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SociétéÉpisode 10/9

EXCLUSIF - Paris sportifs, menaces et corruption : le tennis en enfer

Par la rédaction de Le Dossier · 2026-05-25
Illustration: EXCLUSIF - Paris sportifs, menaces et corruption : le tennis en enfer
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Un pistolet pour un set : le calvaire de Michael Gertz

Il est 22 heures quand le téléphone vibre. Michael Gertz, 27 ans, 450e mondial, participe à un tournoi en Belgique. Le message est direct : « Perds demain ou on s'occupe de tes parents. » L'expéditeur joint une photo d'arme à feu et les coordonnées exactes du domicile familial.

« Il me disait que je devais perdre le match du lendemain. Un ordre accompagné d'un mélange de menaces, d'informations sur l'adresse et l'identité de mes parents ainsi qu'une photo de pistolet. Si je ne faisais pas ça ou si je me retirais du match, il disait : "On regarde la maison de tes parents, si tu ne perds pas, on peut faire quelque chose de grave." »

Michael prévient l'organisation du tournoi et la police belge. Mais il décide de jouer. Pourquoi ? « Je me posais la question : pourquoi avec moi ? Pourquoi est-ce que ça m'arrive aujourd'hui ? » Il entame le match, break son adversaire. Puis la pression monte. « Je n'étais pas à 100% focus. » Il perd le fil. Éliminé.

Ce procédé — menaces personnalisées avec photos d'armes et données familiales — est inédit. Depuis quelques mois, plusieurs joueurs rapportent des scénarios identiques. « Ils m'ont nominé mes parents, le poste où je n'ai pas eu, et ils m'ont envoyé une photo d'un pistolet. » Derrière ces intimidations : des réseaux criminels de parieurs, souvent basés en Europe de l'Est. « Ils ont fait ça pour me déstabiliser, être un peu plus sûr que mon adversaire avait un peu plus de chance de gagner ce match », explique Michael.

Un joueur croate raconte : « Une fois, la photo de profil du compte Instagram, c'était une hache. Et le nom, c'était Killer of Tennis Players. Donc clairement, il n'était pas là pour rigoler. »

Pourquoi le tennis ? 20% des paris mondiaux, une cible idéale

La réponse tient en deux chiffres : 60% des paris mondiaux concernent le football. 20% concernent le tennis. Après le ballon rond, la petite balle jaune est le deuxième sport le plus parié au monde.

Une popularité qui s'explique par la mécanique même du jeu. Chaque match offre une multitude de micro-événements : services, points, doubles fautes, jeux, sets. « On peut parier sur tout et n'importe quoi. Parier sur le premier point du troisième jeu, aller parier sur un set, etc. Il y a une quantité phénoménale de paris possibles sur un match », explique un spécialiste.

Surtout, le tennis est un sport individuel. « Il suffit de corrompre un seul joueur pour qu'il joue un peu moins bien que d'habitude », résume un enquêteur. Pas besoin de coordonner une équipe entière. Un point truqué suffit. Une double faute volontaire au moment choisi. Indécelable, si c'est bien fait.

Et quand les parieurs frustrés perdent leur argent, ils se vengent. Sur les réseaux sociaux, des milliers de messages insultants, racistes, sexistes, menaçants. « Il me dit que je suis vraiment très nulle, une pute pour dire les termes, qui fait que perdre », témoigne une joueuse. « Sous le poste où j'ai annoncé la mort de mon papa, il disait en gros bien fait, des choses vraiment très violentes et très tristes à la fois. »

Ce cyberharcèlement touche tous les niveaux. De Carlos Alcaraz au millième mondial. « C'est devenu banal », soupire un joueur. « Ça n'arrête jamais. »

Précarité : des joueurs à -625 euros par tournoi

Mais le vrai drame, c'est l'argent. Ou plutôt son absence. En dehors du top 200, les joueurs vivent dans une précarité absolue. Prenez un tournoi W15 à Monastir, en Tunisie. Dotation globale : 15 000 dollars. Le vainqueur repart avec 2 160 dollars. Le perdant au premier tour : 156 dollars.

Maintenant, enlevez les frais. 97 euros de nourriture. 159 euros de logement. 442 euros de transport (avion, bus, taxi). Sans oublier l'inscription au tournoi et les impôts. Résultat : « J'ai gagné 71 euros. Ce qui me fait un résultat net de moins 625 euros pour mon tournoi », calcule une joueuse.

« Ça me coûte entre 70 et 80 000 euros par an. Entre 15 et 20 000 euros à peu près à mon niveau. On est à 25 000, 30 000 euros sans le coach. Et souvent, elles sont complètement disproportionnées par rapport aux revenus. » Une autre joueuse : « Je suis à -46 000 euros depuis le début de ma carrière. Et elle a commencé il y a 5-6 ans. Donc je suis clairement dans le rouge. »

Dans ce contexte, une proposition de 10 000 euros pour perdre 6-0, 6-0 devient tentante. Très tentante. « Une fois, j'ai reçu une proposition de 10 000 euros pour perdre 6-0, 6-0 contre une fille contre laquelle je devais gagner assez facilement », raconte une joueuse. « Forcément, la tentation est là. »

Un joueur confirme : « Si votre budget annuel, c'est 20 000 euros et qu'on vous propose 5 000 euros pour laisser filer un point, vous hésitez. » Certains réseaux criminels se sont spécialisés dans cette exploitation. « On va aller leur dire : écoute, tu laisses échapper le premier point du deuxième set, on te donne 3 000 euros. Tu laisses échapper trois jeux, on te donne 5 000 euros. »

Le réseau Maestro : 376 matchs truqués, 50 Français

Le plus gros coup de filet de l'histoire du tennis date de 2018. Ce jour-là, la police belge arrête Grigor Sarxian, alias Maestro. À la tête d'un réseau belgo-arménien, il a orchestré pendant des années un système de trucage de matchs à grande échelle.

L'enquête révèle l'ampleur du désastre. Entre 2014 et juin 2018, au moins 376 matchs ont été truqués. 182 joueurs impliqués — dont une cinquantaine de Français. Le réseau a généré 8 millions d'euros de gains nets en deux ans. « On est face à des réseaux de criminels qui truquent les compétitions de tennis, pour beaucoup basés en Europe de l'Est », explique un enquêteur.

En 2023, Maestro est condamné à 5 ans de prison ferme en Belgique. Des dizaines de joueurs sont suspendus, parfois à vie, par l'ITIA. L'impact est immédiat : en 2019, le nombre d'alertes de matchs truqués chute de 47%. « Vraiment, c'est quelque chose d'énorme », souffle un spécialiste. « Après, ce qu'on voit au niveau mondial, ça reste seulement la partie émergée de l'iceberg. Et la nature a horreur du vide, surtout la nature criminelle. Donc il va sans doute y avoir la création de nouveaux réseaux. »

Exemple emblématique : le match d'octobre 2016 au Challenger de Traralgon, en Australie. Oliver Anderson, 18 ans, prometteur, perd volontairement le premier set après avoir été contacté par un réseau via un autre joueur. Il gagne le match, mais les paris suspects alertent les autorités. Suspension de 18 mois. Sa carrière ne survivra pas.

En 2025, l'ITIA a relevé 68 alertes de potentiels matchs truqués, majoritairement dans les tournois inférieurs. « Si le prize money était réévalué, ça dissuaderait peut-être certains joueurs, certaines joueuses de tomber dans le piège », plaide un joueur.

Cyberharcèlement : les instances impuissantes

Face à ce fléau, les instances du tennis agissent… timidement. L'ITF, l'ATP, la WTA et la Fédération française de tennis (FFT) ont mis en place des dispositifs. Roland Garros, en 2023, est devenu le premier Grand Chelem à proposer l'outil de modération bodyguard.ai. Objectif : filtrer les contenus haineux sur les réseaux sociaux.

Mais les joueurs jugent ces mesures insuffisantes. « On en parle vraiment de plus en plus. On dit à la WTA, à l'ITF, à l'ATP : écoutez, regardez, on reçoit tel message, tel message, tout ce qui se passe. S'il vous plaît, il faut que vous fassiez quelque chose. Tout le monde est au courant. Pour l'instant, personne ne se bouge. J'ai l'impression qu'ils attendent qu'il y ait un drame pour faire quelque chose », dénonce un joueur.

Un autre : « Nous, on a normalement comme consigne d'envoyer à l'ITF, quand on se fait insulter, des captures d'écran. Sauf que ce sont des faux comptes, donc on les retrouve quasiment jamais. » La FFT, contactée par nos soins, n'a pas souhaité répondre.

Le paradoxe est total. Les instances du tennis sont financées en partie par les sponsors, dont des sites de paris sportifs. « Vous avez les sites de paris, il faut vous les attirer pour avoir des revenus, pour qu'ils sponsorisent des tournois. Donc de l'autre côté, vous ne pouvez pas les condamner parce que les joueurs sont victimes de cyberharcèlement et que tous les jours, à cause de ces sites, leur vie quotidienne en pâtit. C'est une schizophrénie complète », résume un observateur.

Certains joueurs réclament une interdiction partielle ou totale des paris sur le tennis. Les autorités sportives, elles, demandent davantage de contrôle. Mais les discussions patinent. « Il y a un joueur qui me disait : de toute façon, on a fait rentrer le loup dans la bergerie, on est mort. »

Un constat glaçant. Le tennis, sport d'élite, est devenu une passoire pour les mafias. Les menaces de mort, les matchs truqués, le cyberharcèlement ne sont plus des exceptions. Ils sont la règle. Et tant que la précarité des joueurs et la dépendance financière aux paris persisteront, rien ne changera. À suivre.

Sources

  • ITIA (Agence internationale pour l'intégrité du tennis) — données 2025 sur les alertes de matchs truqués.
  • Enquête belge sur le réseau Maestro (Grigor Sarxian) — 376 matchs truqués, 182 joueurs, 50 Français, condamnation 2023.
  • Témoignages de Michael Gertz et d'une joueuse anonyme recueillis par Le Dossier.
  • Campagnes de sensibilisation de sites de paris (bodyguard.ai, Roland Garros 2023).
  • Fédération française de tennis — n'a pas répondu à nos sollicitations.

📰Source :youtube.com

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