précise Mme Joulin. La moitié — environ 3 millions — part dans les indemnités des membres. L'autre moitié sert aux missions et aux déplacements pour siéger en présentiel.
Les membres touchent 1 000 euros par an. Ce montant n'a pas bougé depuis 2010. Quinze ans de gel. « Je précise annuel, parce qu'il n'y ait pas d'ambiguïté », insiste la présidente.
Les 3 500 membres (dont la moitié sont suppléants) sont des enseignants-chercheurs élus par leurs pairs. Chaque année, ils examinent près de 20 000 dossiers. Leur travail est bénévole, presque. 1 000 euros — pour une charge de travail considérable —, ça interroge, non ? « Le CNU est attaché aux conditions de réunion en présentiel, pour une évaluation qualitative et collégiale », explique Mme Joulin. Mais les moyens suivent-ils ?
Les sénateurs ont noté le décalage : une instance qui gère la carrière de 48 000 enseignants-chercheurs, avec un budget inférieur à celui d'un petit laboratoire. Et une indemnité gelée depuis l'époque où le Smic était à 1 343 euros brut mensuels.
Recrutement local, cooptation : les « postes à moustache »
Le cœur de l'audition ? Une tension ancienne : recrutement national contre recrutement local. Le CNU est censé garantir l'égalité de traitement. Mais depuis la loi LRU de 2007 — autonomie aux universités — les recrutements se font localement, via des comités de sélection ad hoc (COS).
Problème : ces COS peuvent être verrouillés. Comment ? Par le choix des membres extérieurs. Par la rédaction du profil de poste. Les « postes à moustache », comme les appellent les universitaires, sont des profils taillés sur mesure pour un candidat pressenti. Le CNU le reconnaît : « Les sections CNU ne mettent pas de barrière à un éventuel localisme, favoritisme, etc. », a admis M. Martin devant les sénateurs.
Précision : le CNU n'a aucun pouvoir sur la composition des COS. Il qualifie les candidats au niveau national — 65 % de taux d'acceptation en moyenne — mais ensuite, les universités choisissent. « Tant que le recrutement se fera localement de la manière dont on l'a dit, il n'y a pas de verrou », résume Mme Joulin.
Le système crée des inégalités flagrantes. Un candidat qualifié par le CNU — donc reconnu apte — peut ne jamais obtenir de poste parce que son profil ne correspond pas à ce que veut l'université. Le vivier de qualification compte 28 000 personnes pour environ 1 300 postes par an. — Un vrai goulot d'étranglement.
Repyramidage local : « grandes disparités entre établissements »
La loi de programmation de la recherche (LPR) a créé un dispositif temporaire de « repyramidage » : 2 400 postes de promotion interne pour rééquilibrer les deux corps (maîtres de conférence et professeurs). Sur le papier, l'idée est bonne. Sur le terrain, elle a accentué les inégalités.
Pourquoi ? Parce que les décisions sont prises localement. « Il y a un établissement où il y a deux candidats, un établissement où il y a 14 candidats », explique M. Martin. « Tous les collègues n'ont pas pu candidater parce qu'il n'y avait pas de poste dans leur section, dans leur établissement. »
Résultat : certains établissements ont promu massivement, d'autres pas du tout. Le CNU propose une solution : créer un contingent national en plus du contingent local. « Cela permettrait plus d'égalité sur le territoire, et des politiques de féminisation beaucoup plus facilement via une commission nationale », plaide M. Martin.
Mais rien n'a changé pour l'instant. Le repyramidage reste « très compliqué » et « uniquement local », selon les auditionnés.
Qualification : 16 % des coûts de recrutement, une garantie ?
La qualification — étape obligatoire pour devenir enseignant-chercheur — essuie souvent des critiques. Trop chronophage, trop onéreuse, sans équivalent à l'étranger. Les sénateurs ont interrogé le CNU.
Mme Joulin a répondu en s'appuyant sur une étude de Dominique Faudot : « La qualification représentait 16 % des frais de tout le processus de recrutement. » Un coût, certes, mais à mettre en perspective : si le CNU ne faisait pas ce travail, les universités le feraient localement, avec des coûts démultipliés.
Autre argument : la qualification n'est pas redondante avec la thèse. « C'est un recrutement pour être enseignant chercheur, pas seulement un diplôme de docteur », insiste la présidente. La thèse valide la capacité de recherche. La qualification évalue l'aptitude globale au métier — recherche, enseignement, responsabilités.
Reste que le taux de qualification varie selon les disciplines : 60‑65 % en sciences humaines et lettres, 60‑70 % en sciences et techniques. Le droit a ses propres traditions. Une disparité qui interroge sur l'égalité de traitement.
L'IA interdite dans l'évaluation : charte de déontologie actualisée
Jeudi dernier — quelques jours avant l'audition — le CNU a ajouté un paragraphe à sa charte de déontologie. Il interdit l'utilisation de l'IA générative (type ChatGPT) pour évaluer les dossiers.
Pourquoi ? Parce que le CNU mise sur une évaluation qualitative, collégiale, humaine. « Nous tenons à prendre une décision collégiale et pour ça, il faut qu'on puisse siéger en présentiel », souligne Mme Joulin. L'IA n'a pas sa place.
La charte prévoit aussi des règles strictes contre le plagiat. Avant la soutenance de thèse, un logiciel national de détection est obligatoire. Le résultat est soumis au directeur de thèse, qui doit le commenter. Les membres du CNU, s'ils soupçonnent un plagiat, doivent le signaler au ministère.
En pratique, des cas échappent encore. « Quand ça arrive, c'est qu'il y a eu un défaut dans le process, probablement que le logiciel n'était pas mis en place », reconnaît M. Martin.
« Évaluation qualitative » contre H-index : le CNU résiste
Les membres du CNU refusent de se plier à la dictature du H-index. « Nous privilégions une évaluation qualitative », affirme la présidente. Les sections disciplinaires définissent leurs propres critères, les publient sur le site du CNU. Transparence affichée.
Mais l'évaluation pédagogique reste un angle mort. Les sénateurs ont demandé : existe-t-il un équivalent de l'inspection pour les enseignants-chercheurs ? Réponse du CNU : non, et ce n'est pas leur rôle.
« Nous évaluons sur dossier, pas dans la salle de cours. Nous n'avons pas les moyens et nous ne le ferons pas, parce que ce serait contrevenir à nos règles de déport », tranche Mme Joulin. Les enseignants-chercheurs peuvent faire évaluer leurs pratiques via des dispositifs locaux — sondages étudiants, conseils de perfectionnement — mais le CNU ne s'en mêle pas. Une position qui interroge : l'enseignement, c'est la moitié du métier.
Règles de déport strictes, mais impartialité sous pression
Le CNU se vante de ses règles de déport : un membre ne peut évaluer un dossier de son propre établissement. C'est le fondement de son impartialité. « Si on est dans le même établissement, on ne participe pas au débat », explique M. Martin.
Mais cette règle, si elle protège contre le localisme, a ses limites. Le CNU est composé d'enseignants-chercheurs élus, issus des mêmes communautés que les candidats. Les conflits d'intérêt ne sont pas toujours évidents. Et 20 000 dossiers par an ne facilitent pas un examen approfondi.
Les sénateurs ont insisté : le CNU est-il vraiment garant de l'impartialité ? Les auditionnés ont maintenu leur position : oui, grâce à la collégialité et au déport. Mais ils ont aussi reconnu que le système local — les COS — peut être contourné. « Il n'y a pas de verrou », ont-ils répété. Une faille que la cooptation exploite.
Attractivité menacée : le métier d'enseignant-chercheur en crise
Derrière les chiffres et les procédures, tout un métier vacille. « Le temps consacré à la recherche s'est réduit par l'accroissement des tâches et des missions et des injonctions diverses », alerte Mme Joulin.
Évaluations qui se multiplient. Appels à projets. Heures complémentaires. Réformes en cascade. « Le travail est éclaté entre de multiples tâches qui, prises isolément, ne sont pas toutes coûteuses mais se multiplient », ajoute-t-elle.
Conséquence : les enseignants-chercheurs n'ont plus le temps de lire, de penser, d'accompagner les doctorants. « La recherche s'inscrit dans un temps long. La sérénité est devenue un luxe », résume la présidente.
Les membres du CNU — eux-mêmes enseignants-chercheurs — tirent la sonnette d'alarme : si rien ne change, l'attractivité du métier va s'effondrer. La baisse des promotions n'est que la partie émergée de l'iceberg.
Que peut faire le Sénat ?
La commission d'enquête rendra ses conclusions. Les sénateurs ont entendu le CNU et d'autres acteurs. Les pistes évoquées :
- Revaloriser l'indemnité des membres (1 000 euros depuis 2010, oui).
- Créer un contingent national de promotions, pour contrer le localisme.
- Renforcer le contrôle des comités de sélection locaux.
- Maintenir la qualification, mais l'alléger.
- Développer l'évaluation pédagogique — sans que le CNU s'en charge.
Le débat est ouvert. Mais le temps presse. 545 promotions en 2025 contre 1 327 en 2022 — la machine s'enraie. Derrière chaque dossier refusé, un chercheur qui renonce, une chercheuse qui s'épuise.
— À suivre.
Sources : Public Sénat, commission d'enquête du Sénat sur l'excellence des universités, audition de Mme Joulin et M. Martin (CNU), étude de Dominique Faudot sur le coût de la qualification.
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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