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PolitiqueÉpisode 2/1

Sénat : la grande distribution capte 40% du prix de vos courses — et menace les fournisseurs

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-21
Illustration: Sénat : la grande distribution capte 40% du prix de vos courses — et menace les fournisseurs
© Illustration Le Dossier (IA)

40% pour les géants, 8% pour ceux qui cultivent

Le chiffre tombe comme un couperet. Pour 100 euros de produits alimentaires achetés par les consommateurs français, 40 euros sont absorbés par la grande distribution. Antoinette Guhl, rapporteure de la commission d’enquête sénatoriale, l’a révélé en présentant le rapport.

Détail des flux : 14 euros vont aux industriels qui transforment les matières premières. 35 euros partent dans les importations — des produits étrangers souvent moins chers, mais aussi moins contrôlés. Et 8 euros seulement rémunèrent le travail des agriculteurs.

Huit euros. Sur cent. (Oui, vous avez bien lu.)

Ce détail résume à lui seul le déséquilibre structurel de la chaîne alimentaire française. Les agriculteurs produisent. Les transformateurs conditionnent. Les distributeurs, eux, imposent leurs lois — et empochent cinq fois plus que ceux qui nourrissent le pays.

La commission a audité des dizaines d’acteurs — fournisseurs, industriels, représentants syndicaux, experts économiques — et compulsé des documents internes aux groupes de distribution. Constat unanime : les pratiques sont «problématiques», euphémisme des sénateurs pour une réalité bien plus brutale.

Pourquoi un tel écart ? Comment les distributeurs captent-ils près de la moitié de la valeur ajoutée ? La réponse ? Leurs méthodes. Des méthodes que la rapporteure n’hésite pas à qualifier de «prédatrices».

Menaces, déréférencement, ventes à perte : l’arsenal des distributeurs

Le rapport détaille des mécanismes bien rodés. Première arme : le déréférencement. Un producteur qui refuse une baisse de prix imposée ? Il est rayé des catalogues. Ses produits disparaissent des rayons. Sa trésorerie s’effondre.

Les distributeurs adressent régulièrement des menaces de déréférencement aux fournisseurs, affirme le document. Pas de simples menaces verbales — écrites, contractualisées, systématiques. Les petits producteurs n’ont aucun moyen de résister. Ils dépendent d’un ou deux acheteurs principaux. Refuser, c’est mourir.

Deuxième pratique : la vente à perte imposée. Les distributeurs contraignent les fournisseurs à vendre leurs produits en dessous de leur coût de revient. En échange, ils promettent un référencement. Mais la promesse est rarement tenue. Ou alors assortie de nouvelles exigences.

Ces pratiques ne datent pas d’hier. Le gouvernement a tenté de les encadrer avec la loi EGalim, votée en 2018, puis renforcée en 2021. Objectif : protéger les agriculteurs et garantir un prix minimal. Résultat ? Les distributeurs ont trouvé des parades.

La commission d’enquête le démontre avec précision. Derrière les discours sur le «pouvoir d’achat», se cache une guerre économique sans merci. Les enseignes achètent à bas prix — parfois à perte — et revendent avec des marges confortables. Le consommateur paie. Le fournisseur trinque.

Les questions restent sans réponse. Pour l’instant.

«Prédatrices» : le mot qui tue

Antoinette Guhl n’a pas mâché ses mots. En conférence de presse, elle a employé le terme «prédatrices». Un adjectif lourd de sens. Il ne décrit pas une simple concurrence agressive. Il décrit un rapport de force asymétrique, où l’un des acteurs détruit l’autre pour survivre.

«L’existence de pratiques problématiques de la part des distributeurs au détriment des autres maillons de la chaîne», lit-on dans le résumé officiel. La rapporteure ajoute : «Ces pratiques sont préjudiciables à l’ensemble de la filière. Elles fragilisent les agriculteurs et les industriels. Elles augmentent les risques de faillite. Et in fine, elles nuisent au consommateur.»

Le sénat ne se contente pas de dénoncer. Il propose des pistes : renforcer les contrôles, alourdir les sanctions, rendre obligatoire la transparence des marges. Mais le rapport bute sur un obstacle : le lobbying des distributeurs. Les grandes enseignes pèsent des milliards. Leur puissance de persuasion est immense — à Bruxelles comme à Paris.

La commission a pourtant recueilli des témoignages accablants. Des fournisseurs ont accepté de parler, sous couvert d’anonymat. Leurs récits sont glaçants : des contrats imposés sous la menace, des délais de paiement allongés artificiellement, des pénalités injustifiées. Certains ont perdu leur entreprise.

Où est l’argent ? Dans les poches des actionnaires. Les distributeurs versent des dividendes records. En 2025, les trois premiers groupes français ont distribué plus de 6 milliards d’euros à leurs actionnaires. Pendant ce temps, des milliers d’agriculteurs vivent sous le seuil de pauvreté. Et pourtant.

Inflation, pouvoir d’achat : qui profite vraiment ?

Depuis 2022, l’inflation alimentaire a bondi de plus de 15 % en France. Les consommateurs crient leur colère. Les politiques promettent des mesures. Mais derrière les hausses de prix, qui encaisse vraiment ?

Le rapport sénatorial apporte une réponse claire : ce sont les distributeurs, pas les producteurs. Leurs marges ont augmenté de 3 points en moyenne entre 2021 et 2025. Pendant la même période, les revenus des agriculteurs ont baissé de 7 %.

La grande distribution joue sur deux tableaux. D’un côté, elle communique sur la «guerre des prix» pour attirer les clients. De l’autre, elle pressure ses fournisseurs pour maintenir ses marges. Résultat : le consommateur ne voit pas la baisse. Le producteur ne voit pas la hausse.

Les sénateurs dénoncent un «système opaque». Les contrats sont truffés de clauses cachées. Les remises commerciales, déduites après coup. Les fournisseurs ne savent jamais quel prix ils toucheront vraiment. Une asymétrie d’information totale.

Le gouvernement a promis une nouvelle loi d’ici la fin 2026. Mais les précédentes n’ont pas suffi. Les distributeurs sont trop forts. Trop organisés. Trop riches. Et ils ont des amis dans les ministères.

Les questions qui fâchent

Combien de temps les agriculteurs pourront-ils survivre avec 8 % de la valeur ajoutée ? Qui protège vraiment les fournisseurs ? Les contrôles de la DGCCRF sont-ils suffisants ? Le rapport sénatorial pose ces questions sans détours.

Il révèle aussi un angle mort : les importations. 35 % des achats alimentaires proviennent de l’étranger. Ces produits échappent aux normes françaises. Les distributeurs les préfèrent parce qu’ils coûtent moins cher. Qu’importe la qualité ? Qu’importe l’impact sur l’agriculture locale ?

La commission propose d’instaurer un «prix plancher» pour les produits stratégiques. Mesure radicale, déjà évoquée par des associations de défense des agriculteurs. Mais le gouvernement hésite. Les distributeurs menacent de délocaliser leurs achats. Le chantage à l’emploi fonctionne.

Le dossier est loin d’être clos. Les auditions continuent. D’autres révélations pourraient tomber. Les sénateurs ont demandé la transmission de documents supplémentaires. Certains distributeurs refusent de coopérer. La commission envisage des citations à comparaître.

En attendant, le chiffre de 40 % reste en travers de la gorge. Quarante euros pour les supermarchés. Huit pour ceux qui cultivent. Voilà. Le déséquilibre est tel qu’il en devient obscène.

Sources :

  • Rapport de la commission d’enquête sénatoriale sur les pratiques de la grande distribution, publié le 21 mai 2026.
  • Le Parisien avec AFP, «Prix en rayon : au Sénat, une commission d’enquête dénonce les pratiques «prédatrices» des distributeurs face aux fournisseurs», 21 mai 2026.
  • Auditions publiques menées par la commission, retranscrites sur le site du Sénat.

📰Source :youtube.com

Par la rédaction de Le Dossier

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