Ruffini, le faussaire au four à pizza : comment il a berné le Louvre et Sotheby’s

Le four à pizza : preuve ou paranoïa ?
La police tombe sur une pièce cachée chez Ruffini. Derrière l’armoire, un four. La juge Burezi ne doute pas : il servait à cuire les toiles pour leur donner un aspect vieilli.
« Voilà la preuve », dit-elle, catégorique.
Les spécialistes, eux, hurlent. Gianmarco Capuzzo, historien de l’art, lâche : « L’idée qu’il soit allé le cuire dans un four à pizza, c’est ridicule. Dans tous les peintures, on ne peut pas s’éteindre et on ne peut pas bâcher. Il serait détruit pendant le bâcher, c’est ça. »
En Italie, la justice juge la scène banale — un four chez un Italien à la campagne n’a rien d’anormal. Quinze jours après la perquisition, tous les biens saisis sont restitués.
Mais à Paris, la juge Burezi ne lâche pas. Elle se penche sur un autre tableau : un Franz Hals. Là, les choses se gâtent.
—chiffre à retenir— 8 000 euros. C’est le prix d’achat par Ruffini en 2007. Un an plus tard, il le montre à Capuzzo. « Il m’a montré un portrait d’un homme, un Spagnol », raconte Capuzzo. « Il était tellement faible que la firme s’entraînait, mais peu, et l’a payé une chiffre vraiment basse. »
Le Louvre veut le portrait. Son conservateur l’attribue officiellement à Franz Hals et lance une souscription publique de 5 millions d’euros. L’œuvre est déclarée trésor national — exportation bloquée.
Ruffini perd patience. Il contacte Capuzzo : « Je suis trop froid d’attendre. Si tu as la possibilité de vendre avant, peut-être que je lui donner un prix plus cher, 3 millions. »
En juin 2010, Mark Weiss et son associé David Kovitz achètent le tableau pour 3,3 millions d’euros. Deal gagnant-gagnant, selon Capuzzo : si le Louvre réunit les fonds, Weiss empoche 1,7 million de plus-value. Sinon, il garde un chef-d’œuvre.
Weiss est ébloui. « The Franz Hals is a particular story », confie-t-il. « I have always held this painting to be probably the most important old master and finest portrait that I’ve ever handled in my life. » Il fait des photographies grandeur nature, les encadre, les accroche chez lui. « Often, before I go to bed, I just look at the image, just luxuriating in this extraordinary brushstroke. »
En juin 2011, il revend le tableau via Sotheby’s à un collectionneur américain pour 10,75 millions de dollars. La plus-value est vertigineuse : près de 8 millions d’euros en un an.
Le rapport Martin : l’expertise qui tue
Le scandale de la Vénus de Cranach éclate. Un journaliste contacte Weiss : « Vous savez, Monsieur Ruffini, il y a tous ces paintings, nous nous sommes tous fakes, vous devriez chercher le Frans Hals. »
Weiss n’y croit pas. Mais Sotheby’s a déjà envoyé le tableau à James Martin, d’Orion Analytical. Verdict : c’est un faux du XXe siècle.
Martin a utilisé une méthode de nettoyage par micro-billes de plastique. L’une des billes était bleue. La couleur ? De la thallasinine — un pigment moderne. « The monogram is original, and the hand, most of the black, the lace, the face, the hair, and part of the background is original », explique Weiss. « But all of this other area is later restoration. So we have an original painting by Franz Hals, and not a fake. »
Pas si vite. Cinzia Pasquali, experte mandatée par Weiss, conteste les prélèvements. « Les points de prélèvement qui sont faits ne sont pas faits en manière scientifique », affirme-t-elle. « Quand on fait un prélèvement pour voir si sont des éléments discriminants modernes, il doit être impératif que ce prélèvement soit sur une matière considérée originale et non sur des parties où peuvent être retouchés ou intervenus postérieurement. »
Les batailles d’experts durent jusqu’en 2019. À quelques semaines de son procès, Weiss cède. Il signe un accord avec Sotheby’s et rembourse sa part personnelle. Il a dépensé des centaines de milliers de livres en avocats.
Mais les dégâts vont bien au-delà. « Les dégâts qu’a fait l’affaire Ruffini sont immenses, considérables », témoigne un professionnel du marché de l’art. « Comme la relation avec une personne qu’on aime, il y a une faille, elle nous a caché quelque chose, cette relation se dégrade très vite et on commence à se poser beaucoup de questions. Moi, ça a beaucoup dégradé mon rapport à la peinture. C’est vrai que même dans les plus grands musées, même dans les plus grandes expositions, je me pose toujours la question, est-ce que ce n’est pas trop beau pour être vrai ? »
Le mandat d’arrêt international : six ans de fuite
Mars 2019. La juge Aude Burezi émet un mandat d’arrêt international contre Giuliano Ruffini — fraude, contrefaçon, blanchiment d’argent.
La justice italienne refuse d’abord de l’exécuter. Elle juge la procédure française sévèrement. Mais en juillet 2020, la cour d’appel italienne confirme : Ruffini doit être remis aux autorités françaises.
Il attend. Il tergiverse. Il nie tout.
Le 16 décembre 2022 — six ans et demi après la saisie de la Vénus — Ruffini se présente de lui-même à la police italienne, son fils à ses côtés. Il veut mettre fin aux rumeurs de fuite.
Il passe six jours en prison en Italie. Puis il est extradé vers la France, où il est mis en examen. Assigné à résidence sous bracelet électronique, il est finalement autorisé à rentrer en Italie — contre une grosse caution.
Le Velázquez caché : l’atout maître
Alors que tout semble perdu, Ruffini sort un atout de sa manche. Rien de moins qu’un magnifique tableau attribué à Diego Velázquez.
Un portrait du cardinal Borgia, totalement inconnu du monde de l’art.
Capuzzo, son ancien associé, raconte la scène : « Si tu te mets dans le poste de Ruffini, où vas-y-le à vendre ? Vas-y à la sortie et dis : “Ah, excusez-moi, je suis Giuliano Ruffini, j’ai un Velázquez.” Ils t’envoient le via. Après ce qui est passé, vas-y à Christie’s, tu vas leur dire “Je suis Giuliano Ruffini et j’ai un Velázquez”, tu vois ce que tu dis ? De nulle part. »
Pourtant, Capuzzo lui-même achète le tableau. « J’ai acheté à Giuliano. Je n’ai pas profité de la situation. Je lui ai donné la main. Aussi parce que, si est un cadre vraiment de Velázquez, vaut dix millions. Si non, il reste un cadre de peu. »
L’expert mandaté par Capuzzo est formel : le tableau est authentique. « Il est toujours vivant, il est toujours vivant, et dans les empâtes du rostre, la tête, la tête, les pómulos, avec plus professeur de blanc de plomb, il y a cette entretienne de vérification et de humanisation du personnage. Et en le fond, même si on ne l’aise, c’est une vraie simphonie aussi de colores, de terre, de pardus, etc., qui relèvent la œuvre. »
L’expert a enquêté sur le parcours de l’œuvre. « Il y a à un moment donné, il y a une collection réputée du français André Bory, et sa fille Andrea Bory, qui est celle qui vend en 1973 la œuvre à Giuliano Ruffini. »
Ironie de l’histoire : cet authentique tableau n’est plus entre les mains de Ruffini. Il l’a vendu à Capuzzo.
Le procès civil bloqué : dix ans d’attente
Le procès civil contre l’intermédiaire Jean-Charles Mettiaz ? Bloqué depuis dix ans. Pourquoi ? Parce que les juges attendent les résultats des analyses pour savoir si le tableau était vrai ou faux.
« Voilà, si le juge reconnaît qu’il m’a bien vendu le tableau, le procès s’arrête et ma vie reprend son cours, explique Ruffini. Ça fait 10 ans et personne n’est en mesure de dire la vérité. Ça fait 10 ans que les experts sont divisés sur la question. »
Le procès civil n’a pas pu se tenir. La procédure pénale, elle, suit son cours.
Quant à la Vénus de Cranach, la chambre de l’instruction de Paris l’a restituée au prince Ludwig von und zu Liechtenstein. Le prince n’a jamais douté de son authenticité. Mais pour la récupérer, son directeur de collection a dû signer un papier indiquant qu’il récupérait un tableau « non authentique ».
« I signed it because a painting which is non-authentic has not any value, dit-il. So I could bring out the painting free, even it has been more than five years in France. »
Le tableau est désormais dans un entrepôt à Vienne. Le prince attend de pouvoir restaurer sa réputation.
Le David et Goliath de Gentileschi, lui, trône dans le château écossais de David Kovitz. Son propriétaire refuse toute analyse supplémentaire. Nul ne conteste sa beauté ni son authenticité. Son seul défaut officiel ? Avoir un jour croisé le chemin de Ruffini.
Le mot de la fin : qui est vraiment Giuliano Ruffini ?
Giuliano Ruffini clame son innocence. Il se dit victime de préjugés : « Giuliano Ruffini, l’Italien, le Rital, la mafia, les pizzas, le machin, voilà, c’est ça qui est sorti. Mais il est évident que si j’avais un nom français, l’histoire serait déjà terminée depuis longtemps. »
Alors, est-il un chanceux découvreur ? Un œil de génie ? Un marchand patenté ? Un virtuose de la copie ? Tout à la fois ?
Les preuves scientifiques contre lui sont solides. Le rapport de James Martin est accablant. Mais l’existence d’un Velázquez authentique dans son parcours jette le doute.
Le faussaire au four à pizza est-il un génie ou un bouc émissaire ?
La justice française n’a pas encore tranché. Le procès pénal suit son cours. Le procès civil attend toujours.
—et ce n’est pas rien— des centaines de millions d’euros sont en jeu. La réputation du Louvre, de Sotheby’s, du marché de l’art tout entier.
À suivre.
Sources
- Rapport d’expertise de James Martin (Orion Analytical)
- Témoignage de Gianmarco Capuzzo
- Entretien avec Mark Weiss
- Expertise de Cinzia Pasquali
- Décision de la cour d’appel italienne (juillet 2020)
- Procès-verbal de perquisition au domicile de Ruffini (2014-2015)
- Entretien avec le directeur de la collection du prince de Liechtenstein
- Témoignage de Giuliano Ruffini
- Article de Télérama : « Si les faits étaient avérés, des institutions (Louvre, Met, Sotheby’s…) auraient été bernées, et des centaines de millions d’euros volatilisés »
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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Ruffini, le faussaire au four à pizza : comment il a berné le Louvre et Sotheby’s


