Nouvelle-Calédonie : 10 575 natifs exclus, 16 000 électeurs radiés – le scandale du corps électoral provincial

30 374 exclus — ce que l'État a longtemps caché
La ministre des Outre-mer a parlé le 19 mai 2026. Enfin. Devant la commission des lois, elle a lâché les vrais chiffres : « 30 374 citoyens français ne peuvent aujourd'hui participer aux élections provinciales dont 10 575 natifs de Nouvelle-Calédonie ». Parmi eux, 4 145 personnes de statut civil coutumier — des Kanak, pour être précis.
Regardons les faits. En 1999, 7 % de la population était exclue du corps électoral provincial. En 2023, ce chiffre atteint 19 %. La liste électorale générale compte environ 219 000 inscrits. La liste électorale spéciale provinciale ? À peine 181 000. Delta : 38 000 électeurs. Presque un cinquième de l'électorat potentiel.
« C'est une iniquité qui s'aggrave mécaniquement d'année en année », a résumé le rapporteur Philippe Gosselin.
Et pourtant. Ce n'est pas le pire.
Car le problème ne se limite pas aux 30 374 exclus « officiels ». Il y a ceux qu'on a radiés. Massivement. Sans procédure transparente. Sans recours.
Radiations en série — 16 000 électeurs effacés sans explication
Voilà où ça se complique.
Le député Bastien Lachot (LFI) a révélé un chiffre stupéfiant : 15 000 à 16 000 personnes radiées de la liste électorale générale. Radiées. Pas mortes. Pas parties. Effacées.
Son analyse est précise : 1 594 radiations contestables, 11 846 décès, 3 248 « autres radiations ». Des catégories floues. Des motifs opaques.
Mais qui a signé ces radiations ? Le Haut-commissariat ? Les communes ? Des commissions administratives spéciales ?
Le rapporteur Gosselin a reconnu le problème : « 16000 personnes, c'est absolument pas rien ». Mais il n'a proposé aucune solution. Pas de réinscription automatique. Pas d'enquête.
Le député Arthur de la Porte (PS) a enfoncé le clou. Il a révélé qu'à Nouméa, pour les élections municipales, on avait regroupé 56 bureaux de vote en 8 lieux. 56 en 8. Huit fois moins.
« Ça pose un vrai problème avec les durées de transport et ça risque vraiment d'exclure de façon matérielle des électeurs du vote », a-t-il alerté.
Une démocratie où voter devient un parcours du combattant. Où les bureaux ferment. Où les listes s'effacent.
Qui est derrière ces regroupements ? Le haut-commissaire. Les mairies. Les autorités locales. Mais personne n'explique. Personne ne justifie.
Le dégel à contresens — une manœuvre politique habilement maquillée
Le texte examiné par l'Assemblée nationale le 19 mai 2026 est une proposition de loi organique déposée par le sénateur Georges Naturel. Objectif officiel : inscrire d'office sur la liste électorale spéciale provinciale les natifs nés en Nouvelle-Calédonie déjà inscrits sur la liste générale.
Simple régularisation, disent les loyalistes. Ajustement marginal, répète le gouvernement.
« Il ne s'agit pas de remettre en cause les équilibres historiques issus de l'accord de Nouméa », a plaidé la ministre.
Mais la réalité est plus brutale.
Le gouvernement avait tenté une révision constitutionnelle en 2024. Un véritable dégel du corps électoral. Rejeté par l'Assemblée nationale le 2 avril 2025. Échec cuisant.
Alors, changement de stratégie. On passe par une simple loi organique. On réduit l'ambition. On ne parle plus de « dégel » mais d'« ajustement marginal ». On reprend l'avis du Conseil d'État du 7 décembre 2023, qui juge le gel disproportionné et autorise des « atténuations ».
Malin. Très malin.
Sauf que les indépendantistes ne sont pas dupes. La députée Anne Bergons (Écologistes) a rappelé que son groupe avait proposé la même mesure en 2024. Et que le gouvernement l'avait refusée. « 2 ans de perdus, 14 morts, 2 milliards de dégâts, une confiance rompue », a-t-elle énuméré.
Deux ans. Quatorze morts. Deux milliards.
Le prix de l'obstination politique.
L'amendement des conjoints — le Conseil constitutionnel en embuscade
Le gouvernement a voulu aller plus loin. Un amendement pour inclure les conjoints — mariés ou pacsés depuis au moins 5 ans — d'électeurs déjà inscrits.
Objectif : environ 1 800 personnes supplémentaires.
Le Sénat a dit non. La commission des lois de l'Assemblée aussi. « Nous n'avons aucune certitude sur le caractère proportionnel de l'intégration des conjoints », a prévenu Agnès Firma Levoda (Horizons).
Le Conseil d'État avait pourtant validé l'idée dans son avis du 26 décembre 2023. Mais le Conseil constitutionnel reste une épée de Damoclès. Sa décision du 19 septembre 2025 — une QPC — conditionne toute réforme à une « dynamique politique plus large ».
Le rapporteur Gosselin a été clair : il faut « minimiser les risques juridiques ». L'amendement des conjoints, c'est un pari trop risqué.
Alors on sacrifie les conjoints. On garde les natifs. On fait le minimum.
Mais est-ce vraiment par prudence juridique ? Ou parce que le gouvernement veut un texte qui passe coûte que coûte, quitte à laisser 1 800 familles sur le carreau ?
La question mérite d'être posée.
Les émeutes de 2024 — la démocratie otage de la violence
Il ne faut pas oublier le contexte. Les émeutes de mai 2024 ont ravagé la Nouvelle-Calédonie. 13 à 15 morts. 1,2 à 2 milliards d'euros de dégâts. 11 000 entreprises touchées. Une économie à genoux.
Le rapporteur Gosselin n'a pas mâché ses mots : « La situation économique et sociale est catastrophique ».
Le gouvernement a promis 2 milliards d'euros pour le pacte de refondation. Plus 1 milliard pour le plan Élysée Oudinot.
Mais l'argent ne suffit pas. La confiance est brisée.
Le député Emmanuel Thibaou (GDR) a posé la vraie question : « Aucune paix durable ne pourra se construire si les institutions de la République donnent le sentiment que la décolonisation peut être fragmentée, accélérée ou contournée au gré des rapports de force politiques du moment. La paix ne naîtra jamais d'un passage en force. Elle ne naîtra que de la justice et du respect du droit du peuple Kanak à décider de son avenir. »
Le FLNKS refuse le texte. Les Écologistes le rejettent. LFI crie à l'unilatéralisme.
Pendant ce temps, les loyalistes — Ensemble pour la République, LR, Horizons — soutiennent la mesure. Ils veulent des élections légitimes. Ils veulent éviter le pourrissement.
Le Congrès de Nouvelle-Calédonie a donné un avis favorable : 25 pour, 15 contre, 12 abstentions. Pas un consensus. Une victoire en demi-teinte.
28 juin 2026 — l'échéance fatidique
Les élections provinciales sont fixées au 28 juin 2026. Date butoir. Plusieurs reports déjà. La pression monte.
« Le gouvernement refuse la logique de pourrissement », a martelé la ministre.
Mais sans accord global, sans confiance restaurée, sans solution pour les 16 000 radiés, le scrutin risque d'être un fiasco.
La députée Sbahi a proposé un amendement : conditionner l'entrée en vigueur du texte à un consensus politique global. Rejeté. « Nous avons besoin d'un cadre lisible, stable, qui ne soit pas sujet à aléas », a répondu Gosselin.
Traduction : on avance coûte que coûte.
Et si les violences reprennent ? Et si les indépendantistes boycottent le scrutin ? Et si le Conseil constitutionnel censure le texte ?
Trois référendums d'autodétermination ont déjà confirmé le maintien de la Nouvelle-Calédonie dans la République. Mais à quel prix ?
Le député de la Porte a lancé un avertissement : « Il y a un impératif démocratique. Il faut que le haut-commissaire revoie tout ceci. »
Les 56 bureaux de vote réduits à 8. Les 16 000 personnes radiées. Les 10 575 natifs exclus. Les 30 374 citoyens mis au ban.
La démocratie calédonienne est malade. Ce texte n'est qu'un cache-misère.
Sources
- Avis du Conseil d'État du 7 décembre 2023
- Avis du Conseil d'État du 26 décembre 2023
- Décision du Conseil constitutionnel de 1999
- QPC du Conseil constitutionnel du 19 septembre 2025
- Avis du Congrès de Nouvelle-Calédonie (25 pour, 15 contre, 12 abstentions)
- Accord de Nouméa (1998)
- Accords de Bougival et Élysée Oudinot
- Code électoral
- Rapport du rapporteur Philippe Gosselin
- Déclaration de politique générale du Premier ministre (8 mai 2025)
- Contribution de l'Éveil océanien
- Tableau annexe de la consultation de 1998
📰Source :youtube.com
Par la rédaction de Le Dossier
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