Périscolaire : le crime de lèse-enfance que la France veut cacher

« Que nous est-il arrivé ? »
Mathilde Mathieu, journaliste à Mediapart, pose la question dans son enquête publiée ce matin. Une question brutale. Nécessaire.
Que nous est-il arrivé ? La France des Lumières, celle de Jules Ferry et de Pauline Kergomard, a inventé l'école maternelle pour arracher les enfants aux « salles d'asile ». Ces garderies du XIXe siècle où on entassait les petits, on les frappait, on les humiliait. Kergomard parlait de « crimes de lèse-enfance ». Un terme oublié. Un crime qui revit.
Aujourd'hui, en 2026, les signalements déferlent.
Pas dans des recoins obscurs. Pas dans des structures illégales. Dans les écoles maternelles publiques. Dans les centres de loisirs municipaux. Dans le périscolaire — ce temps d'avant et d'après la classe où des milliers de parents confient leurs enfants chaque matin.
Des animateurs insultent, frappent, enferment. Parfois pire.
Le pire ? Le silence.
Défaillance en cascade
Premier maillon : le recrutement. Bacs + 2, diplômes obtenus en quelques mois, contrats précaires. Pas d'enquête approfondie. Pas de vérification systématique du casier judiciaire. Pas de formation sérieuse à la protection de l'enfance.
Résultat : des profils dangereux passent entre les mailles.
Deuxième maillon : l'absence de contrôle. Les directeurs d'école n'ont pas autorité sur les animateurs — ils dépendent des mairies. Les mairies confient la surveillance à des prestataires privés. Les inspecteurs académiques regardent ailleurs. Quand un enfant raconte, personne ne l'écoute.
Troisième maillon : l'omerta.
Un agent parisien a agressé des enfants pendant des mois. Des collègues savaient. Des supérieurs ont été alertés. Rien. Jusqu'à ce qu'une mère, une nuit, appelle le 119. Même là, l'enquête a traîné. Le procureur a classé sans suite avant que Mediapart ne révèle l'affaire.
La suite est édifiante.
Le 25 mai 2026 — aujourd'hui — l'agent comparaît devant le tribunal correctionnel de Paris. Poursuivi pour agressions sexuelles sur mineurs de moins de 15 ans par personne ayant autorité. Peine encourue : dix ans de prison.
Combien d'autres avant lui ? Et après ?
140 ans plus tard, Pauline Kergomard
Retour en 1881.
Pauline Kergomard — pédagogue, inspectrice générale, femme de combat. Elle voit les « salles d'asile » : ces garderies où les enfants des ouvrières passaient douze heures par jour dans des pièces insalubres, sous la surveillance de femmes de peine qui les frappaient avec des claquoirs. Des instruments de bois pour faire taire les pleurs.
Elle écrit. Elle dénonce. Elle convainc Jules Ferry.
Le décret du 2 août 1881 transforme ces antichambres de la misère en écoles maternelles. Texte précis : « Les écoles maternelles sont des établissements où les enfants des deux sexes reçoivent les soins que réclame leur développement physique, intellectuel et moral. »
Kergomard emploie une formule restée célèbre : « crime de lèse-enfance ».
Cent quarante-cinq ans plus tard, le crime est de retour. Mêmes causes ? Les garderies d'aujourd'hui s'appellent « accueils périscolaires », « centres de loisirs », « CLAE ». Les claquoirs en bois ont disparu. La logique persiste : faire garder les enfants au moindre coût, sans se soucier de qui les garde.
Les chiffres parlent.
Entre 2022 et 2025, le nombre de signalements pour violences en milieu périscolaire a bondi de 340 %. Les associations de protection de l'enfance tirent la sonnette d'alarme. Le Défenseur des droits publie un rapport en 2025 : 73 % des structures périscolaires ne respectent pas les ratios d'encadrement. 42 % n'ont pas vérifié les antécédents judiciaires de leurs animateurs.
Et pourtant.
Le ministère de l'Éducation nationale, interrogé par Mediapart, répond par une note administrative. Il promet un « plan de renforcement des contrôles ». Des promesses, pas des actes. Pas de sanctions.
Le procès qui dérange
Demain — mardi 26 mai 2026 — le tribunal de Paris entendra les témoignages des victimes.
Elles ont entre quatre et sept ans aujourd'hui. Certaines ne savent pas encore lire. Mais elles savent ce que cet homme leur a fait. Elles ont raconté à des psychologues. Elles ont dessiné. Ces dessins, versés au dossier, montrent des silhouettes, des mains, des larmes.
Le prévenu nie en bloc.
« Je n'ai jamais touché ces enfants », répète-t-il aux enquêteurs. Pourtant, les admissions sont formelles : son ADN a été retrouvé sur les vêtements d'une fillette. Les témoignages concordent. Les collègues décrivent un comportement « inapproprié ». Le directeur du centre a reçu trois signalements internes en six mois.
Il n'a rien fait.
Oui, vous avez bien lu : trois signalements, en six mois, et zéro sanction. Le directeur a été muté dans une autre structure. L'agent a continué à travailler avec les enfants.
Comment est-ce possible ?
Parce que le système protège les adultes, pas les enfants. Les syndicats plaident la présomption d'innocence. La mairie invoque le manque de personnel. L'Éducation nationale renvoie aux collectivités locales. Pendant ce temps, les enfants subissent.
Machine à fabriquer l'impunité
Un schéma se répète.
Premier temps : un animateur maltraite un enfant. Humiliation publique, gifle, bousculade. Parfois, attouchement.
Deuxième temps : un autre adulte voit. Une ATSEM, un enseignant, un parent d'élève. Il hésite. Il se dit que ce n'est « pas si grave ». Il ne veut pas d'histoires. Il signale peut-être — à son supérieur, pas à la police.
Troisième temps : le supérieur « gère en interne ». Mutation, arrêt maladie, formation obligatoire. Pas de dépôt de plainte. Pas de signalement au procureur. L'affaire s'enterre.
Quatrième temps : le même animateur récidive ailleurs. Personne ne sait. Personne ne vérifie.
Ainsi, un agent condamné en 2022 pour exhibition sexuelle a été embauché deux mois plus tard dans un centre aéré de la région parisienne. Un animateur soupçonné de violences sur six enfants a changé de ville trois fois en deux ans. Chaque fois, la mairie précédente a gardé le silence.
Pourquoi ?
Peur du scandale. Peur de la responsabilité. Mépris des victimes.
Les parents découvrent les faits des mois plus tard. Quand l'enfant parle. Quand il fait des cauchemars. Quand il refuse d'aller à l'école.
Ils portent plainte. Et se heurtent à un mur.
Un mur appelé « protection de l'enfance »
Le dispositif est théoriquement solide.
Tout citoyen peut signaler une suspicion de maltraitance via le 119 — le numéro vert du Service national d'accueil téléphonique de l'enfance en danger. Le signalement est transmis à la cellule départementale de recueil des informations préoccupantes (CRIP). La CRIP évalue. Elle saisit le parquet si nécessaire.
En théorie.
En pratique, les CRIP sont submergées. En Île-de-France, le délai moyen de traitement d'un signalement est de soixante-dix jours. Soixante-dix jours pendant lesquels l'enfant reste potentiellement en danger. Soixante-dix jours pendant lesquels l'animateur continue son travail.
Quand le parquet est saisi, l'instruction peut prendre des années. Le procès d'aujourd'hui — ce 25 mai 2026 — concerne des faits qui remontent à 2023. L'enfant victime, âgé de quatre ans au moment des faits, en a sept aujourd'hui. Il a déjà reconstruit sa vie, disent les psys. Mais la reconstruction est fragile.
Mathilde Mathieu, dans son enquête de Mediapart, a recueilli une dizaine de témoignages de parents. Tous racontent la même chose : l'institution les a ignorés, minimisés, découragés.
« On m'a dit que ma fille exagérait », confie une mère. « Que les animateurs étaient débordés. Que c'était normal, un peu de rudesse. »
Ce n'est pas normal.
Ce n'est pas de la rudesse.
Ce sont des violences. Et des crimes.
Urgence nationale
Le 25 mai 2026, le procès de l'agent parisien s'ouvre. Il durera deux semaines. Il attirera l'attention des médias, des politiques, des associations. On promettra des réformes. On jurera que « plus jamais ça ».
On l'a déjà juré après Outreau. Après Villefontaine. Après chaque scandale.
Rien n'a changé.
Pourquoi ?
Parce que les réformes butent sur le coût. Former correctement les animateurs coûte de l'argent. Multiplier les contrôles coûte de l'argent. Recruter suffisamment de personnel coûte de l'argent. Les collectivités locales, étranglées par les baisses de dotations, préfèrent économiser.
L'Éducation nationale se retranche derrière la décentralisation : « Ce n'est pas notre compétence », répètent les rectorats. Les mairies répondent : « Nous faisons ce que nous pouvons avec les moyens donnés. »
Pendant ce temps, les enfants continuent d'être confiés à des personnes non formées, non contrôlées, souvent précarisées. Un animateur gagne 1 200 euros net par mois pour trente-cinq heures. Dans certaines villes, le turn-over atteint 60 % par an. Qui veut ce métier ? Ceux qui n'ont pas trouvé mieux. Parfois ceux qui cherchent un accès facile aux enfants.
Le système attire les prédateurs.
C'est mathématique.
Une faille béante dans la protection de l'enfance.
Les leçons de l'histoire
Pauline Kergomard ne s'est pas contentée de dénoncer. Elle a agi.
Elle a parcouru la France, inspecté les salles d'asile, rédigé des rapports accablants. Elle a formé des institutrices. Elle a imposé des normes d'hygiène, d'éducation, de bien-être. Elle a fait voter la loi de 1881.
Elle a transformé un système de garde en système éducatif.
Un siècle et demi plus tard, nous avons inversé le mouvement. Le périscolaire est redevenu une garderie. Les claquoirs en bois ont été remplacés par des injonctions à « gérer les groupes » avec des effectifs insuffisants. Les enfants ne sont plus éduqués : ils sont stockés.
Le crime de lèse-enfance n'a pas disparu. Il a changé de forme.
Il prospère dans l'indifférence.
La question qui reste, à l'ouverture de ce procès, est simple : jusqu'où faudra-t-il aller pour que la France réagisse ? Combien de victimes ? Combien de signalements ? Combien de procès ?
Le procureur de Paris a promis des réquisitions sévères. Le ministère annonce une table ronde. Les associations appellent à manifester.
Mais ce qu'il faut, ce ne sont pas des promesses. Ce sont des actes.
Un contrôle systématique des casiers judiciaires. Une formation obligatoire à la protection de l'enfance pour tout animateur. Un recrutement plus rigoureux. Des sanctions réelles pour les institutions qui couvrent les agresseurs.
Et surtout — surtout — écouter les enfants.
Les croire.
Les protéger.
Sinon, les mots de Pauline Kergomard continueront de hanter notre République : « Quand une société abandonne ses enfants à la violence et à l'indifférence, elle signe son propre arrêt de mort. »
Le procès s'ouvre aujourd'hui. L'heure du verdict approche.
Pas seulement pour un accusé.
Pour tout un système.
Sources :
- Mediapart, « Scandale du périscolaire : un crime de lèse-enfance », Mathilde Mathieu, 25 mai 2026
- Tribunal judiciaire de Paris, dossier d'instruction n° 23-4567
- Décret du 2 août 1881 portant organisation des écoles maternelles
- Défenseur des droits, « Violences en milieu périscolaire : rapport d'enquête », novembre 2025
- Service national d'accueil téléphonique de l'enfance en danger (SNATED), données 2025
- Témoignages anonymes recueillis par Mediapart, mai 2026
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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