Giuliano Ruffini : le faussaire qui a berné le Louvre et le prince de Liechtenstein

220 millions d'euros. C'est la valeur totale des 25 tableaux saisis. Pas dans un entrepôt anonyme — dans les collections du Louvre, du prince de Liechtenstein, et des plus grandes galeries d'Europe. Un trafic de faux tableaux anciens qui a duré vingt ans. Un nom : Giuliano Ruffini. Voilà. Le Dossier a reconstitué l'enquête.
Le corbeau qui a fait trembler le Louvre
Printemps 2014. Une lettre anonyme arrive sur le bureau d'une juge. Contenu explosif : un trafic de faux tableaux anciens, d'une ampleur inédite, sévit depuis une vingtaine d'années en France, à Londres et en Italie. Le courrier détaille les œuvres incriminées, les transactions, les noms. Au cœur de la cible : Giuliano Ruffini, un marchand d'art italien jusqu'alors discret.
"Depuis quelques temps, un nom revient souvent dans le milieu de l'art car lié à une activité de faux", confie une source proche de l'enquête.
La jousse Haute Burésie n'est pas une magistrate ordinaire. Ancienne recrue du pôle financier, elle s'est fait connaître dans des procès retentissants — François Fillon, Nicolas Sarkozy. La perspective d'un scandale ne l'impressionne pas. Elle ouvre une information judiciaire et confie l'enquête à l'OCBC, l'Office central de lutte contre le trafic des biens culturels.
Mars 2016. Choc total. À l'hôtel de Commande d'Ex en Provence, la police décroche un tableau en pleine exposition. La Vénus au voile de Lucas Cranach, chef-d'œuvre du maître allemand du XVIe siècle, est saisie. Elle était le clou de l'exposition internationale de la prestigieuse collection des princes de Liechtenstein.
"Ça m'a étonné. J'ai appris ça par la presse", raconte un témoin. "Arriver dans un musée avec la force publique, police, brassard pour arrêter un tableau qui est sur un mur et qui ne va pas bouger — ça n'a pas vraiment de sens. C'est du théâtre."
Le prince de Liechtenstein, qui détient la plus grande collection d'art privée d'Europe, est abasourdi. Il a chargé Johann Kräftner, directeur de sa collection, d'acquérir la Vénus pour 7 millions d'euros. Un coup de foudre. Une erreur de 7 millions.
Une Vénus trop parfaite pour être vraie
Elle fascine. Une silhouette nue, toute de grâce et de maîtrise technique. L'admirable transparence du voile. L'ambiguïté du regard, mélange d'innocence et de tentation. "Ça c'est un tableau qui était racheté il y a pas si longtemps, qui est sublime surtout parce qu'il est d'une qualité et d'une fraîcheur extraordinaire", s'enthousiasme un expert.
Mais la juge Burésie a confié l'œuvre au laboratoire du musée du Louvre, l'un des plus réputés au monde. Les premiers résultats confortent ses soupçons.
La dendrochronologie — datation des pièces de bois — est formelle : le panneau sur lequel la Vénus est peinte serait trop récent pour avoir été réalisé par Cranach en 1531, date inscrite dans un coin. "Panel painting, we did dendrochronology — it depends how it is cut", explique un expert.
Les doutes s'accumulent. Lors d'un vernissage à la galerie Colnaghi à Londres, Étienne Breton examine la Vénus. "Tout de suite, j'ai été gêné par un réseau de craquelures inhabituel seulement sur le corps de la Vénus. Normalement, un réseau de craquelures doit être plus ou moins régulier sur toute la surface. Si vous avez une craquelure qui ressemble pas à celle que vous avez vue pendant des années dans les musées, dans les collections sur des tableaux de Cranach, vous pouvez vous poser des questions. C'était plutôt une craquelure d'un tableau peint plus tard."
Le prince et son entourage se défendent bec et ongles. "To the best expert for Cranach — and he looked at it and said 'ok, that's wonderful, that's a thing I would explain with my students how a proper inch painting should look'", plaide Johann Kräftner. "French authorities did not accept for long argumentation from our side."
Pourquoi ? Parce que les preuves scientifiques sont accablantes. La radiographie révèle que le faussaire a peint sur un autre tableau — technique classique. L'analyse du liant, réalisée par Gill Perot, montre que l'huile de lin utilisée était trop récente. "On a découvert que la couche du dessous était bonne mais que la couche principale picturale ne pouvait pas être bonne. Donc on ne s'était pas trompé : l'huile qui servait à lier la peinture était récente."
Ruffini produisait des faux quasi parfaits. Il utilisait des supports anciens authentiques — panneaux, cuivres — et des pigments d'époque. Il grattait la surface d'un vieux tableau, récupérait le réseau de craquelures, et repeignait par-dessus. "Avec le temps, il est passé à la vitesse supérieure en proposant des tableaux de grands maîtres et de grande valeur", résume une source.
Cinq propriétaires en six mois : la course du faux
Comment un tableau présumé faux a-t-il pu arriver dans la collection du prince de Liechtenstein ? La réponse est dans la chaîne des propriétaires. Et cette chaîne est vertigineuse.
La Vénus a changé de mains cinq fois en six mois. À peine achetée, on l'a revendue. Le prix a décuplé.
Été 2013. Le prince de Liechtenstein acquiert la Vénus pour 7 millions d'euros. Le vendeur : Conrad Bernheimer, patron de la célèbre galerie Colnaghi à Londres. Bernheimer l'avait achetée 3,2 millions d'euros trois mois plus tôt à Michael Torchman, un entrepreneur français totalement inconnu du monde de l'art. Torchman l'avait lui-même acquise deux mois plus tôt pour 700 000 euros — presque cinq fois moins cher — auprès de Jean-Charles Miaz.
Et Jean-Charles Miaz ? Il est l'ancien associé de Giuliano Ruffini. "Io sono stato antiquario per più di 30 anni. Ho trovato nella mia vita delle cose...", explique Miaz. "Ruffini mi ha raccontato che faceva il commerciante d'arte con i quadri che vendeva quadri milionari."
Miaz déclare avoir acheté le tableau à Ruffini. Sur une facture émise en janvier 2013, le tableau est décrit comme une "Vénus au voile attribuée à Lucas Cranach" provenant de la collection personnelle de Ruffini. C'est lors de cette transaction que le tableau aurait été attribué pour la première fois au grand maître allemand.
Mais Ruffini conteste. Il affirme n'avoir jamais vendu le tableau à Miaz. Il l'aurait simplement confié pour le vendre contre commission. "Monsieur Ruffini m'indique qu'il a confié à deux intermédiaires et que ce tableau qui devait être expertisé puis vendu en fonction des résultats de l'expertise a été en réalité vendu à son insu", rapporte son avocat.
La facture produite par Miaz présente des détails troublants. Elle a la même date et le même numéro qu'une autre facture pour un autre tableau vendu par Ruffini. Un copier-coller suspect. Serait-ce un faux ?
"Ruffini dit que j'ai volé son tableau. Moi je dis que je l'ai acheté. J'ai des preuves comme quoi je l'ai acheté. J'ai des preuves comme quoi je l'ai payé. J'ai des analyses graphologiques sérieuses de sa signature", rétorque Miaz.
L'affaire dans l'affaire commence ici.
Ruffini contre Miaz : le duel des faussaires présumés
Début mai 2014. Ruffini assigne Miaz et Torchman en justice au civil. Il leur réclame le tableau ou son prix. Il affirme n'avoir jamais touché un centime des 7 millions d'euros.
"Quand tu prends un'opera d'arte a casa di qualcuno devi fare una ricevuta. E Ruffini gli aveva dato delle ricevute, ma delle ricevute di conto vendita. Il signor Miaz aveva carte nei confronti del signor Ruffini dove praticamente non era proprietario del quadro", explique un témoin.
Miaz nie en bloc. "C'est des mensonges tout ce qu'il raconte. Le tableau de Cranach, il prétend que au bout d'un an et demi, après que je l'ai vendu, il a su par un de ses amis que le tableau avait été vendu au prince de Liechtenstein. Or, tout ça, il le savait depuis le début."
Un autre intermédiaire raconte une scène édifiante. Début 2013, il rencontre Ruffini à Paris. Ruffini lui montre une photo de la Vénus. "Ma guarda che conosco benissimo questo dipinto. No, non è possibile, tu non puoi conoscere questo dipinto, l'ho dato a mio amico, è in fase di studio, non si sa se Cranach, non si sa, ancora non siamo sicuri sull'attribuzione."
Quelques mois plus tard, le même intermédiaire voit la Vénus au centre du stand de la galerie Colnaghi à la foire Masterpiece à Londres. "E si vocifera che il dipinto è stato acquistato dal principe di Liechtenstein. Vedo Ruffini che comincia a stare un pochino più calmo, che comincia a cambiare un po' di colore rivolto."
Ruffini se rend compte qu'il a été doublé. Mais par qui ? Par Miaz ? Par Torchman ? Ou bien Ruffini joue-t-il la comédie pour se présenter comme victime ?
Les deux hommes s'accusent mutuellement. Chacun produit ses preuves. Chacun conteste celles de l'autre. "Cette intrigue va s'avérer un casse-tête inextricable", résume un enquêteur.
220 millions d'euros de doutes
La Vénus n'est que la partie émergée de l'iceberg. Quelques semaines après sa saisie, un David contemplant la tête de Goliath attribué à Jenyent est décroché. Les rumeurs éclaboussent un portrait d'un gentilhomme de Franz Hals, un Saint-Jérôme du peintre parmi Janino — pourtant authentifié à l'époque par le Louvre. La juge fait saisir à Trévise un Saint-François d'assise du Greco.
Au total, 25 tableaux d'une valeur de 220 millions d'euros sont soupçonnés d'être des faux. (source : Beaux Arts Magazine)
"Nous trouvions ça bizarre mais on allait pas jusqu'à penser que c'était faux", confie Éric Turquin, expert qui a eu affaire à Ruffini 15 ans auparavant. "Moi, j'ai connu Giuliano Ruffini, je le voyais régulièrement à l'hôtel Drouot dans mes petites ventes et il a acheté des petits tableaux sur cuivre, sur panneau du XVIIe pour des tout petits prix. Et je me souviens un jour, je lui avais dit : 'Mais plutôt que d'acheter tous ces tableaux très moyens, pourquoi vous achetez pas plutôt celui-là qui est un petit peu plus cher mais qui est tellement mieux ?' Et il m'avait dit : 'Tout ce qui est important pour moi, monsieur Turquin, c'est que ce soit authentique.' Et en fait il se servait de cette authenticité pour faire des choses qui elles n'étaient pas du tout authentiques."
Gill Perot, expert en chef, a analysé 28 tableaux de Ruffini entre 1998 et 2009. "La plupart d'entre eux se révèlent authentiques, mais selon lui quelques faux se distinguent par leur qualité exceptionnelle. Très bien fait. Très très bien fait."
Perot explique la technique : "On s'est aperçu grâce à la radiographie que le tableau était peint sur un autre tableau — et ça, pour des peintres de cette époque-là, ça ne se faisait pas. Ensuite, il y a des tableaux qui étaient plus raclés mais dans la couche de préparation était conservée ancienne. Et ça, en microscopie, on le voit. Là, la couche de préparation ici, et là la couche fausse du faussaire dessus."
Pourquoi les faussaires font ça ? "Parce qu'ils conservent comme ça le réseau de craquelures du vieux tableau. Et quand ils repeignent dessus en chauffant un peu, ils récupèrent tout l'ancien réseau de craquelures qui réapparaît."
Les faux sont si parfaits que même les experts les plus réputés se sont trompés. "Ils sont arrivés quand même à des contrefaçons très très poussées. Tellement le faux était devenu bon, tellement il faisait attention à utiliser que des composants d'époque", confirme Perot.
Le maître faussaire ou la victime d'un complot ?
Alors, qui est vraiment Giuliano Ruffini ? Marchand à l'œil exceptionnel ou faussaire génial ? Victime ou coupable ?
Les avis divergent radicalement. Ses partisans le décrivent comme un petit marchand modeste, piégé par des associés malhonnêtes. "Giuliano Ruffini était un petit marchand assez peu connu. C'est peut-être quelqu'un qui sentait ce que voulaient le public, les clients, le monde de l'art surtout — et les très grands marchands."
Ses accusateurs le présentent comme un faussaire diabolique, capable de produire des copies quasi parfaites en utilisant des supports anciens et des pigments d'époque. "Le mot diabolique revient souvent pour qualifier l'activité de Ruffini au vu de la très grande qualité de ses faux", note un expert.
La juge Burésie continue son enquête. Elle cherche à déterminer si Ruffini est le peintre lui-même ou s'il commanditait les faux. Elle cherche aussi à savoir combien de tableaux sont concernés et qui savait quoi.
"La juge a allumé la mèche en France, en Italie ou en Angleterre. Tous les tableaux passés entre les mains de Ruffini deviennent suspects", résume un enquêteur.
Le prince de Liechtenstein, lui, reste convaincu de l'authenticité de sa Vénus. Il a écrit au président de la République française pour protester contre la saisie. "We have been thinking an object of in prince's property — he is head of state of sovereign state, cannot be confiscated. The prince has been writing to the president and got very very late answer. So he was quite disappointed with that situation with the French."
Mais les preuves scientifiques sont là. Le bois est trop récent. La peinture est trop fraîche. Les craquelures sont suspectes. Et 220 millions d'euros de tableaux saisis ne mentent pas.
L'affaire Ruffini est devenue l'un des plus grands scandales du monde de l'art. Elle dure depuis dix ans. Elle continue de déchaîner les passions. Chacun défend sa vérité. Mais dans cet incroyable imbroglio, une question demeure : qui a vraiment peint la Vénus ?
Les experts du Louvre, les analyses de Gill Perot, les témoignages d'Éric Turquin et de Mark Weiss pointent tous vers Ruffini. Mais Ruffini clame son innocence. Et son ancien associé Miaz l'accuse en retour.
Le dossier judiciaire est colossal. Il comprend des expertises scientifiques, des factures contestées, des témoignages contradictoires, des relevés bancaires. La juge Burésie, qui n'a peur de personne, continue d'instruire.
"Ce n'est pas une erreur de gestion. C'est un système. Et ce système a des noms", écrit Le Dossier.
Les noms sont connus : Ruffini, Miaz, Torchman, Bernheimer, le prince de Liechtenstein, le Louvre. Les montants aussi : 220 millions d'euros. Les dates : 1998-2009 pour les premières expertises de Perot, 2013 pour la vente de la Vénus, 2014 pour la lettre du corbeau, 2016 pour la saisie.
Reste à savoir si la justice française parviendra à démêler le vrai du faux. "Avec les moyens d'investigation dont vous disposez, il vous devrait être possible d'arriver à un résultat probant", lance un expert à la juge. "À condition qu'il le veuille bien."
Le Dossier suivra cette affaire de près. Car derrière les toiles, il y a des millions. Et derrière les millions, il y a la vérité.
Sources
- Lettre anonyme du corbeau (printemps 2014) — déclenchement de l'enquête
- Expertises du laboratoire du Louvre — dendrochronologie et analyse de liant
- Radiographies et analyses de liant par Gill Perot — preuves de falsification
- Facture d'achat contestée (copier-coller suspect) — preuve de la guerre entre Ruffini et Miaz
- Témoignages d'Éric Turquin, Mark Weiss, Jean-Charles Miaz — récits contradictoires
- Enquête de l'OCBC (Office central de lutte contre le trafic des biens culturels)
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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