Pauline Déroulède : un combat de sécurité routière né d'un drame

L'accident
Un samedi comme les autres. Pauline Déroulède, alors âgée d'environ 31 ans, travaille sur une émission de télévision. Elle vit avec Tiffen, rencontrée sur un tournage de caméras cachées — « on s'est fait prendre à notre propre caméra cachée », dit-elle avec un sourire. Ce jour-là, elles ont fait du sport. Il fait beau. Elles doivent acheter des fleurs pour le dîner du soir.
Pauline décide de rester assise sur son scooter, casque sur la tête, pendant que Tiffen va chercher les fleurs. « Quelque part, ce casque m'a sauvé la vie », raconte-t-elle dans le récit qu'elle livre à 20 Minutes.
Une voiture la percute par l'arrière. Le choc la projette 50 mètres plus loin. Elle pense immédiatement à un attentat. Très vite, elle comprend qu'il se passe quelque chose au niveau de ses jambes. Elle se débat pour voir. Sa jambe gauche n'est plus là.
« Dans ce moment précis, le cerveau se met en mode survie », explique-t-elle. Elle demande à tous ceux qui l'entourent si on va pouvoir lui recoller sa jambe. À l'hôpital, un médecin lui répond : « Non, ça mademoiselle, ça ne va pas être possible. »
Elle part au bloc opératoire en sachant qu'elle a définitivement perdu sa jambe.
Le conducteur a 92 ans. Il n'est pas en infraction. Il a tout à fait le droit de conduire. Ce détail — ce petit détail — deviendra le point de départ de son combat.
La reconstruction
Entre 10 et 15 anesthésies générales. Tous les deux jours dans un premier temps. Les changements de pansement sont trop douloureux, il faut l'endormir. Trois grosses opérations pour reconstituer ce qui reste de sa jambe. Elle perd beaucoup de sang. L'arrachement sur la voie publique provoque des infections. La blessure n'est pas nette.
Hospitalisée à l'hôpital militaire. « Les militaires m'ont sauvée », dit-elle. Un médecin chef de service, un des premiers soirs où elle est dans une grande détresse, lui parle comme on parle à un soldat. Il lui dit la vérité : « Il te manque quelque chose. Tout ce que tu avais avant, ça reviendra, mais plus tard. Ce qui t'arrive, c'est un détail. Tout ce que tu avais envie de faire, c'est juste reporté. »
Quatre mois après l'accident, elle remarche. « Les premiers pas du reste de ma vie, littéralement, pour reprendre le pouvoir », dit-elle.
Moins d'un an après l'accident, elle commence le tennis en fauteuil. Elle rencontre Aurélie, qui devient sa coach. « Une chance inouïe, rencontrer les bonnes personnes au bon moment », confie-t-elle. Elle s'entraîne 20 heures par semaine, ajoute du physique. Une vraie vie de sportif de haut niveau.
Elle devient championne de France. Elle dispute son premier Grand Chelem à l'US Open. Puis son premier Roland-Garros, le tournoi qui lui a donné envie de jouer au tennis quand elle était petite fille.
Les Jeux de Paris 2024
Sur son lit d'hôpital, Pauline Déroulède avait annoncé à ses proches : « Ne vous inquiétez pas, je vais faire les Jeux Paralympiques de Paris en 2024. » Elle explique ce raisonnement en accéléré : « OK, j'ai un handicap. Handicap égal Jeux paralympiques. Jeux paralympiques égal on va avoir les Jeux à Paris dans quatre ans. Quatre ans, un, deux, trois, quatre. Ça me laisse le temps de me préparer. »
Elle le dit à voix haute pour s'imprégner elle-même de cet objectif. Et pourtant.
Quatre ans plus tard, elle entre debout, en marchant avec sa prothèse — qu'elle a surnommée « Natel » — sur le court Philippe-Chatrier. Le stade est bondé. « Il y avait tellement de monde, tellement d'enfants », se souvient-elle. « C'est le film de ma vie qui redéfile. C'est la meuf qui a dit sur son lit d'hôpital qu'elle allait faire les Jeux et qui est là debout avec sa prothèse. »
Elle perd son match contre une joueuse du top 5 mondial. « Beaucoup de déception », dit-elle. Mais le public l'applaudit, l'acclame. « Je me suis dit : j'ai perdu et j'ai l'impression d'avoir gagné. J'ai perdu un match de tennis, j'ai gagné tellement plus. »
Elle annonce déjà : « Rendez-vous en 2028 », à Los Angeles.
Le combat législatif
Le conducteur de 92 ans est décédé trois ans après l'accident. Il n'y a pas eu de procès. « Ça a rajouté de la colère à la colère », dit Pauline Déroulède. « J'ai été très en colère contre ce système judiciaire à deux vitesses. »
Elle précise : « Ce monsieur n'aurait jamais été en prison, et ce n'est pas ce que je souhaitais. Il aurait eu une peine très symbolique. Mais ça aurait été important que la justice reconnaisse ce qu'il avait fait. Même s'il n'a pas commis d'infraction. Il avait tout à fait le droit de conduire. Et c'est là tout le sujet. »
Elle découvre que la France est l'un des rares pays en Europe à ne pas imposer de contrôle médical pour l'aptitude à la conduite. « On peut conduire jusqu'à sa mort sans aucun contrôle médical », résume-t-elle.
Elle-même, après son accident, a dû repasser un examen à la préfecture pour retrouver son permis de conduire. « Je trouve ça très normal après un accident de repasser son permis. Mais je me suis dit : c'est quand même fou que moi je sois soumise à un examen, et que des gens, le reste du monde, ne fasse aucun contrôle. »
Avec sa « petite équipe », elle écrit une proposition de loi avec plusieurs députés du gouvernement français. Le principe : une visite médicale d'aptitude à la conduite dès l'obtention du permis, puis un contrôle tous les 15 ans, et tous les 5 ans à partir de 70 ans.
« Ce n'est pas grand-chose », dit-elle. « Mais ça permettrait de vérifier tous les sens qui nous permettent de conduire en sécurité : capacité cognitive, physique, sensorielle. »
Elle insiste : « Il ne s'agit pas seulement d'une question d'âge. J'ai vu des personnes de 50 ans qui ont des maladies dégénératives. Et des personnes de 80 ans en pleine forme, totalement capables de conduire. »
La proposition de loi s'appuie sur une directive européenne qui oblige la France, dans les années à venir, à mettre en place ces visites médicales. « On a déjà gagné plusieurs combats », dit-elle. « Le débat avance. »
Elle rencontre régulièrement des ministres, des députés, la présidente de l'Assemblée nationale. « La sécurité routière n'est pas un sujet qui a une couleur politique », affirme-t-elle. « Peu importe qui est au pouvoir. »
Ce que ça dit de la France
Ce fait divers — car c'en est un, au sens strict — révèle plusieurs tensions silencieuses de la société française.
La première : le rapport à la justice. Pauline Déroulède le dit elle-même : l'absence de procès a été une seconde violence. Non pas parce qu'elle souhaitait une peine lourde, mais parce que la reconnaissance judiciaire du préjudice est un besoin fondamental pour les victimes. En France, la lenteur de la justice et l'extinction de l'action publique par le décès du mis en cause laissent des victimes sans réponse. Un angle mort du système.
La deuxième : le rapport à l'âge et à la liberté individuelle. La voiture est en France un symbole de liberté, particulièrement dans les zones rurales et périurbaines. Imposer un contrôle médical pour la conduite, c'est toucher à cette liberté. Pauline Déroulède en est consciente : « La vraie question, c'est : qu'est-ce qu'on fait des gens qui ne peuvent plus conduire ? Qu'est-ce qu'on leur propose ? » Elle pointe un vide : la mobilité alternative n'existe pas partout. « Toute la mobilité, la liberté d'une personne, ne peut pas reposer uniquement sur la voiture. Ce n'est plus possible. »
La troisième : le rapport à l'État et à la prévention. La France excelle dans la sanction — amendes, retraits de permis, radars — mais peine dans la prévention médicale. On contrôle la vitesse, l'alcool, les stupéfiants. On ne contrôle pas la vue, les réflexes, les capacités cognitives. « On sanctionne les gens qui prennent des stupéfiants, de l'alcool, et qui sont des dangers publics. Mais il n'y a rien pour les personnes qui ne voient rien, ne bougent plus, n'ont aucune force dans les jambes, et qui continuent de conduire », résume-t-elle.
La quatrième : le rapport au handicap et à la résilience. Le parcours de Pauline Déroulède est exceptionnel. Mais elle insiste sur un point : « On traverse tous des épreuves. On connaît tous l'adversité. On est tous des résilients, finalement. » Elle refuse l'héroïsation. Elle raconte les moments difficiles, les nuits à l'hôpital, la douleur, la colère. « Il ne faut pas avoir honte de dire quand ça ne va pas. »
Et maintenant ?
La proposition de loi est écrite. La directive européenne impose une échéance. Mais le calendrier politique est incertain. « On est dans un timing de campagne présidentielle », note Pauline Déroulède. « Peut-être que ça passera avec notre nouveau président ou notre nouvelle présidente. »
Elle dit vouloir accélérer les choses pour que, d'ici deux ans, chaque conducteur passe un contrôle médical. « Pour qu'il n'y ait plus jamais d'accidents qui pourraient être évités. »
Son combat dépasse le tennis. « Je suis là pour aider les jeunes, rendre visible mon sport, soutenir les victimes d'accidents de la route, aider les femmes qui se sentent complexées », énumère-t-elle. « On peut trouver plein de raisons de donner du sens à son existence. »
Elle a écrit un livre, L'Envers du décor, pour raconter « l'envers du décor » — ce que les réseaux sociaux ne montrent pas. « On pourrait se dire : oh la fille, elle joue au tennis, elle est debout, elle est heureuse, elle sourit. Mais il y a eu des moments extrêmement durs, il y en a encore, et il y en aura encore. »
Le message qu'elle adresse à la Pauline inconsolable sur son lit d'hôpital : « T'inquiète pas, ma grande, ça va aller. La vie donne les plus durs combats à ses plus solides soldats. Force et honneur. »
Voilà.
Sources :
- 20 Minutes (YouTube) : Pauline Déroulède : l'accident de la route qui a changé sa vie
- Le Parisien Faits Divers (RSS) : Un maire de la Sarthe violemment agressé après avoir rappelé à l'ordre un conducteur dangereux
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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