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JusticeÉpisode 2/2

Ruffini, le faussaire qui a piégé la National Gallery : enquête sur un trafic de tableaux de maîtres

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-12
Illustration: Ruffini, le faussaire qui a piégé la National Gallery : enquête sur un trafic de tableaux de maîtres
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Le décrochage qui a secoué Londres

Pourquoi la National Gallery a-t-elle retiré ce tableau qu’elle exposait fièrement depuis trois ans ? David contemplant la tête de Goliath, attribué à Orazio Gentileschi, maître italien du XVIIe siècle. Peint à l’huile sur lapis-lazuli — un pigment bleu extrait d’une roche utilisée depuis 7000 ans. Une rareté. Un tableau sur cent mille, selon l’expert Étienne Breton.

La juge française Haute Buresie, déjà sur l’affaire de la Vénus de Cranach, a posé des questions. Elle a interrogé Tinia Pasquali, restauratrice de renom. « Io ho restaurato una delle opere di questo calderone Ruffini », dit-elle. Elle n’a jamais suspecté un faux. L’analyse stratigraphique des pigments n’a décelé « aucun élément discriminant moderne » (National Gallery, 2016). L’œuvre est techniquement authentique. Mais son origine, elle, pue le soufre.

Ruffini a mis le tableau sur le marché en 2011. Discrètement. Le Metropolitan Museum de New York l’a examiné : estimation entre 5 et 7 millions d’euros. Puis renoncement. « Flou de son origine », note le rapport. Étienne Breton, contacté par un acheteur potentiel, raconte : « Le tableau était magnifique. J’avais presque des larmes aux yeux. » Mais il réclame des preuves de provenance. L’intermédiaire lui montre une facture datant de… 1900. Entre deux collectionneurs privés. « Un timbre fiscal que je n’avais jamais vu », dit Breton. Il abandonne. Sage décision.

Ruffini finit par vendre le David via Jean-Charles Mias, un intermédiaire efficace. Prix de vente : 3 millions d’euros. Ruffini empoche 2 millions. Mais le montage de la transaction est un « jeu de billard à quatre bandes », raconte le courtier italien John Marco Caputzo. Mensonges, commissions cachées, triples jeux. Le monde de l’art, version night-club.


Le four et la collection fantôme

Un four. Dans une pièce cachée chez Ruffini en Italie. Les policiers l’ont découvert lors d’une perquisition. Pas pour cuire des pizzas — pour vieillir artificiellement les toiles. Le four provoque des craquelures, ces fissures que les experts prennent pour des marques d’âge. (oui, vous avez bien lu) Un four à faux tableaux. La juge tient son indice. Mais pas encore la preuve.

Ruffini affirme que ses tableaux viennent de la collection Boris. André Boris, sa compagne décédée en 1980, héritière du constructeur du tunnel du Mont-Blanc. Elle lui aurait légué de l’argent et des toiles. Une attestation de 1973 prouve la vente de six tableaux, dont une Vénus au collier de perles — peut-être la Cranach. Mais pas de David et Goliath. Aucun testament, aucun inventaire. La collection Boris est un fantôme.

« On ne trouve pas trace d’une collection de monsieur Boris », dit un enquêteur. « Vu le nombre de peintures de première importance, il paraît difficile qu’il n’y en ait aucune mention. » Ruffini, lui, reste vague. Il parle d’un héritage oral. Les juges italiens et français ont saisi ses ordinateurs, ses iPads, ses téléphones. Des semaines d’écoutes. Rien. Pas de « preuve irréfutable », admet son avocat.

Pourtant, le faisceau d’indices s’épaissit. Un four. Un roman. Et une lettre.


Le corbeau et le roman : quand la fiction devient réalité

Jules François Ferillon. Intermédiaire, ancien associé de Ruffini dans les années 1990. Brouillé. En 2015, il publie un roman. Le bandeau annonce : « Printemps chemin, je suis tombé dans un pseudo polar avec Giordano, un personnage italien qui m’expliqua comment fabriquer de faux tableaux pour les musées et les marchands anglais. » Le livre détaille chaque étape : trouver un support de la bonne période, décaper sans laisser de traces, fabriquer des pigments d’époque, ne laisser aucune fibre moderne, puis — devinez — faire vieillir le tableau dans un four.

Ce n’est pas une preuve. Mais le parallèle avec les méthodes décrites par la lettre anonyme est troublant. La juge s’y intéresse. Ferillon, lui, nie être le corbeau. Mais l’avocat de Ruffini, Maître Scarzela, est catégorique : « La lettre anonyme intervient à peu près au moment où la procédure civile est lancée. La signification sur le Cranach est du 2 mai 2014. La lettre est datée du 26 mai 2014. Il y a un lien. »

Qui a écrit ? Jean-Charles Mias, le concurrent ? Un proche ? Le corbeau connaît les coulisses. Il sait que Ruffini utilise des intermédiaires, qu’il écoule des petits tableaux flamands chez Drouot, qu’il a eu des problèmes avec l’expert Éric Turquin dans les années 1990. Turquin raconte : « Ferillon m’a apporté un paysage attribué à Pierre Bruegel le Jeune. Je ne l’aimais pas. J’ai fait des tests. Rien. Je l’ai vendu. Le lendemain, le marchand m’a dit : “Le tableau est faux”. J’ai prévenu Ferillon et Ruffini : si vous ne remboursez pas, j’aurai votre peau. » Ils ont disparu. Vingt-cinq ans plus tard, Ruffini refait surface.


Un ancien peintre prometteur devenu marchand

Giuliano Ruffini a 80 ans aujourd’hui. Né en 1945 en Italie, arrivé à Paris à 3 ans. Racisme, pauvreté, violences. « J’étais le macaroni », dit-il. À 16 ans, il peint. Sa première exposition parisienne, rue du Colisée, est un succès. Un critique le compare à Vlaminck. « Sera-t-il demain le Vlaminck de la Nouvelle Vague ? » demande un article.

Mais l’argent manque. Il retourne en Italie, dort dans des portes cochères. Rencontre un antiquaire qui lui apprend des techniques de restauration. Puis revient à Paris. Il se fait l’œil chez Drouot. Achète, revend. En 1973, il rencontre André Boris, héritière. Huit ans de vie commune, de voyages, d’achats. Elle meurt. Il hérite — dit-il.

Mark Wei, marchand réputé, balaie l’idée que Ruffini ait peint lui-même les faux : « Who one day wakes up and says, “I’m going to paint a Cranach”? » Impossible, selon lui. Mais d’autres s’interrogent. Ruffini a été peintre. Il connaît les techniques. Il a fréquenté des restaurateurs. Et il a ce four.

Le scandale éclabousse tout le monde : les maisons de vente, les experts, les collectionneurs. Même le prince de Liechtenstein, dit-on, aurait été berné. Mais la justice française n’a toujours pas prononcé de condamnation. Les analyses scientifiques ne prouvent pas le faux. Seulement l’origine douteuse.


Où est la preuve ?

C’est la question qui hante l’enquête. La juge Haute Buresie a perquisitionné en France et en Italie. Saisi des tonnes de documents. Écouté des conversations. Découvert le four. Mais pas de flagrant délit. Pas de toile en cours de fabrication. Pas de commande compromettante.

« S’il y avait eu une véritable preuve irréfutable, on le saurait déjà », lâche l’avocat de Ruffini. Le dossier repose sur des indices : la lettre anonyme, le roman, le four, la collection fantôme, les témoignages de Turquin et Breton. Un faisceau. Mais un faisceau n’est pas une condamnation.

Pendant ce temps, les tableaux restent sous scellés. Le David de Gentileschi est toujours à la National Gallery — mais pas exposé. La Vénus de Cranach est au placard. Le marché de l’art retient son souffle. Car si Ruffini est un faussaire, c’est tout un système qui s’effondre. Experts, maisons de vente, conservateurs : tous ont été trompés. Ou complices.

« Le monde de l’art est un monde inhérent malhonnête », soupire un intermédiaire dans le transcript. Voilà où ça se complique.


Sources

  • Beaux Arts Magazine – « Le Peintre, la Pizza et le Corbeau : scandale dans le monde de l’art »
  • Transcript de l’enquête vidéo Le Dossier (épisode 2) – Giuliano Ruffini
  • Dossier d’instruction – Juge Haute Buresie (Paris)
  • Lettre anonyme du 26 mai 2014 (7 pages)
  • Roman de Jules François Ferillon (2015)
  • Analyses stratigraphiques des pigments – National Gallery, Londres (2016)
  • Témoignages : Étienne Breton, Éric Turquin, Tinia Pasquali, John Marco Caputzo, Mark Wei, Gérard Majax, Maître Scarzela

📰Source :youtube.com

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