Pêche française : 60% de stocks durables, mais un plafond de verre qui inquiète

84% de petits bateaux, 0,6% de géants
« 84% de la flotte française sont des bateaux de moins de 12 mètres », rappelle Olivier Le Goff, président du Comité national des pêches et ancien pêcheur. La pêche hauturière industrielle ? 0,6% de la flotte. Un seul navire-usine, l'Émeraude, pêche du merlan bleu — principalement pour l'alimentation animale.
Le Goff insiste : ces chalutiers « ne touchent pas le fond ». Ils opèrent sur la colonne d'eau. Leur impact sur les écosystèmes benthiques est limité, selon lui. La sénatrice écologiste Mathilde Ollivier nuance : « Quelques grands bateaux industriels ravagent nos côtes avec des filets de 600 mètres, pêchant 400 tonnes dans les eaux françaises. » Concurrence directe avec les artisans, surtout à Boulogne-sur-Mer.
Alain Cadec (sénateur LR, ex-président de la commission pêche au Parlement européen) refuse le manichéisme. « Il y a des gentils un peu partout et des méchants un peu partout », dit-il. L'Union européenne est « l'espace le plus réglementé au monde ». La pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN) ? C'est le fait des flottes chinoises et russes, pas des pêcheurs européens.
Le rendement maximum durable : un outil qui a fonctionné… jusqu'à un certain point
Joël Vermard, chercheur à l'IFREMER, retrace l'évolution. « Fin des années 1990, début des années 2000, la situation était dramatique », explique-t-il. La Politique commune des pêches (PCP) a instauré le rendement maximum durable (RMD). Objectif : ne prélever que les intérêts du capital halieutique, pas le capital lui-même.
Les résultats ont été positifs. La part des débarquements issus de stocks en bon état a grimpé jusqu'aux années 2010. Puis elle a atteint 60%. Et s'est arrêtée. « C'est un plafond de verre », constate Vermard. Pourquoi ? Parce qu'environ 50% des espèces exploitées ne font l'objet d'aucune évaluation scientifique. Impossible de savoir si elles sont en bonne santé.
Mathilde Ollivier ajoute une critique structurelle : « On évalue par espèce, pas par écosystème. » Or les interactions entre espèces — prédateurs, proies, compétition — sont essentielles. Une gestion par silos les ignore. Le chercheur confirme : la science halieutique commence à peine à adopter une approche écosystémique.
Maquereau : le casse-tête des quotas
Penchons-nous sur le maquereau. Le stock s'effondre. Les scientifiques du CIEM calculent le RMD à -77%. C'est-à-dire qu'il faudrait réduire les captures de 77% pour préserver le renouvellement de l'espèce.
L'UE décide finalement une réduction de 48%. Moitié moins que ce que préconisent les experts. Olivier Le Goff dénonce cette situation depuis dix ans. Le comité national des pêches alerte, mais les décisions se prennent à Bruxelles, au Conseil des ministres — pas de vote du Parlement européen.
Et la France dans tout ça ? Elle représente moins de 1% des captures totales de maquereau. L'UE dans son ensemble, 12%. Les principaux prédateurs sont les pays côtiers extra-européens — Norvège, Îles Féroé — accusés par les professionnels de surpêche sans retenue. « L'UE limite ses efforts pour ne pas pénaliser ses pêcheurs », résume un participant, « mais les autres ne suivent pas. »
Résultat : un effort collectif asymétrique. Les pêcheurs européens se serrent la ceinture, tandis que d'autres flottes continuent de puiser. Le stock décline quand même. Les scientifiques le disent : les quotas ne suffisent pas si tout le monde ne joue pas le jeu.
Aires marines protégées : 0,1% de protection stricte
Le documentaire diffusé en début d'émission montrait l'exemple croate. Une zone de pêche fermée pendant quatre à cinq ans. Résultat : la biomasse a triplé. Les pêcheurs locaux, d'abord hostiles, sont devenus les premiers défenseurs du dispositif.
En France métropolitaine, les aires marines protégées strictes — selon les critères internationaux — ne couvrent que 0,1% des eaux. L'objectif international est pourtant de 30% d'aires protégées, dont 10% en protection stricte. « Les aires marines protégées ont été un outil de communication politique », assène Mathilde Ollivier. « Emmanuel Macron a défini de grandes zones avec des plans de gestion presque inexistants. »
Sa proposition de loi, discutée au Sénat il y a un an, visait à définir précisément ce qu'est une protection stricte : interdiction de toute pêche dans la zone centrale, avec une zone tampon où seuls les artisans locaux pourraient opérer. Le texte prévoyait d'atteindre 10% des eaux françaises en protection stricte. Il n'a pas été adopté.
Olivier Le Goff défend une approche pragmatique. « Il faut l'État, les scientifiques et la profession », dit-il. Les pêcheurs sont moteurs pour identifier les zones vitales — nourriceries, frayères, écosystèmes fragiles. Mais il prévient : « Une aire marine protégée ne doit pas être statique. Le dérèglement climatique déplace les espèces. » Il cite le poulpe apparu en Bretagne après l'hiver 1963 (un épisode de froid intense qui avait fait disparaître certaines espèces), et le bulot qui disparaît en Manche.
Joël Vermard rappelle un effet mécanique : quand on ferme une zone, la pression de pêche se reporte ailleurs. « Si on ferme 10% du territoire à effort constant, il faut anticiper le report. » Sinon, on risque de dégrader d'autres zones jusqu'alors préservées. L'outil est bon, mais il doit être pensé globalement.
Consommation : 20,7 kg par an et par habitant
La consommation mondiale de poisson est passée de 9,1 kg par habitant et par an en 1961 à 20,7 kg aujourd'hui. Soit un doublement en un demi-siècle. En France, la moyenne atteint 34 kg par an, selon les chiffres cités par Alain Cadec.
Faut-il manger moins de poisson ? Les positions divergent nettement. Mathilde Ollivier répond oui, sans détour. « Il y a un milliard d'humains sur cette planète qui dépendent du poisson comme source de protéines », rappelle-t-elle. L'aquaculture n'est pas une solution miracle : « Il faut 3 à 4 kg de poisson sauvage pour produire 1 kg de saumon d'élevage. » Elle pointe la pêche au krill en Antarctique — une espèce pilier des écosystèmes marins — utilisée pour fabriquer des farines qui nourrissent les saumons européens.
Alain Cadec s'insurge. « Dire qu'il faut manger moins de poisson, c'est une ineptie », rétorque-t-il. Le poisson est « très sain, plein de protéines ». Si les stocks sont bien gérés, la consommation peut continuer. « Les Français mangent davantage de poisson, c'est une bonne chose. »
Joël Vermard apporte une nuance : le problème n'est pas tant la quantité que les espèces consommées. « Le cabillaud que nous mangeons ne vient pas des pêcheries françaises, mais de la mer de Barents », explique-t-il. De nombreuses espèces locales, pêchées par les artisans français, sont sous-valorisées, voire rejetées faute de marché. Changer nos habitudes de consommation pourrait réduire la pression sur les stocks lointains et mieux rémunérer les pêcheurs côtiers.
Le dérèglement climatique, l'angle mort du débat
Olivier Le Goff rappelle un fait souvent oublié : « Les pêcheurs subissent le dérèglement climatique en premières lignes. » Montée des eaux, modification des courants, migration des espèces — tout change. Le poulpe arrive en Bretagne, le bulot disparaît en Manche. Les zones de pêche se déplacent, les quotas fixés sur des références historiques deviennent obsolètes.
Les aires marines protégées statiques risquent de devenir inadaptées si les espèces qu'elles sont censées protéger migrent ailleurs. « Il faut un modèle évolutif », insiste Le Goff. « Des outils statiques n'ont aucun sens. » Une piste : des aires protégées temporaires ou mobiles, ajustées en fonction des données scientifiques et des observations des pêcheurs.
Joël Vermard confirme que la recherche intègre de plus en plus la variabilité climatique dans les modèles de stock. Mais les décisions politiques, elles, suivent des cycles annuels et des négociations diplomatiques. Le décalage entre l'urgence écologique et la lenteur des processus décisionnels est criant.
Propositions de loi, traités internationaux : des outils encore théoriques
L'année dernière, la conférence UNOC à Nice a permis à la France de ratifier le traité BBNJ (Biodiversity Beyond National Jurisdiction) après vingt ans de négociations. Ce texte vise à encadrer la haute mer, où se pratique l'essentiel de la pêche INN. « Une avancée majeure », selon Olivier Le Goff.
Mais la mise en œuvre concrète reste à faire. Les zones de haute mer sont vastes, les moyens de contrôle limités. Les flottes chinoises et russes — avec leurs milliers de navires-usines — ne se soumettent à aucune régulation internationale efficace.
La proposition de loi de Mathilde Ollivier sur les aires marines protégées strictes, elle, est restée lettre morte. Le Sénat ne l'a pas adoptée. Les 0,1% de protection stricte en métropole demeurent. L'objectif de 10% semble lointain.
Qui décide vraiment ?
Les quotas sont fixés par la Commission européenne et le Conseil des ministres. Sans vote du Parlement. Les scientifiques du CIEM fournissent des avis, mais les États membres négocient des compromis politiques. Le cas du maquereau est exemplaire : -77% recommandé, -48% appliqué.
En France, la répartition des quotas entre armateurs relève du Comité national des pêches et des préfets de région. Mathilde Ollivier dénonce un système qui favorise les gros navires industriels au détriment des artisans. « Il faut une répartition qui prenne en compte les aspects socio-économiques et écologiques », plaide-t-elle.
Olivier Le Goff rappelle que la profession a déjà consenti des efforts considérables : « On a détruit plus de 60% de la flotte française pour restaurer les stocks. » Les pêcheurs, dit-il, sont les premiers à vouloir une gestion durable — leur survie en dépend.
Un plafond de verre à 60%
Le consensus du débat tient en une phrase : la Politique commune des pêches a fonctionné, mais elle a atteint ses limites. Les stocks remontent jusqu'à un certain point, puis stagnent. Les causes sont multiples : évaluation partielle des espèces (50% non évaluées), absence d'approche écosystémique, pression des flottes extra-européennes, dérèglement climatique.
Les solutions existent : aires marines protégées bien conçues, quotas scientifiques respectés, diversification des espèces consommées, régulation internationale renforcée. Mais leur mise en œuvre se heurte à des intérêts économiques, des rival
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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